PENSÉES DU SOLITAIRE
Beaucoup de gens ne peuvent supporter la solitude, l’ennui; les y consume. Ne serait-ce pas par la raison qu’on se déplaît dans la société de son semblable, s’il est dénué d’esprit, d’imagination, et si son caractère sombre l’ensevelit dans le silence?
Il faut que la haine et la vengeance soient des passions bien impérieuses , puisqu’elles l’emportent dans le cœur de l’homme sur son intérêt personnel.
Que d’insensés se sont exposés à perdre les honneurs, la vie et tout ce qu’ils aimaient le plus au monde, pour ne pas laisser une légère offense ' impunie. Une certaine classe appelle cela de la bravoure. Gomment ce qui est un délire
2 SOUVTNinS
évident, peut-il être lionoré du nom de courage?
Une valeur bien estimable est celle qui nous fait braver l’opinion publique lorsqu’elle est insensée.
Le goût en littérature est un tact de l’esprit • en musique c’est le tact d’un sens ; en peinture, en sculpture , en architecture , c’est le résultat de nos comparaisons entre les beautés de la nature et le beau idéal. L’homme dont l’esprit est sans culture, n’est pas plus sensible à l’harmonie de la poésie et à la juste expression de la prose, qu’un sourd ne l’est à la musique ou un aveugle aux productions des beaux-arts, et cependant ce sont presque toujours ces sourds et ces aveugles que le génie a pour juges.
Les réputations, les renommées sont comme les flots qui bouillonnent et s’élèvent un instant ; l’oeil ébloui a peine à les suivre dans la course rapide qui va les absorber dans la profondeur de l’océan.
Que d’hommes se sont précipités dans la misère et le désespoir pour n’avoir pas voulu se contenter de ce qui aurait fait la félicité du plus grand nombre !
Le vœu le plus raisonnable , c’est celui de pouvoir écarter <le soi la douleur et la maladie ;
le reste ne mérité pas d’être compté pour un mal; et si l’on en excepte la santé, il est Lien peu de choses ijui doivent être considérées comme un bien.
L’excessive prudence est souvent la source de bien des regrets, npais elle n’amène jamais de remords.
On peut se reprocher d’avoir été trop circonspect; mais qui peut en rougir?
Il est des temps orageux où il faut savoir tout oser : la témérité est alors de la sagesse. •
11 est peu d’hommes doués d’esprit et d’intelligence qui n’aient trouvé dans le cours de leur vie l’occasion de s’élever à quelqu’emploi important; malheur à celui qui la laisse échap> per, elle ne revient presque jamais.
Il est pour les fortunes publiques et privées, des crises morales qui vous rendent à la vie, ou qui vous tuent.
Il est des riches qui fortifient le mépris pour les richesses, comme il est des grands qui dégoûtent des grandeurs, ils semblent être nés pour donner plus de prix à la médiocrité.
Un beau génie est encore plus sàr, «juoiqu’on en dise, d’exciter l’admiration que l’envie.
jSi l’on ne jouit pas toujours des avantages de sou talent , c’est parce qu’on est trop pressé
d’en jouir. La prudence consiste à mériter la faveur et à savoir l’attendre.
Les vieillards se plaisent au milieu de la jeunesse parce qu’ils aiment à se rappeler ce qu’ils furent autrefois; et si les jeunes gens s’en éloignent, c’est parce que ceux-ci n’aiment pas à considérer ce qu’ils seront un jour.
Pour porter un jugement équitable sur les femmes, il faudrait n’avoir ni trop à s’en louer, ni trop à s’en plaindre.
Les sages s’accordent à vanter l’obscurité , et cependant personne ne veut s’y fixer. Ne seraitce pas là une preuve qu’il y a plus de . sagesse en paroles qu’en pensées ?
Rien n’est pluspropre à dégoûter deslouanges et des éloges publics que l’oubli dans lequel sont tombés la plupart de ceux qui en furent accablés de leur vivant.
Que de guerriers sont morts pour la gloire , et n’ont trouvé que le néant !
. En ne voulant vivre que pour la postérité , on ne vit souvent ni pour elle ni pour soi.
