‹ Les méditations et souvenirs du spectateur francaisChapitre 54 sur 95 · DE LA MENDICITÉ · texte numérisé non relu

DE LA MENDICITÉ

La plus grande diflbrniité d’un gouvernejnent , c’est cette multitude de meqdians qui assirent les portes des églises , qui se répan-» dent. dans les rues, dans les carrefours et pour» suivent les passans jusque dans les chemins publics. La plupa^ de ces vagabonds ont adopté la mendicité comme une profession :

c’est à Leurs yeux un état. Que gagnes-tu, disait l’un d’eux à un journalier Laborieux, en travaillant tout le jour? Trente sols, répondit modestement celui-ci. £t moi , répliqua le mendiant, je ne donneraispas ma journée pour quarante sols, et je n’ai autre chose à faire que de me promener, de parler d’nne voix éteinte • ou lamentable à des hommes bien vêtus et à des femmes dont la piarcbe est grave , et l’air réfléchi. Je n’ai point de loyer à payer, de bons fermiers me donnent le soir un asile dans leurs granges et ne se laissent pas beaucoup presser pour m'accorder un morceau de pain et souvent une bonqe soupe. Si cela est ainsi, repartit le journalier, je suis bien sot de me courber le corps et d’épuiser mes forces pour gagner moins que loi, qui ne fais rien ; je vais suivre ton exemple. Voilà donc un mendiant de

plus dans la société et un bon journalier de moins pour la culture; tel est souvent le résultatd’une charité aveugle : le contraire arriverait, si l’on ne donnait rien aux mendians valides , et si l’on ajoutait quelque chose au salaire du journalier, en raison de l’emploi qu’il en fait et des besoins qu’il éprouve.

- A Dieu ne plaise que jt^e propose d’éteindre la charité dans lame du riche; je désire seulement de lui donner une direction plus salutaire. Je le conduirai dans la demeure du pauvre qui cache sa misère; qui n’ose la révéler, parce qu’il en a honte et tient à l’estime de ses semblables ; c’est sur cet honnête père de famille que je veux qu’il étende une main géné- . reuse. H verra des enians demi-nus, il les vêtira ; il donnera des espérances à une mère désolée; il écartera la ^im qui dévore une famille presque expirante de douleur et de besoin; il ramènera la joie sur des visages altérés : c’est là qu’il fera des prodiges , qu’il opérera des miracles en ressuscitant des morts , qu’il paraîtra vraiment grand aux yeux des humbles qui le regarderont comme une providence et le couvriront de leurs bénédictions;

Il sera cneore plus heureux que ceux qui tiendront leur bonheur de sa générosité : car les

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dons qu’on fait à la vertu souffrante ont plus de charmes pour le bienfaiteur, que tous ceux qu’on peut recevoir des hasards de la fortune.

Mais , me demandera-i-on ,' serez-vous impitoyable à la vue'de cet infortuné pour lequel le soleil n’a plus de claerté^ qui errd>tristeraent dans une nuif éternelle, et ne peut plus tirer sa subsistance que de là 'charité- pùbbquè ?

Renvètrez-vous, d’une voix sévère: au travail,’ cet borhme mutilé qu’un accident a privé dPuli de ses bras? Ce paralytique ’ que la liàture condamne à l’immobililé , qu’on expose tous les matins à' la pitié des passans , n’attirerat-il jamais sur lui une de vos plus légères aumônes^? G*estj parce que je sUis sensible à là misère des êtres dont voüs'ine parlez, que je soUîcitèrai les puissances de ne plus les' regarder comme des membres étrangers au corps de l’Etal, mais comme en faisant une partie souffrante qu’il faut alimenter-, soulager puisqu’on ne peut la guérir. Honneur à la mémoire de saint Louis qui , dans sa bonté paternelle , fonda un établissement pour trois cents aveugles : pourquoi ses successeurs n’ont-ils pas rivalisé de charité avec ce saint Roi ? N’y a-t-il donc que trois cents aveugles dénués de moyens de subsistance sur le territoire français ? Il était

