‹ Les méditations et souvenirs du spectateur francaisChapitre 76 sur 95 · DE LA JUSTICE CIUMINELLE · texte numérisé non relu

DE LA JUSTICE CIUMINELLE

C’est une belle idée que celle de représenter la justice sous les traits d’une déesse dont les yeux sont couverts d’un bandeau ; mais c’est à la justice civile que cette allégorie'convient , parce quelle ne doit jamais faire acception des personnes, que le droit est égal pour tous les citoyens qui ont des titres à faire valoir, des indemnités à réclamer , dos usurpations à repousser, des actions à intenter. 11 n’en est pas de même de la justice criminelle : celle-ci ne peut pas être trop clairvoyante , il faut qu’elle puisse discerner les individus , mesurer leurs facultés , .leur intelligence pour ne pas confondre les délits avec les crimes, les erreurs avec les fautes, la perversité avec, l’imprudence, les écarts du faux honneur avec les excès delà férocité.

Un enCaut de cinq ans qui dérobe à son camarade un joujou, commet certainement un vol , cependant , personne n’a encore pensé qu’on dût lui appliquer la peine prononcée

contre le vol : un étourdi qui dirige sur sa sœur un fusil qu’il croit décLargé, ne sera pas considéré comme un fratricide , si le coup qui part, la frappe de mort ; son désespoir atteste son innocence : une sexagénaire qui s’endort ' près de son foyer , ou qui a négligé d’éteindre ’ une lumière qui a communiqué sa flamme à une habitation voisine ne serapaspuuiecomme incendiaire. Ce n’est donc pas assez pour être un bon juge criminel , que de connaître la loi, il faut encore savoir l’appliquer auxindividus, et l’adapter avec équité aux circonstances. Un tribunal composé de magistrats doués de ce prér cieux discernement serait peut-être pour tous les citoyens une plus sûre garantie de leur honneur et de leur sécurité , que l’établissement du jury • mais peut -on se flatter d’en voir jamais un semblable s’élever au-dessus de l’espèce humaine et dissiper de l’éclat de sa lumière les nuages de la prévention et de l'erreur? Tenons-nous en donc à notre sage institution, et loin de la restreindre dans d’étroites limites , donnons-lui une grande latitude , répandons sur elle le plus d’intelligence et de vertu qu’il nous sera possible, rendons la mission des jurés si honorable, qu’on tienne à gloire d’en être revêtu ; n’en aggravons pas le poids par des

déplaccniPiis éloignés , ne là prolongeons pas en lui soumettant des accus;itions indignes de sa gravité , tels que des larcins commis par des atiolescens , des maraudages suscités par la misère , desdiouteries transformées en criâmes, parcerju’ elles auraient été commises dans une Iiôtellci'iepar des coupablessur lesquels la police correctionnelle devrait seule appesantir une main plus ou moins sévère.

Gomme c’est moins par des préceptes que par des exemples qu’on éclaire les hommes , je hasarderai de fortifier ce que je viens dq dire d’une anecdote où j’ai figure.

J’ai tracé autrefois le portrait d’un jeune Américain dont Tardent amour des plaisirs a de beaucoup abrégé les jours. Son enjouement, sa prodigalité , les agrémens de sa personne et un grand usage du mondelul avaient donné un accès lacilc dans les premiers cercles de la capitale; ou le remarquait dans les spectacles , dans les promenades publiques ; il perdait au jeu et son argent et celui de ses amis, comme s’il eût eu des trésors inépuisables à sa dispositiou. Un jour, il fut attiré chez une comtesse déjà surannée , qui n’avait plus d’autrè moyen de réparer les brèches faites à sa fortune, que celui de convertir son hôtel en une maison de jeu.

Digitizc

Deux soupers qu’elle donnait régulièrement toutes les semaines, amenaient chez elle encore plus de joueurs que de convives , et l’on ne passait à la table sur laquelle on étalait un service plus fastueux que nourrissant , qu’après avoir long-temps siégé devant celle où le hasard distribuait trop inégalement ses faveurs. Lorsque les joueurs passaient du salon dans la salle consacrée à rendre l’espérance aux uns, et à ranimer les désirs des autres , une confidente de la maîtresse recueillait avec soin le produit des cartes qu’elle versait dans une large bourse qu’on déposait sur la cheminée. Malheureusement mon jeune Américain , qui n’avait pas gagné d’appétit et perdu son argent , resta au salon avec un de ses amis que le sort n’avait pas plus favorisé que lui , s’approchant de la bourse , il s’écria en badinant ; nous sommes pourtant bien dupes de ne pas prendre notre part d’un souper dont nous payons si généreusement les frais. A peine eut-il achevé ces mots , qu’il lui prit fantaisie de calculer le produit de la recette ; mais au moment où il était le plus occupé de satisfaire son indiscrète curiosité ,un domestique, amené par son service, s’offre à sa vüe. Cette apparition inattendue jette le trouble dans ses esprits; des étrangers

Souvenirs

qui surviennent prolongent la difîicuUé d’o^ pércr là restitution , et il ne voit 'plus d’autre parti à prendre, pour sauyer son honneur, que de s’éloigner avec sou ami , d’une maison où il voudrait n’élre jamais entré.