Bien des amis de l’humanité qui prétendent rendre les hommes meilleurs, emploieraient mieux leur temps à se corriger eux- mêmes ; ils veulent bâtir des palais pour les autres , et négligent de purifier leur demeure.
Plus on relit Lafontaine , plus on s’aperçoit qu’on a eu le tort de prendre les plus hautes vérités pour des fables.
Les véritables grands sont ceux qui le paraissent encore lorsqu’ils n’ont plus ni*ricbesses, ni pouvoir, ni dignités.
On croirait qu’après tant de beaux traités suf l’éducation pour la jeunesse, elle a beaucoup gagné en politesse, en modestie, en délicatesse d’expressions , en pureté de sentimens ; par quelle fatabté le contraire est-il donc arrivé ? Ne serait-ce pas parce que les exemples domestiques détruisent les meilleures leçons ?
Une femme que sa beauté et ses travers ont mise à la mode, fait quelquefois plus de ravages dans la société que tous les moralistes, tous les orateurs ne peuvent produire de bien.
La première coquette qui , pour attirer sur elle tous les regards , s’avisa de découvrir ses bras et de rie porter que des vétemens transparens, entraîna dans la tombe plus de jeunes femmes aimables que tout l’art des médecins n’en peut guérir.
Si un écrivain dontlaplumebceucieuse seplaît à décrire ce qui offense le plus la pudeur , pouvait en prévoir les conséquences, ils se hâterait d’efiacer tout ce que son imàgination a créé ; à
moins qu’il ne ressemblât à ces hommes environnés d’ennemis, quidansleur désespoir mettent le feu aux poudres pour faire périr avec eux tout ce qui les approche.
De tous lea auteurs qui ont déclamé contre l’Academie française ou l’Institut, il n’en ^t peut-être pas deux qui n’eussent désiré d’y être admis. Celui qui attache véritablement peu d’importance à cettc faveur , s’interdit toute démarche pour l’obtenir , et toute satire qui doit l’en exclure.
Il est des hommes d’un naturel si impe'rieux, qui comrtiandeUt avec tant de hauteur, qui exigent une soumission si aveugle, qui s’irritent tellement des objections les plus plausibles, qu’il est heureux que leur autorité ne s’exerce que sur une femme, sur des enfans et sur un seul serviteur.
On prétend' que sept villes se sont disputé l’honneur d’avoir donné le jour à Homère.
Nous avons vu aussi des hommes assez éclairés, assez célèbres pour que deux siècles se les disputassent. De ce nombre est le chancelier d’Aguesseau et le philosophe Fontenelle.
Le dix-septième siècle l’emporte-t-il sur le dix-huitième par le génie et le talent ? question vaine et enfantée par l’esprit de parti. Quel
]ionime peut se vanter de tenir d’une main ferme cette balance dans laquelle il placera les noms de Bossuet et de Buffon , de Fénëloh et de Montesquieu , de Turenne et du inaréchal de Saxe ? lais.sons chaque siècle briller dfe ses lumières ; le vrai talent s’en e'claire, là médiocrité cherche à les obscurcir.
Pour s’étonner et se plaindre de l’ingratitude do ses concitoyens et des princes, il faut igndrer les services qu’a rendus à la France et à son monarque, la célèbre Jeanne d’Arc qui, après avoir arraché sa patrie à l’Anglais, et placé la couronne sur la tête de Charles VII , périt dans les ûammes parce qu’on ne daigna pas traiter de sa rançon , et dont la mémoire, si indignement outragée par le talent, n’a pas même fourni le sujet d’un éloge académique. • La célébrité a coûté si cher à la plùpart de ceux qui l’ont acquise, qu’il est bien peu d’hommes qui voulussent l’avoir à pareil prix.
Grâce à l’esprit de système en médecine, en astronomie, en législation, en politique, en religion , il est plus difficile de publier une erreur nouvelle , ^e de découvrir une vérité.
Les grands*hommes ne sont pas toujours assez difficiles en ennemis : si Voltaire eût mieux su apprécier les siens , il ne leur eût pas fait Thon-
SOÜVEIfIRS
neur de les combattre avec cette arme du rldicule, que nul autre ne maniera comme lui.