SOUVEHmS

beau à Louis XIV d’élever près de sa capitale aux guerriers victimes de leur courage ce magnifique asile où ils vont achever de mourir avec honneur ; mais l’ouvrier précipité de l’édifice sur lequel il travaillait, n’a'-t-il pas aussi des droits aux secours d,é l’Etat, lorsqu’en sor-» tant de l’hospice où la mmn de la chirurgie lui a retranché tin membre , il se voit condamné à vivre du seul pain de l’aumône ? Multiplions pour ces étr.es vraiment dignes d’une charité éclairée des dépôts qui n’auront pas le sombre aspect des prisons, mais de vastes monumens d’humanité qüi honoreront la nation , où l’impotent respirera toujours un air pur , où la vie ne lui paraîtra point nn supplice /où il pourra considérer la patrie comme une tendre mère qui a pitié de l’infirmité de ses enfans , et regrette de , ne pouvoir leur rendreles facultés qu’ils.ontpcrdues. Comment, me demandera-t-on, la France, déjà épuisée par tant dé malheurs, subviendrait-elle à cette nouvelle charge que vous voulez lui imposer ? Qu’on interroge, dans les villes, les marchands , les débitans , dans les campagnes , les fermiers , ils s’accorderont à dire que c’est sur eux que pèse la mendicité , qu’elle lève sur leurs demeures un impôt journalier, qu’ils sa-

criGeraient sans regret une contribution annuelle pour être délivrés d’une importunité souvent effrayante. Pourquoi tous ces capitalistes, dans les mains desquels l’Etat verse un intérêt qui a dépassé leur espérance, ne feraientils pas à l’humanité souffrante le sacriGce du cinquantième de leur revenu pour concourir à ces élablissemens, qui les réconcilieraient avec les misérables, et détournerûent de dessus eux l’œil de l’eiivie ? Si ces aveugles agens de notre révolution avaient eu véritablement les: idées libérales dont ils se paraient , si c’eût été sur la classe indigente que leur hypocrite philanthropie SC fût arretée , ils ne se fussent point hâtés de livrer à la destruction ces monastères qui étaient habités par de stériles solitaires, ils les eussent métamorphosés en. hospices , où la vieillesse et les iuGrmités auraient trouvé un refuge contre la misère et l’abandon , ils auraient dit aux ' opulens propriétaires des domaines que la religion leur avait consacrés , vous avez fait vœu de pauvreté ; partagez au moins vos richesses avec les pauvres : vous avez renoncé au monde ; ayez pitié de ceux que le monde rejette ; les riches des siècles passés ont versé l’or dans vos maius , rendez-le aux pauvres du siècle présent : on vous accuse

C'- >ogk

d’élre devenus des membres in utiles dans l’Etat, repoussez cette accusation flétrissante par une hospitalité permanente : ne vous contentez plus de faire distribuer quelques morceaux de pain à desindigens, comme on en jette à des animaux domestiques } recevez-les comme vos frères,- ils ne peuvent plus travailler, nourrisscz-les du fruit de vos anciens travaux,- ils sont privés de la lumière , servez-leur de guides dans les forets qui vous environnent : ils marchent avec peine , soyez leur appui : ils sont sans instruction , apprenez - leur à prier ^t à souffrir , ils chériront le Dieu de charité que vous invoquerez et dont vous suivrez les préceptes. Ces idées de justice et d’humanité ne pouvaient pas pénétrer dans l’ame des pervers qui ne- se proposaient que de s’affranchir de toute domination , d’abattre tout ce qui était puissarit, d’abolir tout ce qui était sacré pour s’élever sans obstacle à la'souveraineté en foulant à leurs pieds le peuple qu’ils avaient feint de vouloir protéger.

