PERSONNES ET DANS LES TITRES
L’orageuse révolution que la France a subie, est une mère féconde qui en enfante tons les jours.de nonvelies. Autant les familles nobles voilaient avec soin leur origine sons le règne de l’égalité, autant on .en voit aujonrd’lwii qui, sorties de la plus humble bourgeoisie , se parent de titres qui leur sont étrangers. Tous ces marquis, disait un vieux maréchal assez caustique de son naturel , en parlant de trois individus que la faveur royale avait élevés à la dignité de marquis, ne font qu’ un conte.
Que penserait-il aujourd’hui de cette multitude de comtesses, de marquises, qui se sont br<r\ ete'es de leur pleine puissance. Malheur à l’homme assez peu galant pour ne pas confirmer par sa politesse le diplôme de leur vanité !
Si ceux que l’orgueil appelle petits, parvenaient à savoir se passer des personnages qui se croient grands , ils deviendraient plus grands qu’eux.
Le sage s’arrête modestement devant les hommes qui sont constitués en dignités ; mais si ceux-ci n’ont que de la hauteur, s’ils abusent de leur pouvoir, il les laisse passer comme ces nuages épais qui interceptent quelques instans la lumière du soleil.
Affecter du mépris pour un riche, parla seule raison qu’il est riche , c’est la sottise de l’envie, c’est la grossièreté du cynisme ; mais si ce riche est dur et insolent , se montrer insensible à ses malheurs domestiques , à ses revers *
de fortune, c’est justice.
DE l’influence de CERTAINES PASSIONS."
Faites disparaître de la société la passion <les liqueurs fortes et celle de la célébrité, les mercenaires deviendront inactifs, indociles j
les artistes ne seront plus que de froids imitateurs ; les hommes de guerre ne seront que des instrumens de destruction ; vous aurez de timides soldats et point de héros , beaucoup moins de vices et beaucoup moins de vertus.
Nos moralistes, nos auteurs de maximes, et même nos modernes publicistes, se fatigueront long -temps l’imagination avant de trouver une vérité qui ait échappé au grand sens et à la sagesse des bons auteurs de l’antiquité et de ceux qui ont éclairé le siècle de Louis XIV et les deux règnes qui l’ont suivi. N’en pourraiton pas dire autant de nos orateurs profanes et sacrés ? Mais que d’imprimeries seraient paralysées, que de bouches deviendraient sileu*cieuses, si cette opinion que je hasarde ne devait pas être stérile !
Quelques auteurs se plaignent aujourd’hui d’élre victimes d’uné foi trop aveugle dans la liberté de la presse. Veulent-ils être pour jamais à l’abri des dénonciateurs, des réquisitoires, des condamnations, qu’ils pensent avec le sage qu’ils opèrent le bien dans le silence , <ju’ils répondent sur toutes les questions qu’on leur fera par des citations qu’ils puiseront dans Horace , dans Sénèque , dans Marc-Aurèle, dans le chancelier de l’Hospital, dans
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Montesquieu J qu’ils se gardent surtout de s’exposer à de fausses interprétations. J’aiconnu des docteurs qui pi'étendaieut que ce beau vers.
Si Dieu n' existait pas , i7 faudrait l'inven* ter , était une h} pollièse impie j que cette éloquente exclamation de l’auteur d’Emile, Si la mort de Socrate est d’un sage^ celle du Christ est (T un Dieu, était une comparaison outrageante à la divinité. Mais ,• dira-t on, il faudrait donc se résigner à n’étre que l’écbo des anciens et des illustres modernes dont le nom est encore révéré? Eh! ne vaut il pas mieux n’être que des échos en liberté , que de faire retentir les murs d’une- prison de ses vaines clameurs?
La sagesse de l’ame consiste à conserver une noble empire sur son être naturel et sur son imagination , à leur faire contracter des habitudes pores, à écarter d’eux tout ce qui peut les altérer , les corrompre , à ne leur donner que des alimeiis sains et substantiels, à les préserver de l’engourdissement par un exercice salutaire, à les tenir à une grande distance l’un de l’autre,, pour qu’ils ne s’entraînent pas mutuellement dans le vice ou l’animalité.