Lorsqu’on a lu la correspondance du grand Fréde'ric, on ne peut pas lui refuser la justice de penser que s’il fut dans sa jeunesse l’Achille des rois, il mérita dans sa vieillesse d’en être surnommé le Nestor.
C’est beaucoup pour le génie de créer un bel ouvrage, soit en vers soit en prose; c’est peutêtre encore plus à la faveur et à l’intrigue qu’à l’opinion publique, qu’il est réservé d’en déterminer le succès.
11 J a des gouvernemens où la censure livre aux flammes les productions qui déplaisent; il en est d’autres ou l’on se contente de les étouffer : ce moyen est le plus prudent, et les empêche de renaître de leurs cendres.
Les bons médecins poursuivent les maladies, ceux qui ne sont jaloux que de le paraître, se contentent de courir après les malades.
L’émétique , le quinquina qui sont les grands auxiliaires de la médecine , étaient inconnus des anciens , et cependant la mort ne voit pas diminuer le nombre de s§s victimes. Qu’en faut-il conclure ? qu’en vain les* remèdes se multiplieront, si l’imprudence et le délire des hommes produisent plus de moyens de les dé-
truire , que le sayoir n’en découvre pour les conserver.
Puisque les frais de greffe , les droits d’en-' registrement , l’avidité des procureurs, les ptétentions des avocats n’empéchent pas que les tribunaux ne soient assaillis de plaideurs, quel serait donc leur nombre si, comme on l’a trop' souvent fait espérer, la justice devenait gratuite?
Ceux qui ne réclament que l’équité, placent leur confiance' dans les lumières des juges; mais il en est beaucoup d’autres qui spéculent sur leurs erreurs; et voilà pourquoi les mauvais jugemens multiplient les mauvais procès.
L’homme est si stupide dans son enfance , si ignorant dans sa puberté, si étourdi dans sa jeunesse , si pitoyable dans sa vieillesse , que s’il n’embellit pas sa maturité de quelque lueur de sagesse, je ne vois pas pourquoi il voudrait qu’on le comptât parmi les êtres raisonnables.
Toutes les renommées sont relatives. Aux yeux d’un guerrier, le sublime Corneille est peu de chose, en comparaison du grand Condé :
un géomètre place Molière bien au-dessous de Lagrange ; un physicien ne fait pas un grand cas de Labruyère; et Boileau est bien inférieur à Dumoulin ou à Domat , dans l’opinion d’un bon praticien.
Qu’il est insensé celui qui prétend à l’estima et à la considération générale ! s’il a l’éloquence de Démostliènes , il n’aura pour admirateurs que ceux de l’art oratoire j s’il possède les grandes qualités d’Alexandre ou de César, il conquerra l’admiration des ambitieux et de tous ceux qui attachent un grand prix à l’esprit de domination ; mais un janséniste mettra toujours Quénel et Nicole au-dessus de lui.
Pour se convaincre des limites de l’esprit humain , il suffirait de réfléchir sur ce qui a été créé en poésie, imagiçé en astronomie, reconnu en géométrie , indiqué en médecine ,
11 y a trois ou quatre mille ans.
Avant de prétendre établir notre supériorité sur les anciens, il faudrait fixer le point d’où ils sont partis , et marquer celui où ils sont parvenus. On reconnaîtrait peut-être qu’ils ont fait bien plus de pas dans la science , avec la spule force de leur esprit , que nous avec des instrumens nouveaux et plus parfaits que les leurs.
Quelle différence entre nous etles Athéniens ! Ils n’avaient point de livres j quelques rares manuscrits , quelques leçons de philosophes , quelques discours d’orateurs , quelques pièces de théâtre, formaient toute leur instruction;
Diqilizc
et cependant la plus légère faute de langage choquait les oreilles du peuple: malgré celte grande découverte de l’impriinerie, et ces immenses bibliothèques qui efl'rayent leS yeuï et la pensée , la grande majorité de la nation ne sait ni lire ni écrire, et offense ntême l’oreille de l’étranger par l’incorrection de son langage.
11 y a des époques de calamité pour tout cô qui respire : les peuples , les rois , les empires en sont frappés ; ce sont autant de leçons qlie la providence semble donner aux hommes pour les pré.server d’une funeste sécurité, et pour leur apprendre que xml d’entre eux , quelque riche, quelque puissant qu’il soit, n’est à 1 abri du malheur et de la misère.