■ Est-il bicn vi'ai que nous ayons le droit dé regai’der avec mépris la mendicité? La société ne forme-t-clle' pas elle- même une longue chaîne de mendians qui se montrent sous différons aspects? N’avons-nous pas vu des têtes

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couronnées mendier des subsides à de grands potentats , des nations menacées implorer le secours d’une autre nation , des villes solliciter des franchises ? Les Rois ont-ils assez de loisir pour lire tous les mémoires , tous les placets que leur présentent de nobles mendians ? Les salons des ministres ne sont pas assez vastes pour recevoir tous ceux qui sollicitent des pensions pour eux , des places gratuites pour leurs cnfans , des récompenses pour les services qu’il n’ont jamais rendus. Il n’y a pas jusqu’aux journalistes qui , après avoir mendié et obtenu le privilège de critiquer ou de louer des ouvrages qu’ils ne lisent pas , et sur le mérite desquels ils prononcent d’après leur instinct ou leurs affections, ne soient assaillis de lettrés qui vont humblement mendier leurs éloges. Combien n’ai-je pas vu de députés soL liciter des suffrages et n’arriver aux places émi- . nentes qu’après s’étre efforcés d’attirer sur eux la bienveillance des électeurs ? Je me rappelle qu’un aimable vieillard qui voulait , avant de descendre dans la tombe, s’asseoir un instant dans le fauteuil académique , sollicitait envain depuis bien des années une place que la mort del’un des quarante privilégiés laissait vacante, lorsque l’abbé Delüle, touché de sa persévé-

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rance , dit à ses confrères : Mes amis , nous savons tous où doit aller bientôt cet honnête homme ; laissons le passer par tacadémie.

Celte saillie d’un cœur compatissant loi valut ce qu’il n’avait pu obtenir jusqu’alors par ses faibles talens.

DES RÉVOLUTIONS MORALES DANS l’eSPRIT DE LA NATION FRANÇAISE.

La nation française , depuis plusieurs siècles, a été agitée par une passion dominante : on l’a vue sous les prédécesseurs desaintl^uis , et sous ce pirince religieus, se précipiter en foule vers les contrées de l’Orient, pour y planter l’étendard de la foi , et faire sortir des ruines de Jérusalem le temple du Vrai Dieu : on a vu depuis la nation passer de cet enthousiasme austère à une exaltation d’un genre bien différent : des idées de galanterie ont fait naître cet ordre de chevalerie qui a transformé en héros d’amour les plus farouches guerriers. Heureux délire qui fesait briller la noblesse d’un éclat de valeur , de grâce et d’amabUilé bien préférable à l’égar.»ment qui a plongé les esprits dans ces querelles religieuses sources de tant d’erreurs, de haines , de vengeances et de persécutions ! A ce fatal travers de l’esprit humain en ar suc-

DiyiïiZr

cede un auïre qui n’a pas moins été funeste à la nation , celui de transformer tous les sujets en souverains , d’abaisser toutes les grandeurs sous le poids d’une égalité chimérique. Cette fatale illusion , en se dissipant , a mis à découvert les plus horribles résultats de nos erreurs. ■Mais en paraissant être revenus à la raison, nos esprits encore agités se heurtent, s’entrechoquent dans de faux raisonnemens. Le sang ne coule plus à grands flots dans nos combats, mais des athlètes infatigables se présentent alternativement dans une arène où la politique anime, échauffe les combattans. Envoyant ce»

Bouveaux gladiateurs, je suis tenté de leur dire : Présomptueux champions, où nous mèneront vos vaines querelles? Quel fruit pouvons-nous eispérer de vos victoices ? Vous flattez-vous de surpasser en sagesse l’auteur de l’Esprit. des. lois, d’établir, dies principes plu» solides que les siens, de nous faire mieux connaître ce qui résulte des pouvoirs que la pruxlence a contre-balancés? Ferez-vous, mieux que lui , prévaloir les avantages d’une monarchie tempérée sur tous les autres gouvernemens ? Si vous aviez le malheur de pencher encore en faveiir de la démocratie, appuyeriezvous ce système d’une plus ferme logique que