Lorsque je vois un de nos opulens ne quitter le lit que pour la table , la table pour le
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jeu , le jeu pour les jouissances de la volupté, je suis tenté de le comparer à l’un de ceS oiseaux domestiques qui peuplent nos bassescours : il a des ailes et ne s’élève jamais dans les airs ; la nature l’a doué des moyens de se soutenir dans l’rau limpide ; il préfère celle qui est fangeuse , aux risques de salir son plumage ; la lumière ne Ini plaît que parce qu’câle éclaire sa pâture; son ignoble cri assourdit l’oreille qui s’en détourne , et ce n’est qu’après sa mort que ceux qui s’en nourrissent lui savent gré d’avoir vécu.
Dans les arts, dans les sciences, dans la littérature , il est des hommes qui ne vivent qu après leur mort; il en est d’autres qui n’existent que de leur vivant. Lequel vaut le mieux? Je sais. bien celui que je préférerais ; mais mon choix ne serait pas du goût de ceux qui ne voient et n’estiment que le présent.
Après une bataille où cent mille combattant se sont disputé la victoire , on enterrq quarante mille morts , dix mille chevaux : le lâche et le courageux, le capitaine et le soldat, sont ensevelis dans le même champ ; un an s’écoule , et cette énorme masse de cadavres n’a pas donné à la terre qui les dérobe à l’œil une ligue de plus en élévation, en étendue. O terre!
SODYEKIRS
aSa
que de générations lu as dévorées! et quelle restitution tu aurais à faire , si le eiel devait to les redemander !
d’ün nouveau genre d’éloquence.
Long- temps en France l’éloquence n’eut que deux sortes de genres, celui de la chaire, celui du barreau; la révolution en ajoute un troisième , celui de la tribune. Lequel des trois brillera de plus d’éclat? 11 me semble qu’ils ne doivent pas rivaliser de gloire, mais seulement d’utilité, lis ont tous les trois un but différent, et par conséquent des formes qui doivent être propres à chacun d’eux. L’orateur sacré doit paraître parler d’inspiration ; l’esprit divin doit l’animer; le ton de sa voix, l’expression de ses gestes, ne sont soumis à aucune autre règle que celle du sentiment dont il est pénétré ; il lui est permis de commander à son auditoire, de l’intimider, de le menacer, de l’abattre par la terreur, de le relever par l’espérance, de l’émouvoir, de l’attendrir; il est meme des reproches, des invectives, que son zèle peut lui adresser ; il a sur lui l’autorité d’un père et l’indépendance d’un prophète, qui n’a rien à craindre, rien à dissimuler, qui juge le passé et dévoile l’avenir.
L’orateur qui monte à la tribune n’échapperait point au ridicule si , pour appuyer ou renverser une proposition soumise à l’assemblée , où il n’a que des égaux , il usurpait un ton d’autorité qui n’appartient qu’aux premiers. Raisonner, discuter, approfondir, voilà le cercle dans lequel il doit se renfermer : sa logique doit être claire et ne tirer toute sa force que de l’évidence. Qu’il ne cherche pas seulement à persuader ; il faut qu’il aille jusqu’à porter la conviction par des faits incontestables, des calculs exacts et des argumens irrésistibles. Peu importe qu’on l’admire , il suffit qu’on l’écoute , qu’on le croie et qu’on l’estime. 11 importe plus; qu’on ne pense à la tranquillité publique et à la soumission aux lois, que les orateurs des deux chambres exposent leurs opinions avec calme et dignité, s’abstiennent de toute ironie , de toute censure amère, de tous emportemens. Si les vents qui dominent l’Océan se combattent avec fureur, ils soulèveront les flots, ils feront naître les orages. Législateurs, voulez-vous que le peuple se soumette avec respect à vos décrets? rendez-vous toujours respectables à ses yeux par l’imposante gravité de vos délibérations. 11 est de sa nature si disposé aux troubles, aux
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clameurs, que, pour peu que vous les autorisiez par votre exemple , ses excès n’auront plus de frein, et vous recevrez la loi de ceux auxquels vous deviez l’imposer.