Le lendemain, les deux jeunes étourdis viennent me faire part de l’embarras où les a jetés leur Impi’udence. Je Icuradressai d’abord quelques reproclxes ,• il y aurait bien , leur disje , un moyen de mettre votre conscience à l’abri de tout remords , ce serait de faire rendre la somme que vous avez détournée , par un ecclésiastique prudent dont vous paieriez la démarche par une légère aumône ; mais cela resseinbleiait trop à une restitution opérée par la vertu du confessionnal; je consens à me dévouer à une mission pénible pour .vous purifier d’un soupçon qui peut s’étre arrêté sur vous. Je prévins de ma visite la personne dqiit ils m’indiquèrent le nom et la demeure , cl je me rendis chez elle. Admis dans sa chambre sans témoins , je lui dis : vous voyez le dépositaire d’une somme qui ne vous a été ni empruntée , ni volée , mais seulement observée comme l’aurait été un bijou qu’on aurait déplacé pour en estimer la valeur , (‘t qu’on se serait vu forcéde i’aire disparaître pendant quelques heures

DU SPECTATEUR FRANÇAIS. O^g

pour se préserver du soupçon d’avoir eu lu pensée de se l’approprier. J’étalai alors sous les yeux de la dame , qui attendait iinpatieii > ment le résultat de ma visite, une somme d’environ quatre cents francs dont la vue la réconcilia bientôt avec ma présence. J’espère , madame , ajoutai- je , que vous me dispenserez de vous faire connaître ceux qui m’ont assez honoré de leur conliance pour me mettre en rapport avec vous, et que votre prudence jelcra un voile sur une aventure qui ne doit être considéré que comme une étourderie de jeunesse.

Après avoir ainsi rempli le rôle dont j’étais chargé , je suis demeuré plus pénétré que jamais de la dilhculté de porter un jugement équitable dans certaines affaires. Et , en efïèt , n’élait-il pas possible que cette dame, qui faisait sur veiller avec soin sa recette journalière, se fût aperçue du vide qui existaitdans sa bourse, et que dans un premier mouvement de surprise et d’indignation elle eût exhalé des plaintes j que des domestiques, jaloux d’écarter de sur eux tout soupçon d’infidélit^ eussent poursuivi les déserteurs de la société, les eussent arrê-« tés et fait conduire chez un commissaire de police. Qu’auraient-ils pu dire pour se jus- Viûer ? L’argent saisi sur l’un d’eux n’aurait -il

pas élevé un témoignage irrécusable contre leur probité ? D’après notre législation actuelle, le» circonstances les plus aggravantes, telles que la nuit , l’intérieur d’une maison habitée et la oomplicilé les auraient çxposés à une condamnation flétrissante. Et, eu effet, des jurés eussent-ils démêlé la vérité à travers ce nuages de fausses apparances qui l’aurait obscurcie? Une fallait pas moins que la conûdencc qu’ils m’avaient faite et la restitution dont j’avais été l’agent pour rendre leur innocence évidente. O vous qui pouvez être appelés aux nobles fonctions de jurés, que cet exemple que je mets sous vos yeux puisse vous convaincre de la nécessité d’apporter une scrupuleuse attention à toutes les circonstances qui environnent une accusation formée contre un prévenu dont le sort est dans vos mains ! Ce n’est pas assez qu’un fait soit constant, pour qu’un crime soit réel. Des distractions pèuvent donner les appa- , rances du larcin à une soustraction innocente. Que de joueurs, en ramassant l’argent qui était devant eux, ont emporté, sans le vouloir , des jetons qui étaient la propriété du maître de la maison où ils étaient reçus ! Combien de fois n’est-il pas arrivé à de grandes dames, pressées de remonter dans leur voiture, d’enlever.

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dans un mouvement précipité, un beau voile, un cachemire qui ne leur appartenait pas, sans qu’un soupçon flétrissant ait osé les alteimlre 1 Pourquoi ferait-on touiours un crime de la meme erreur à une humble servante qui, en réunissant tous ses effets , au moment où ell-î est congédiée, en confond quelques-uns qui lui sont étrangers , et que sa maîtresse réclame bientôt àgi'ands cris. Ce qui rend trop souvent la position d’un juré très- pénible , c’est de nuire à la société par une indulgence funeste , eu d’y répandre la terreur par une sévérité aveugle et uniforme.

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