‹ Les méditations et souvenirs du spectateur francaisChapitre 75 sur 95 · DU RESPECT QUON DOIT AVOIR POUR LES IDÉES RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

DU RESPECT QUON DOIT AVOIR POUR LES IDÉES RELIGIEUSES

Lorsqu’on réfléchit sur les avantages qu’un homme religieux retire d’une foi constante, fût-elle aveugle , on sent qu’il y a une sorte dé barbarie à vouloir l’en détacher j ses souffrances lui semblent d’heureuses épreuves , ses revers des succès , sa pauvreté une richesse, ses humiliations, la route d’une gloire incomparable, la mort, la délivrance d’une chaîne qui le retient loin du ciel. Ne faut-il pas être

l’ennemi de son bonheur pour vouloir lui ravir ce qui fait sa force? Prenez-y garde j vous criez contre les inquisiteurs ; vous êtes plus impitoya- , blés qu’eux ; ils n’enlevaient aux incrédules qu’une vie passagère , et vous frustrez ceux dont vous voulez éteindre la foi, de l’espoir d’une vie éternelle.

DES VICISSITUDES DE EA RELIGION DE l’ÉTAT.

Qui pourrait le croire? la religion, dont la nioralocstsi constante, qui devrait étrelamêmè dans ses préceptes, dans ses pratiques extérieures, est sujette aUx vicissitudes de la mode et à l’influence :tes puissances humaines. Sous Louis XIV , elle était grave, austère, elle dominait les plus beaux lalens, clle soumettait à ses lois h s coui lisansj les dames les plus sjperbes se prosternaient devant elle. Bourdaloue voyait du haut de sa chaire l’inimilahle Racine parmi ses auditeurs; les peintres, les artistes les plus célèbres se disputaient l’honneur de décorer les églises de leurs chefs-d’œu- , vre, ils y attachaient leur renommée. Les Jésuiteselles solitaires de Port-royal figuraient en première ligne sur la scène du monde; ils attiraient sur eux l’attention de la cour et de

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la vUle; mais à peine les yeux de l’imposant ’ monarque furent-ils ierm es à lalumière , qu’une grande révolution succéda dans les idées religieuses; à peine le frivole régent fut-il investi de la souveraineté , qu’on vit tomber les masques de l’iiypocrisie : des visages, jusqu’alors austères, reçurent l’empreinte dé l’enjouement çt même de la folie; on critiqua le passé, on s’inquiéta peu de l’avenir, on ne pensa plus qu'à égayer le présent. Les 'éélair^ d’une fortune fugitive éblouirent les yeux de la multitude qui s’attachait à son char. En vain l’éloquence dea orateurs chrétiens s’efforçait de la rappeler dans les temples, ils étaient abandonnés à de vieux solitaires, à des veuves délaissées; les chants de l’église étaient étouffes par les aCcëns mélodieux de la volupté , ou par les lamenta» lions d’une cupidité déçue ; le flambeau de la puredoctrine allait s’éteindre, lorsque les rênes du gouvernement passèrent des mains inhabiles d’un Condé dans celles du cardinal de Fleury, Une reine qui se crut redevable de sa subite élévation à une faveur particulière de la providence, et dont la piété s’alliait avec la dignité de son rang, ramena aux pieds des autels les. courtisans jaloux decomplaireàleur souveraine.

Louis XV qui, en s’abandonnant trop aux séductions de la volupté, demeurait, à travers ses infidélités, constamment attaché aux principes dont de sages moralistes avaient pénétré son enfance , réprimait par son regard noble et sévère la licence de l’impie; d’habiles prédicateurs lui rappelaient si souvent que le plus beau de ses titres était celui de roi très-cltrélien , qu^ croyait devoir au moins en conserver le»

dehors. Alors la philosophie triste, déconcertée, sévit contrainte de reculer épouvantée devant son terrible adversaire. Cependant le plus rusé de ses chefs ne désespéra pas du salut de sa secte, il chercha au dehors l’appui qu’il ne trouvait plus dan» sa patrie : des épltres o«3f la flatterie se cachait sous d’agréables mensonges, firent sourire un ponlifo qui accueillait les iavoris de» muses; il pai-vint jusqu’à lui faire agréer l’iiommage d’un de ses chefs-d’œuvre dramatiques. Tout enhardi qu’il fut parce premier succès, il n’en chercha pas moins un abri salutaire pour sa personne et ses productions à la cour d’un monarque qui avait la prétention d^être tou t-à-la- fois surnommé le Mars et l’Apollon du nord;

Ce fut de celte cour que se répandirent dans

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l’Europe les écrits les plus licencieux et qui portaient le plus d^btteintc aux dogmes du christianisme.

Cependant le temple du Christ, en butte aux traits des infidèles, était délèndu par une milieu courageuse J le clergé de France en garnissait le sanctuaii-e, en protégeait les avenues. AJaj-' heureusement il était divisé en deux corps^ qui se combattaient mutuellement et commet»

taient la faute que firent les Grecs modernea qui , tandis qu’ils étaient assiégés par les Mu» sulmans, épuisaient leurs forces eu querelles théologiques et obscurcissaient les saints mys^ tcrcs tout en se vantant de les éclaircir : les Molinistes excommuniaient les Jansénistes et à l’aide de cette maxime dont on a trop abusé»

hors de l'église point de salut, ils précipitaient dans les enfers les disciples du grand Arnault, de Pascal et de Nicole, comme ceux du philosophcBa^lc. Les Jésuites avaient pour appui la cour et principalement un prince dont la mort a laissé tant de regrets, parce que ses vertus le rendaient digne du trône sur lequel il devait un jour s’asseoir : la reine ne les honorait pas moins de son affection. Leurs adversaires étaient fortifiés par le zèle des parlemena n’alle'ndaient que l’occasion d’iiumilicr et