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ne l’a fait l’auteur du Contrat social? N’oubliez pas que le citoyen de Genève n’était pas, comme vous, un républicain d’opinion , mais qu’il l’était de fait : et cependant avec quels ménagemens n’a-t-il pas traité son sujet? Loin de rendre son ouvrage populaire, il semble ne l’avoir composé que ■ pour éclairer les souverains et marquer les limites de leur autorité : *

il a si bien senti le danger d’éclairer le vul* gaire sur les conséquences de ses principes, qu’il a alFecté de les envelopper d’obscurité et de substituer des formules algébriques à son langage. Souvenez-vous qu’il a manifesté tant d’horreur pour les révolutions -, qu’il a été jusqu’à soutenir que. la plus avantageuse serait payée trop cher par le sang d’un seul citoyen. Jugez, d’après cela, combien il aurait été éloigné de devenir votre complice en armant les sujets contre les rois , les pauvres Contre les riches, les impies contre le sacerdoce , la tolérance contre le fanatisme.' Il connaissait trop le peuple pour ne pas savoir combien il exagérerait ses privilèges et sa force',' et que, pour peu qu’on relâchât ses liens , il' finirait par les rompre, et immolerait dans une fureur effrénée ju.squ’à ses libérateurs. Ah ! si vous l’aimiez aussi sincèrement que ce publiciste trop ca-

lomnié, vous lui feriez chérir sa condition, vous le protégeriez contre toute injustice par votre éloquence dans les tribunaux , vous défendriez ses droits à la tribune et dans les chaires de vérité , vous solliciteriez des secours pour lui dans les temps de calamité, vous multiplieriez son travail en proporllonuant ses salaires à ses besoins, vous le tiendriez toujours en défiance contre l’enthousiasme hypocrite des agitateurs, vous ne cesseriez de lui répéter que ceux-là seuls sont ses vrais amis qui veulent tout pour lui , et rien par lui y parce qu’il n’est pas assez éclairé sur ses intérêts pour se créer un bonheur constant et discerner les fausses apparences de la réalité.

A l’importance qu’on attache à des opinions indiscrètes , à des phrases dont le sens est équivoque , que des écrivains , plus jaloux d’une célébrité éphémère que d’une estime durable , jettent au hasard dans leurs feuilles, l’étranger serait tenté de croire que notre gouvernement repose sur une base si fragile , , qu’un seul trait lancé par la main de la malignité peut le renverser. Ne serait-il pas plus raisonnable de considérer tous ces écrits comme l’écume qu’une mer, qui vient d’être agitée de la tempête vomit sur le rivage? N’avons-nous

donc point encore acquis assez de consistance^ assez de fermeté dans nos principes , pour mettre à l’abri de tout danger la loi constituliohnelle de l’état , la représentation nationale., la légitimité dé la puissance royale , et les pré-rogatives de là souveraineté ? Ce ne sont pas ces misérables écrits qu’on qualifie d’incendiaires , qui ont allumé le feu de la sédition j c’est elle au contraire qui les- a fait naître et multiplier. L’esprit de discorde, en reconnaissant l’impuissance de ses efforts , se lassera de pousser des clameurs qui n’aurout plus d’écho , et se condamnera lui - même au si*leuce. *

Il est des écrivains pour lesquels la persécution est un besoin J ils veulent, à tout prix, faire sortir leur nom de l’obscurité ; le dédain les contriste plus que la censure. Le vrai dommage qui résulte de leur fécondité , c’est de nous faire perdre de vue les ouvrages que le goût et le génie avaient produit. Notre esprit, devenu aussi léger que cés feuilles que l’intérêt et la malignité s’efforcent de rendre piquantes,, s’effraie à la vue d’un volume ; ce n’est plus que dans des gazettes que l’on veut connaître l’histoire, suivre les progrès de la physique, approfondir la politique, et se pénétrer des

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vérilës de la morale. J’ignore ce que deviendra le savoir; mais je crains bien que l’éruditioa demeure silencieuse dans nos bibliothèques, dont la destruction entière exciterait peutêtre parmi nos frivoles lecteurs moins de regrets que l’incendie d’une salle de spectacle.

DE l’égoïsme.