L’éloquence du barreau a autant de ressorts à tendre que de sujets à traiter : son art consiste à n’employer quo ceux qui déterminent le succès de sa cause ; elle est quelquefois plus belle dans sa simplicité que dans ses ornemens , plus puissante dans sa modération que dans sa véhémence , plus redoutable dans son sang-froid que dans son emportement; c’est dans la loi, c’est dans les titres qu’elle produit, que réside sa principale force ; ce n’est plus à des inférieurs et même à des égaux qu’elle s’adresse, c’est à des juges qu’elle parle, et qu’elle doit entraîner en suivant toujours les routes de l’équité ; qu’elle ne demande rien que de conforme aux règles de la justice. L’éloquence de la chaire a remporté chez nous la palme sur celle de l’Angleterre. C’est à nos orateurs -de la chambre des pairs et de celle des communes à conquérir la même supériorité sur nos rivaux dans l’éloquence de la tribune. Que ceux qui suivent la carrière du barreau s’élèvent et se soutiennent à la hauteur
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du célèbre Gerbier ; ils n’auront point d’égaux dans cette cité qu’arrose la Tamise.
DIFFÉRENCE ENTRE l’ÉMULATION ET e’eNVIE,
L’émulation fait fleurir les talens^ et l’envie les dessèche. Qu’un orateur de la chaire qui prêche dans le désert éprouve une peine secrète parce qu’un autre plus heureux ou plus éloquent attire à lui la foule • je lui pardonne son dépit ; Qu’un médecin, sorti le matin de sa maison, y rentre avec le regret de n’avolr vu d’autres malades que ceux qui se traînaient d’un pas languissant dans les pronienadés publiques, et ofi'raient aux oisifs un teint havre et des yeux éteints, tandis qu’un de ses collègues en revenant de ses courses rapides et multipliées, se décharge des témoignages d’estime et de reconnaissance dont il est accablé; cela ne me surprend pas : que des journalistes jaloux de la / célébrité de leurs rivaux épient mutuellement
leurs erreurs et les signalent pour grossirla liste deleurs souscripteurs, celte petite ruse n’excite pas mon courroux : mais que des savans qui marchent d’un pas presque égal dans la routé de la célébrité se déprisent , cherchent à s’é-
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touffer, comme s’il ne devait y avoir place que pour eux dans le monde , c’est ce qui dégrade à mes yeux le savoir, et me disposerait à lui préférer la modeste ignorance. Ce n’est pas seulement de ses rivaux que le talent a souvent à se plaindre : il existe dans la société des liommes d’une nullité absolue qui se déclarent les ennemis de toute renommée. Voyez cet écuyer qui n’a pour tout mérite que celui de figurer avec assez d’aplomb et de noblesse sur le coursier dont il presse les flancs, en devançant le char qu’il précède, il vous parlera avec dédain d’un poète qui n’ambitionne d’autre monture que celle de Pégase, qui ne veut faire sa cour qu’aux M^uses et préfère leur faveur à celle de tous les rois. Que d’hommes, sans s’en douter, ressemblent à ce paysan des environs d’Athènes qui voulait bannir Aristide , parce qu’il était importuné des éloges qu’on ne cessait de donner à ce vertueux citoyen !
Un moraliste qui pubhe ses pensées doit se considérer comme ua cultivateur qui jette une poignée de semences dans un champ plus ou moins préparé à les recevoir : quelques-unes germent , d’autres deviennent la proie des oiseaux et le plus grand nombre est étoufTé sous des herbes parasites.
Avec beaucoup d’ordre et de prudence on a peine à conserver sa fortune, et il ne faut que del’assurance et de l’industrie pour l’accroître., La société, chez la plupart des nations, est un assemblage d’individus qui cherchent à vivre , ou à briller aux dépens les uns des autres : il n’y a souvent de différence que dans les formes. ^ Il est tel homme qui , après avoir repoussé avec courage une troupe de voleurs, succombe, devant la souplesse d’un emprunteur, autant vaudrait-il pour lui qu’il n’eût pas opposé de résistance aux premiers.
Il y a dans le monde des fripons qui vengent les dupes ; il ne leur manque, pour n’étre plus méprisables, que de savoir rendre justice.
Bien des dupes ne l’ont été que parce qu’ils ont eu le malheur d’être gagnés de vitesse.