Je laisse à nos physiciens l’honneur de remonter an priilcipe du mouvement des corps célestes, et à déterminer par quelle force d’im* pulsion les planètes sont assujélies à décrire le même cercle. Mon esprit lourd et paresseux demeure attaché à la terre, il se borne à observer la société , et il voit avec humilité que les rpssoits qui font mouvoir tous ses membres, sont la soif des honneurs, celle des richesses , et celle des liqueurs enivrantes : 11 en conclut que si les moralistes sacrés ou*
la
SOTTVENIRS
profanes parvenaient à éteindre ces soifs différentes , la société tomberait dans un état de léthargie qui la rapprocherait de celle des Cénobites qui, tout occupés d’un autre inonde, dédaignaient de travailler pour celui-ci.
Quelques naturalistes prétendent avoir découvert des ossemens d’éléphans sous le climat glacé de la Sibérie } d’autres affirment que des élans ont habité les forêts de la Germanie, et que les révolutions que notre globe a éprouvées, ont transporté au nord les productions du midi. N’en seraitdl pas de même de quelques sentimens sublimes qui, par des révolutions morales, se seraient effacés de nos âmes, on seraient tellement dégénérés, qu’on ne pourrait plus les reconnaître ?
Lorsque j’entends un philosophe, un sage discourir dans nos cercles sur le désintéressement, sur le charme de l’amitié, sur le plaisir attaché à la bienfaisance , je crois voir un médecin qui essaie de distraire des malades, parce qu’il désespère de les guérir.
La plupart des hommes les plus ardens pour la liberté, se condamnent, par une contradiction bien bizarre , à demeurer les esclaves des plus absurdes préjugés.
* De toutes les opinions qui nous subjuguent.
ou SPECTATEUR FRANÇAIS. l5
la plus impérieuse est celle de se croire obligé de rendre orphelins les enfaus d’un ami qu’un accès de colère a égaré, ou à mourir de sa main.
C’est souvent faute d’avoir réfléchi sur les inconvéniens d’une profession, qu’on l’embrasse, qu’on s’en dégoûte.
Que d’auteurs , d’acteurs , d’artistes et d’avocats n’ont pas prévu qu’ils s’exposaient à être sifflés, censurés et contristés, en soumettant leur destinée à l’opinion publique et au jugement des hommes !
En voyant combien de célibataires ou d’époux sans postérité s’agitent pour accroître leur fortune, on se demande quelle serait donc leur sollicitude et leurs tourmens, si la durée de la vie humaine était moins limitée?
Avant de s’occuper d’amasser tant de richesses pour en jouir un jour, il faudrait penser qu’il est douteux qu’on parvienne à ce jour éloigné; et qu’en supposant qu’on y arrivât, ce serait plutôt le temps des regrets que celui des jouissances.
. U est possible de supporter la colère, les emportemens et les caprices de l’objet que l’on aime, mais l’excès de l’avilissement est d’y
demeurer attaché malgré ses mépris, ou le dégoût qu’on lui inspire.
Le gouvernement d’un pa vs peut en changer la le'gislation et les mœui s , mais le caractère national reste toujours le Uiême.
, Lés liabitaus de nos provinces du nord et du midi ont beau venir se confondre dans la capitale , ils y conservent presque tous , même après un long se'jour, les signes distinctiis de leur origine : eonimeut donc exiger de tant d’êtres dissemblables les mêmes sensations, le même goût, la même délicatesse?
Si la vie de l’homme devait se terminer comme celle des animaux, si son avenir devait être le même, loin de se glorifier de la supériorité de son intelligence , il n’aurait que sujet de s’en plaindre, puisque c’est à elle seule qu’il doit le malheur de prévoir la misère et les douleurs qui doivent obscurcir sa vie et le conduire au tombeau.
Est-il un seul matériaUste qui ne dût préférer à son existence celle du lion qui ne con- , naît point de maître dans les forêts et les déserts , qui immole à sa faim tous les êtres vivans qu’il rencontre? D’après leur funeste système quelle raison ont-ils de se croue su-
DU SPECTATEU» FRANÇAIS. l5
périeurs à l’aigle qui n’a point d’égal dans les airs , qui peut saisir tout ce qu’il poursuit , ss met , lorsqu’il le veut , hors de l’atteinte de la flèche empoisonnée ou du plomb meurtrier, et voit souvent un siècle s’écouler avant que la mort le précipite du vaste domaine qu’il parcourait avec une $i noble assurance ?