Il n’y a rien de si commun que d’entendre reprocher aux hommes de n’étre que des égoïstes : quant à moi, je serais tenté de les accuser de ne l’être pas assez. Il est vrai qu’il faudrait commencer par bien déBnir l’égoïsme. Sous ce mot Je comprends le désir d’être mienx que l’on est, de perfectionner ses facultés morales et intellectuelles , d’attirer sur soi plus d’estime, et de briller par plus de vertus, par un goût plus délicat, de rectifier les habitudes vicieuses que l’on a contractées , de rendre son existence plus précieuse aux autres hommes , d’acquérir sur ses passions un tèl empire qu’on ne s’écarte jamais des limites de la justice envers ses égaux et ses inférieurs, de s’efforcer «nfiu de parvenir à cette noble impassibilité qui caractérisait les Socrate, les Epictète, et quelques sages plus modernes, dignes de notre

■vénération. Tels sont les égoïstes que je voudrais voir en grand nombre, et non ceux qui , tout en paraissant ne s’occuper que d’arriver à

la fortune et aux honneurs, traversent des

routes épineuses, sont roqgés de soucis, et fertilisent laborieusement un héritage qui laissera à leurs descendans la faculté de s’éteindre dans l’oisiveté, dans des voluptés honteuses.

De toutes les erreurs de l’égoïsme, la plus absurde est celle qui aveugle l’homme au point de croire que tout ce qui a été créé dans l’univers n’existe que pour lui ; qu’il est seul entré dans la pensée de l’Éternel qui anime la nature; que c’est pour faire briller son séjour de plus d’éclat que resplendissent ces astres dont la lumière part d’un point si éloigné qu’elle n’arrive pas meme jusqu’à nous , qui voudrait rendre la providence responsable de toutes les calamités qui le frappent, de toutes les alllictions qu’il éprouve ; qui considère la vaste étendue des mers comme une route que le dominateur des tempêtes lui a frayée pour se transporter plus rapidement d’un pôle à l’autre, et qu’il a peuplée d’habitans pour varier et multiplier ses alimens. A l’en croire , l’œil de la providence ne devrait s’ouvrir que sur sa destinée , asservir les saisons à ses be-

soins, faire disparaître du règne animal tout ce qui lui nuit : l’ingrat ne réfléchit pas sur tous les bienfaits qu’il a reçus de cette puissance créatrice, et sur toutes les facultés qu’elle lui a accordées exclusivement ! Que serait-il devenu si elle ne lui eût commuuiqué l’intelligence nécessaire pour entretenir la première étincelle que le hasard avait fait jaillir de la ' pierre ou que la foudre avait dirigée sur la terre? Mais ce n’était pas assez pour le bonheur de l’homme que le ciel lui eût accordé cette précieuse faveur, il fallait qu’il la refusât aux autres animaux; sans cela, les forêts, devenues bientôt la proie des flammes , eussent cessé d’embellir le séjour de l’homme, les moissons incendiées avant de parvenir à leur maturité eussent trompé l’espoir du cultivateur, et les hommes n’eussent trouvé d’asyle assuré que sur le sommet des rochers incultes.

Nous nous plaindrions moins d’une détresse passagère, si nous pensions que c’est souvent à elle que nous sommes redevables des plus douces jouissances. C’est la gêne passée, qui nous fait sentir tout le charme du bien-être. £née se fût trouvé moins heureux à la cour de Didon , si l’incendie de Troie n’eût précipité sa fuite et celle de ses compagnons , et si

SGÜVENIM

une navigation orageuse n’eût précédé son entrée dans le port de Carthage. Combien de gens s’obstinent à gémir sur les pertes que leur a fait éprouver notre révolution , qui se trouveraient heureux, s’ils avaient plus souvent présentes à la pensée les privations, les angoisses qu’ils ont senties pendant sa trop longue durée!

Si les hoinmes étaient plus éclairés dans leur égoïsme , ils s’occuperaient moins de multiplier leurs jouissances que de les restreindre j ils clrerchferaient la richesse, non dans la possession de trésors qu’un seul revers peut leue éolever, mais dans l’usage modéré des don»

q éune bonté intarissable leur prodigue. S’ils étaient plus jaloux de l’indépendance, ils s’affranchiraient des liens dont les habitudes et les convcnliôns humaines les surchargent j la contemplation de la nature serait leurs spectacles, la mélodie des habitans des airs serait leurs concerts, le champ qu’ils ferlitiseraieni Serait leurs domaines; les animaux, qui se ihultiplicraient par leurs soins , leur fotirnil'aient les moyens dé payer à l’état le tribut dont ils sont redevables à la protection qu’ils én reçoivent ; ils n’auraient point d’ennemis à redouter, parce que leur existence laborieuse