d’abaltre une sociélé qui semblait braver leur puissance. Pendant cette Ritte impolilique , les philosophes se tenaient à l’écart, mais ne demeuraient pas oisifs j ils élevaient un fort qu’ils 8e proposaient d’hérisser d’une artillerie foudroyante; on devine que je veux parler de l’Encyclopédie. Déjà les premiers ouvrages étaient achevés, lorsqu’on tenta de les arrêter; mais il n’était plus temps : une préface composée avec art faisait desirer l’achèvement de ce grand monument littéiaire. Une catastrophe heureuse pour ses collaborateurs, ce fut la chute des Jésuites : les Jansénistes et les Parlemens s’en applaudirent, mais si l’on pouvait comparer les petites choses aux grandes , on dirait que la ruine de cette compagnie fut pour le parti ennemi ce qui advint à la république ' romaine lors de la destruction de Carthage , l’extinction de l’une produisit la nullité de l’autre.

Ce n'est pas de la magnificence de ses temples, delà pompe de ses cérémonies, des ornemens de ses pontifes, que la religion tire son plus beau lustre : elle ne fut jamais plus sublime et plus révérée que dans les siècles de sa simplicité et de son dénûment : ses véritables richesses étaient dans les vertus de ses adorateurs^,

sa domination dans l'humililé dis fidèles , sa force dans leur constante résignation aux décrets de la providence. Ce qui fut pour elle un f;rand sujet d’affliction et d’un Igui' deuil, c’est l’horrible massacre de ses pieux ministres égorgés aux pieds des autels où ils cherchèrent en vain un abri contre la fureur des impies ; c’est l’exécrable attentat sur une majesté qui devait être sacrée dans quelque lieu qu’elle portât ses pas, comme le fut celle de saint Louis au milieu de ses barbares ennemis. La philosophie ne fut pas elle-même à l’abri des persécutions de la sanguinaire ignorance ; il semblait que l’ange des ténèbres, irrité des lumières qu’elle avait répandues, s’obstinât à lui arracher son ilambeau pour plonger l’espèce humaine dans une éternelle nuit. Aussi vit-ou alors tous les lettrés saisis de frayeur, fuir au loin pour échapper au coup fatal dont plusieurs d’entre eux furent frappés. *

L’impiété , assise sur des ruines , ' parut éprouver quelque honte de ses ravages , son affreuse nudité lui fit peur , elle voulut se revêtir d’un voile religieux , essayer de se réconcilier avec la divinité qu’elle avait outragée de ses blasphèmes : le principal apôtre du crime osa s’élever jusqu’à elle et lui adresser un hom-

SODVENIKS

inage solennel; le misérable étendit ses mains sanglantes vers la voûte céleste; sa bouche souillée delà plus horrible sentence adressa un hymne de louanges à la source de toute justice, et le tonnerre n’étouffa pas sa voix ! C’en était peut-être fait de notre antique religion , de ses ministres et de ses temples , si le faux Socrate n’eùt laissé tomber son masque le jour même où il s’en était couvert. Ses vils disciples revinrent à leurs principes spoliateurs; leur simulacre religieux ne parut à tous les yeux qu’une grossière imposture ; leurs lois désastreuses contrastaient tellement avec leurs fausses adorations et leurs chants d’amour pour l’Eternel, que la nouvelle église qu’ils avaient construite à la hâte de leurs mains sacrilèges , n’insoira que de l’aversion pour leurs personnes , et du dédain pour leur morale.

Echappée à ce danger , la religion de l’Etat , jusqu’alors réfugiée dans des asiles silencieux , se montra plus rassurée ut parut triomphante sous un gouvernement qui crut s’agrandir en s’environnant de son éclat ; mais , pour qu’elle revînt à son premier degré de splendeur , il fallait qu’un roi légitime s’en montrât tout à-la-fois l’adorateur et l’appni. Aujourd’hui , nous voyons les deux grandes

puissances tle la terre marcher dë cottcerldans une route que la sagesse éclaire , rjui'n’est pins hérissée de superstitions et de préjugés, où l’on ne sera plus heurté par le fanatisme et l’intoléiaocB , où l’on plaindra l’erreur tout en faisantluire la vérité.

Sans parler des orages du passé , qn’on veuille seulement se rappeler ceux que la religion de l’état a essuyés depuis le règne de François I*' . jusqu’à nos jours, on sera convaincu de la nécessité de faire des sacrifices à l’amour de l’ordre. Ministres d’un Dieu de paix, voulez-vous lui conquérir de nombreux adorateurs ? Ne vous obstinez plus à faire craindre celui qui ne demande aux hommes que d’en être aimé. Avant de commander impérieusement la foi , commencez par vous en montrer bien pénétrés : si, comme vous le prétendez, elle est un don du ciel , ceux qui n’ont pas été doués de cette précieuse faveur méritent-ils , par cette raison , d’élre voués à l’exécration publique : vous vous plaignez d’avoir des ennemis, ne commencez donc pas par haïr , vous reprochez avec raison aux athées de vous avoir persécutés! Mais l’histoire n’attesle-t-elle pas d’horribles supplices autorisés par les ministres d’un Dieu de miséricordes j si , après avoir

damné les \ivans , vous refusez la sépulture aux morts on vous fuira comme des êtres dont on n’a rien à espérer et tout à craindre.

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