Le voyageur qui a long- temps erré de contrée en contrée, et observé les divers gouvernemens, finit par se convaincre que ce n’est pas un climat plus favorable , un gouvernement plus équitable qui rendent l’homme heureux ; mais qu’il doit plutôt' son bonheur à l’ignorance des jouissances que la nature lui a refusées.' Le Japonais n’envie pas plus la liberté du citoyen de Londres, que le Lapon n’est jaloux de l’air parfumé des campagnes de Pfaples.
Une grande vérité, c’est que pour ne pas être mal dans ce monde, il ne faut pas trop s’occuper d’y être mieux. Le bonheur qu’on éprouve, fuit devant celui que l’on cherche.
U y a si peu d’accord dans les aflectipns de la même société,* que ce qui assure sa prospérité, excite les regrets et la douleur de plusieurs de ses membres.
Il y a bien peu de calamités qui ne tournent au profit de quelques égo'istes.
ft
l6 SOUVENIRS
Malheur au spéculateur dont la félicité est subordonnée à l’infortune publique !
C’est touj6urs un tort que de placer son bonheur loin de la prospérité commune.
Lorsqu’on peut se complaire à s’abreuver des larmes de ses semblables , on mérite de n’en recevoir ni secours ni protection ; et cependant combien d’hommes sont accueillis, fétés, parce qu’après avoir spéculé sur la misère et la famine , ces deux Qéaux les ont comblés de richesses !
11 y a des saisons pour les fleurs; il y a des époques pour les honneurs* et les dignités; l’œil est émerveillé de la variété des unes, la sagesse est étonnée de la diversité des autres.
Que de longs périls , que de confidences indiscrètes on s’épargnerait , si l’on savait mieux apprécier l’intérét que les autres prennent à ce qui ne les touche pas personnellement!
Si les jeunes personnes connaissaient l’influence de l’opinion des mères de famille sur leur établissement, sur leur réputation, elles s’occuperaient plus de captiver leurs suffrages.
La joie n’est pas plus le bonheur que l’argent n’est la richesse. Le rire excessif est plus souvent chez les hommes un tic qu’une jouissance.
DU SPECTA.TEUR FRA.NÇAIS.
Les sensations délicieuses sont intérieures , on n’en laisse échapper que la surabondance.
Que n’est- il aussi facile d’avoir des amis , qu’il serait aisé de ne point avoir d’ennemis!
Craigiiez-vous la haine des sots, n’affectez pas de paraître en savoir plus qu’eux; soyez toujours de l’avis de celui qui vous parle; paraissez compatir à ses peines, lors même que vous y êtes insensible ; si vous lui refusez un service , qu’il soit bien convaincu d’un regret apparent : paraissez céder au désir des autres, lors même que vous ne faites que votre volonté. Bientôt tout le monde parlera de vous avec éloge , on fera des vœux pour vous voir riche et puissant : mais si vous avez la prétention d’avoir une opinion à vous , de blâuaer ce que d’autres approuvent, de paraître douter de ce que le préjugé ou l’hypocrisie alBrment, vous aurez bientôt plus d’ennemis et de censeurs que n’eu aurait le méchant ou lè calomniateur.
Un ami est ce qu’on paraît le plus désirer, mais que fait-on pour l’obtçnir?
On a été si long-temps dupe de ses affections dans sa jeunesse, qu’on finit souvent par ne plus aimer que soi, et alors on ne trouve plus de rivaux.
Un des plus dangereux exemples, c’est la
i8 soüVEjniis
présence d’un vieillard qui, après s’étre abandonné à tous les excès , est encore debout et parait braver la mort.
Celui qui ne fait que varier ses plaisirs, sans s’arrêter dans la sobriété , ressemble à un voyageur qui change de chevaux ; il va plus vite , mais c’est au terme où tout finit.