les mettrait à même d’être tout à-la-fois compatissans et généreux; rêveries pour rêveries, ils préféreraient la république de Platon à toutes les spéculations chimériques de nos publicistes nmdernes ; la naïveté des amours de Uaphnis et de Chloé aurait pour eux plus de charme que les feintes distractions de la Coquetterie et que la froideur hypocrite de nos prudes; une compagne plus douce que belle, plus enjouée que fine, qui se piquetait plus de propreté que de parure, qui serait plus délicRteque recherchée dans ses goûts, bannirait de leurs foyers l’ennui delà solitude. Lorsque l’amour s’en éloignerait, ce ne serait pas de son vol rapide, l’estime et l’amitié retarderaient sa fuite, lui déroberaient ses traits, et conserveraient encore son langage : enfin si le temps-devait amener sur eux les langueurs, les infirmités, iis leur opposeraient la patience, parce que le sage doit se familiariser avec l’idée que les souffrances sont quelquefois un bienfait de la nature puisqu’elles nous aident à nous détacherde la vie et à franchir le passage d'une organisation périssable à un avenir exempt de douleurs et de soucis.

DE 1,’exAGÉRA.TION EN SYSTÈME.'

Que n’écrit-on pas, que n’imaglne-t-on pas pour sortir de l’obscurité ? Un médecin qui a plutôt pris conseil de son imagination que de la prudence, s’obstine à soutenir un procès contre toutes les facultés de médecine : il sacrifie à la nouvelle doctrine qu’il professe son intérêt, son repos : son zèle est louable sans doute,s’il est bien convaincu de la vérité de son système. 11 proscrit la saignée dans tous les genres de maladie sans exception , et paraît attacher quelque importance à mon avis. Je n’ai qu’un mot à lui répondre : si vous avez raison, tous les médecins, depuis Esculape jusqu’à nos jours, ont eu tort. Vous me répliquerez qu’ils sont dans une erreur bien funeste àrbumanité,puisquela maladieexposel’homme à une lutte dans laquelle il doit succomber s’il ne triomphe pas de son ennemi; que la victoire doit nécessairement demeurer au plus fort; que toute la force de l’homme est dans son sang ; que commencer par le saigner, c’est l’affaiblir, et par conséquent diminuer ses moyens de résistance. Les médecins vous répliqueront qu’il est des maladies où le sang, par son abondance, est l’agresseur; qu’alors c’est lui qui met la vie

DTJ spectatêur français. 277

de l’Tiomme en péril, et que pour arrêter ses ravages, il est d’une impérieuse nécessité d’en diminuer rapidement le volume, qu’ils ne connaissent pas de remède plus efficace que la saignée. Dans une semblable opposition de systèmes, serai -je assez téméraire pour donner mon opinion ; et lorsque je vois des médecins offrir leurs bras à la lancette, y soumettre leurs femmes , leurs enfans et tous les obp^ts de leur affection , puis-je me refuser à penser qu’ils sont au moins de bonne foi dans leurs systèmes , ce qui ne se rencontre pas toujours chez les hommesqui professent une doctrine? Je n’ai donc pas d’autre conseil à donner à notre docteur que de prendre pour guide l’expérience, de suivre en silence la route qu’elle lui indiquera , et de ne pas rougir de revenir sur ses pas , s’il vient à reconnaître qu’il s’est égaré.

