DE LA SOCIÉTÉ ET LA GLOIRE DES NATIONS
On croit offenser un homme en disant de lui qu’il est ambitieux. Cependànt, si l’on parvenait à éteindre chez une nation tout désir de se signaler, de faire sortir son nom de l’obscurité par quelque action d’éclat, par quelques productions marquées au coin du génie , par une invention utile à ses semblables,' vous verriez le peuple retomber dans une activité machinale : les artistes, les poètes, qui n’ont pas l’ambition d’égaler ceux dont l’antiquité se glorifie, n’auront jamais de belles inspirations ; l’envie d’être le premier de sa classe, de conquérir un prix à l’université, a conduit plus d’un littérateur au fauteuil académique. C’est le désir d’être comparé aux grands généraux de l’histoire ancienne , qui faisait préférer aux Condé, aux Turenne, et à plusieurs généraux de nos jours, les fatigues de la guerre, les privations les plus pénibles', aux molles voluptés dont les aurait environnés la paix. Le médecin qui surmonte avec tant de persévérance les dégoûts et même les dangers attachés à l’étude de l’anatomie , n’est- il pas animé de l’ambition de découvrir une fibre
échappée à l’œil des plus actifs observateurs, d’exposer dans un mémoire un système de sensations, d’expliquer les causes de cette activité qu’on Doranie la vie, ou de l’iucrtie générale qui caractérise la mort.
Voyex-vous cet liomme dont l’extérieur est si modeste, qui vit solitaire, qui se promène d’un air si recueilli, dont on a peine à olMenii' quelques paroles , qui multiplie sur le papier les chilTrcs ou des signes algébriques, vous le prendriez pour un avare qui calcule ses épargnes et ne songe qn'à accroître ses revenus.
lEh bien ! il méprise l’or auquel vous attachez, tant d« prix ; il n’a d’autre ambition que celle de démontrer ou la réalité ou la fausseté des systèmes sur lesquels repose la renommée des plus célèbres astronomes.
Le plus vif désir d’occuper une place vlislinguée dans la classe des savans' put seul déternuoer le docte Bailly, de déplorable mémoire, à réunir tous les e£Torls de sa riche imagination pour ajouter quelque degré de probabilité à la belle chimère de Platon , et suivre dans sa Longue course ce peuple des AÜantides , poussé par son instinct , des glaces du nord vers les riches contrées que le soleil échauffe et fertilise , renversant sur son pas--
sage toul ce qui s’opposait aux jouissances qu’il se prooiellait sous un ciel plus heureux.
De quel autre sentiment que l’ambition de se rendre célèbre, pouvait dire anime Court de Gebclin, le plus laborieux, le plus intati-' gable de nos érudits, lorsqu’il se coiidaninait aux plus longues veilles, à toutes les privations des charmes de la vie, pour approiondir les dialectes de toutes les nations , en ve'riüer , en comparer les racines, [X)ur parvenir à l’origine de la langue primitive et reconnaître les causes physiques de ses altérations , qu’il crut saisir daus la position des peuples , dans leurs émigrations plus ou moins éloignées, et dans les altérations que le temps et la puissance de l’imitation apportèrent dans l’organe de la voix.
Croyez-vous que ces ardens missionnaires 86 seraient hasardés à pénétrer dans les contrées les plus arides, les plus sauvages , à rencontrer des antropophages , si, à l’exemple des conquérans, ils n’eussent ambitionné la gloire d’étendre leur domination sur les esprits qu'ils soumettaient aux vérités de l’évangile.
Loin donc de considérer l’ambition comme un mai, elle est , à mes yeux, le principal mo-
leur de l’héroïsme et des grandes vertus humaines ; sans elle il n’y a plus d’enthousiasme, plus d’élan généreux dans la société. L’art du gouvernement est de savoir la régler , la comprimer, de ralentir son essor lorsqu’elle deviendrait nuisible à l’harmonie de la société.
On a souvent répété qu’après la difficulté de se créer une immense fortune, il n’y en avait pas de plus grande que celle de la conserver. N’en pourrait- on pas dire autant des renommées héroïques et littéraires? Nous avons vu celle du plus grand capitaine de l’Europe s’évanouir et se dissiper comme l'éclat des météores qui, après avoir ébloui de leur vive lumière, vont se perdre dans l’obscurité. C’est l’esprit de conduite qui maintient, consolide les réputations : il faut qu’un conquérant sache user de ses victoires et fixer la roue de la fortune : un homme de génie ^doit également se préserver de l’enivrement des suffrages qu’on donne à ses productions. On le place aujourd’hui à la tête des poètes dramatiques, des historiens , des publicistes ; qu’il se garde de changer de route, à moins qu’ü ne soit certain d’y marcher d’im pas assuré et de devancer ceux qui l’ont précédé. Un des plus éloquens prosateurs de nos jours, que l’enthousiasme
DU SPECTATEUR FRANÇAIS. SqS
ëlevall déjà au-dessus des poètes les plus harrnonieux, non content du domaine que lui avoit départi son talent, a eu l’ambition d’en conquérir un autre. L’envie, qui l’attendait au passage, lui a suscité une foule d’ennemis qui lui ont lancé des traits dont plusieurs l’ont atteint et lui ont occasionné bien des blessures. D’abord , se croyant supérieur aux attaques de ses adversaires, il avait dédaigné de se mesurer avec eux; mais elles sont devenues si multipliées, que je commence à craindre que ses forces ne s’épuisent , et que , semblable au lion qu’une meute ardente et toujours renouvelée assaille avec fureur, il ne succombe, et qu’il ne reste plus de lui que la dépouille sanglante du roi des forêts.
d’un faux jugement sur les savans