La nature nous donne à un certain âge le choix de quelques inomens de voluptés et de jouissances , ou de quelques années d’existence de plus. La raison réfléchit et ne balance plus, mais l’imprévoyance et la folie n’iicsitent pas à préférer le présent à l’avenir.
La satire qui s’exerce sur les grandes renommées, satisfait l’envie et plaît à la- sottise. En faut-il davantage pour assurer son succès ?
Par quelle fatalité la gloire se concilie-t-elle si rarement avec le bonheur de l’humanité ?
On est fier de triompher de ses ennemis ; un prince serait plus grand s’il n’avait que des alliés.
L’ambitieux veut être grand dans l’avenir, le sage se contente d’être' bon dans le présent.
Les statues qui ont pour base les ruines des cités et des empires , sont quelquefois renversées par la foudre : le ciel fait alors justice des erreurs de la terre.
DD SPECTATEÜR FRANÇAIS. 19
Rien n’est plus propre à dégoûter de l’amour du peuple , que l’instabilité de ses affections.
On aura un jour peine à croire que la statue ' de Henri IV n’ait pas trouvé grâce devant une populace qui , deux siècles après sa mort , exagérait sou respect et son amour pour lui , et contraignait les passans à fléchir le genou devant son image.
La liberté est si rarement d’accord avec la t justice , que le peuple qui la réclame ou combat pour elle , est plus malheureux après son r triomphe , qu’après sa défaite.
Lorsqu’une nation naît pour ainsi dire avec la liberté, elle peut s’y maintenir parce que c’est son élément; mais il est trop subtil pour * des hommes habitués à la servitude.
Qu’on pardonne cette pensée à un Français encore froissé de la révolution : il vaut mieux vivre comme les oiseaux renfermés dans une volière, et s’y nourrir des graines qu’une main s protectrice apporte tous des matins, que de languir dans des champs couverts de frimas, avec le risque de devenir la proie d’un vautour.
La soltise n’approfondit rien; la médiocrité explique tout ; le jugement n’afQrme que ce qu’il conçoit.
Quelle est l’origine de la création? quelle
Digilized by Goc^le
fut la langue primitive? par- quel degré les hommes soot-ils arrivés à la civilisation ?.par quelle catastrophe la terre rentrera-t-elle dans le chaos? voilà des questions oiseuses sur lesquelles l’esprit humain' peut long-temps ' s’exercer , et qu’il n’éclaircira jamais.
Si l’ignorant n’était pas si stupide, peutêtre' se moquerait-il avec raison du savant qui se tourmente pour découvrir des vérités qui n’ajouteraient rien au bonheur de l’homme.
Un profond métaphysicien ne sera jamais aussi utile à l’humanité , que l’inventeur d’une meilleure charrue. La gloire du premier est dans le jugement des hommes, celle du second est dans leurs besoins.
La vie est pour la plupart des hommes si pénible, qu’on peut dire d’elle qu’elle' est un travail, et que la mort en est le repos :
si la religion ne nous aidait à supporter l’une et ne nous effrayait pas sur l’autre , les suicidesqui sont déjà trop fréquens , le seraient bien davantage.
La raison serait un appui dans le malheur, s’il ne commençait pas souvent par nous la faire perdre.
La vanité est, de toutes les passions, celle qui s’éteint la dernière ; elle se montre encore
DU SPECTÀTEUK FRANÇAIS. 21
après nous, dans nos mémoires lûstoriques , dans nos monumens , dans nos largesses : mais elle . a beau faire , le temps et l’ingratitude détruisent tous ses vestiges.
La postérité a bien peu de ntémolre j elle ne retie||t que quelques noms , quelques faits héroïques : tout le reste lui échappe.
Avec les mots de gloire, d’honneur, de patrie, on remue on agite certaines nations; il en est d’autres qui demeurent insensibles à ces sons harmonieux : parlez-leur de l’intérêt du commerce, d’îles à conquérir, de mines à exploiter , vous les électriserez et les sacrU ficcs ne leur coûteront rien. Il en est quelques-unes qui n’ont plus pour ressort que leur attachement à des pratiques religieuses , ou à un esprit de domination sur de misérables serfs. L’art des Gouvernemens est de faire retentir les mots propres à ébranler les esprits dont la direction leur est confiée.