* Un docteur en droit qui a, comme le premier,' horreur de l’effusion du sang humain, me reproche de ne m’être pas élevé contre les condamnations à mort dans mon ouvrage sur les délits publics et privés. Eh quoi ! me dit-il, parce que la justice à saisi un assassin, laut-il qu’elle le devienne à son tour? qu’elle ajoute de sang-froid un méUrtre à un autre ? Si c’est un dommage pour la société d’avoir perdu un

sorvEwns

ü’jS

de ses membres, cst-oe le réparer que de toi en enlever un de plus ? Homme trop compatissant^ prenez, garde de vous laisser égarer par une aveugle sensibilité! Apprenez qu’il est des scé~ lérats tellement encKns au meurtre, que la crainte du dernier supplice est le seul frein qui puisse les arrêter ; que s'ils n’on-t pas souvent de>iant les yeux l’échafaud , ils seront toujours armés d’un fer homicide, et immoleront sans pitié le tranquille voyageur , l’habitant qui sommeille, et la veuve sans défense. Réservez le sentiment qui vous anime pour l’honnête artisan, pour le père de famille que l’indigence et lemalheur des temps l'éduisent à l’inaction et qui est contraint de fermer les oreilles aux cris de ses enfans qui lui demandent un pain qu’il ne peut leur donner; prêservez-le du / malheur de cormraettre un vol, et s’il s’en rend coupable , couvrez-le de votre indulgence , adoucissez la peine qui va le flétrir; mais soyez inexorable envers l’assassin : lui conserver la vie, c’est vous exposer au danger de voir multiplier les victimes en épargnant les bourreaux. Vous m’objecterez que la justice, en se bâtant d’ôter la vie au criminel avant qu’un sincère repentir l’ait .reconcilié avec un dieu de miséricorde , le condamne à nne éternité de souf-

frances. Je révéré ce sentinieat religieux ; niai^ pour UD seul QOupaJble que Je Aemps amèoerait • à une contrition sincère, mille ne songeront ■qu’aux moyens <le J>riser leurs fers et de rentrer dans la carrière du brigandage. Peut-on mettre en balance la sécurité des familles lionitétes avec la destinée d’un tigre altéré du ^ng de ses semblables? Uest seulement lorsqu’il n’est |klns, c’est lorsque la société l’a vu rendre le dernier soupir qu’elle, peut reposer tranquille à l’abri d’une loi inflexible pour les mécbans. Le doute qui planerait encore sur la tête d’un accusé, pourrait seul justifier le syst^ure de Beccaria ; il n’a voulu voir que l’innocence en péril, et par un excès de pbilautropie il s’est éloigné du grand précepte de l’équité naturelle qui condamne à la mort celui qui l’a donnée sans un motif légitime.

Que de paradoxes ce travers d’esprit n’a-til pas créés? îi’avon.s-nous pas vu un écrivain qui ne manquait ni d’imagination, ni de talent, avancer basdiment que le pain dont l’honame se nourrit depuis desaiècles était un poison; se déclarer le panégyriste de ^(éron, prétendre que le gouvernementOttoman était moins efirayant que celui des monarchies européennes?

Un autre' écrivain aussi bizarre dans ses con-

ceptions que dans ses jugemens littéraires , ne * se glorifiait- il pas d’avoir détrôné Newton , et prouvé que la terre ne tournait pas autour du soleil, et que- cet astre immense faisait journellement une révolution autour de notre petit globe ? Que l’éloquence de Bossuet était inférieure' a celle d’un obscène romancier que je n’ose nommer ; que les belles tragédies de Racine ne valaient pas des drames sanglans qui excitent plus d’horreur que de pitié?

En voulant s’élever au-dessus de la raison du vulgaire, on court souvent le risque de tomber dans le ridicule. C’est peut-être ce qui arrivera à ceux qui contestent des faits démontrés, par la seule raison qu’ils ne peuvent en expliquer les causes.

DE l’opinion, publique ET DU DANGER d’y attacher trop d’importance.

Lorsque la raison acquiert de l’empire, il ne faut opposer à ses projets que le doute de la sagesse et les lumières de l’expérience. Si elle est heurtée par la violence, par l’entêtement des préjugés, par l’altière fierté de l’ignorance, elle se trouble et s’irrite ; le bien qu’elle voulait produire se change en un mal qui est souvent

DD SPECTATEDR FRANÇAIS. 28 1

pire que celui du délire. Ai-je besoin de dire que c’est ce qui est arrivé sous l’assemblée constituante ? I

On aura beau créer des distinctions, des dignités, il n’y a plus qu’un moyen d’êlre honoré des hommes j c’est de s’efforcer de devenir meilleur que les autres. On ne se range pas, on se -détourne à l’approche d’un grand qui est P récédé et suivi de ses écuyers : s’il n’est pas environné d’une renommée de bienveillance publique et de vertus privées , à peine est-il passé , qu ’on ne se souvient plus de l’avoir entrevu.

Il m’est quelquefois arrivé de regretter de n’avoir pas joui des entretiens d’un savant publiciste comparable à Montesquieu, d’un magistrat aussi lumiifeux que d’Aguesseau j mais jamais celui qui n’avait que de l’or , des dignités ou de la naissance ne m’a inspiré le désir de m’en approcher : sans le voir ni l’eutendre, je le connaissais mieux qu’il ne se connaissait luimême.

Une des grandes erreurs de l’es^it humain, c’est celle de placer son honneur dans l’opinion publique. Que d’hommes se sont dévoués à une mort certaine pour ne pas être accusés de lâcheté!

SOUVENinS

on a vu des maris s’exposer à la mort, pour tirer venfjeance de l’iufidélité d’une femme qu’ils n’aimaient déjà plus, par la seule crainte de paraître insensibles à ce qu’ils croyaient leur honte ; des IHles abusées terminer leur jours pour ensevelir une faute qui était moins la leur que celle d’un vil suborneur. J’ai connu des insensés qui n’avaient pas voulu survivre au coup qui les avait précipités du rang de l’opulence à celui d’une médiocre fortune, un poêle ass(% égaré par la vanité pour avoir besoin d’être sauvé de sa fureur , parce qu’une pièce , Sur le succès de laquelle il avait fondé ses espérances, n'était pas arrivée jusqu’au dénouement; un mère, qui croyait sans doute avoir donné le jour à un immortel , s’obstiner à refuser tout aliment, parce qu’elle avait perdu un fils qui devait perpétuer la gloire de sa race. Elle comptait pour rien les deux biles qui lui restaient.

Le sage ne braveni ne craint l’opinion publique , il passe devant elle comme devant une sentinelle cpiide protège et ne doit pas l’arrêter.

Le véritable honneur consiste à demeurer, ferme au poste de la vie avec sa propre estime. Est-il quelque chose au monde qui vaille 1«;

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DU SPECTiTEFR FRANÇAIS. iB5

«acrlfice d*u spectacle de la natnre , et de la •confiance qu’on doit avoir dans un avenir plia lieureuz.

DE QUELQUES JOURNAUX HEbDOHADAIREE.

11 est des feuilles hebdomadaires auxqudlcs il ne manque pour être recommandables , que d’être composées dans une bonne intention, celle de relever toutes les lautes graves que commettent les dépositaires ou agens de l’autorité , tous les abus auxquels il est possible de remédier, toutes les vexations, toutes les infidélités des agens subalternes , toutes les infractions portées à la charte qui est l’égide de la nation. Malheureusement on découvre dans la rédaction de ces ouvrages , plutôt le dessein de dénigrer le gouvernement que celui de l’éclairer, de lui susciter des haines que de' lui concilier des Sections, le projet de l’ébranler au lieu du noble tobjet de l’affermir.

Si le ciel, sans égard à la faiblesse >de mon caractère , à mon ighomnee en administratimi, à mon penchant pour l’indulgence, souvent plus -funeste que l’inflexible sévérité, eût accablé ma-pauvre tête du poids d’une couronne, loin de proscrire ces sortes d’ouvrages , j’aurais

voulu que mon nom iüt placé à la tête des souscripteurs j que tous mes sujets eussent la conviction que je les lisais , que je fesais vérifier tous les- faits qui y étaient énoncés, avec la ferme résolution d’exiger qu’on désavouât tout ce qu’on aurait témérairement avancé.

Je ne sais pas pourquoi les amis de la paix déclament avec autant de persévérance contre la Minerve et le Conservateur . Quelle que *

soit l’ardeur de ces deux foyers politiques, ils sont placés à une si grande distance l’un de l’autre, que ceuxqui veulent, et n’aiment que la loi , peuvent passer entre eux sans être incommodés de leur chaleur.

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