DEUXIÈME LETTRE
Madame ,
11 est d’autres professions non moins |ionorahles que celle des armes et plus analogues à la couslilutiou morale *de votre fils, je veux parler d’abord de celle qui a fait parvenir jusqu’à nous et à travers des siècles le nom de Démosthènes, d’Eschine, de Cicéron, d’Hortensius , qui, de nos jours annoblit les noms de Coebin, de Gerbier. 11 ne faut pas pourtant se le dissimuler, la route qui, conduit à cette célébrité n’est pas moins hérissée d’épines que la première. Celui qui la veut parcourir avec honneur, languit souvent des années dans les ténèbres et la nullité. De quel courage n’aura-t-il pas à s’armer dans les causes écla- • tantes? Que de haiqos, de vengeance n’aura-t-il pas à braver, s'il protège de son éloquence ou de son talent comme écrivain, un obscur citoyen contre un adversaire riche et puissant , s’il combat un parti qui s’agite en tous sens pour faire triomplu^r la spoliation et l’iniquité ! S’il m’était permis de me citer pour exemple, je vous dirais qu’à peine avais- je fait quelques
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pas dans la carrière du barreau, qu’une famille délaissée tout-à-coup par un éloquent défenseur, osa se confier à la faiblesse de mes talens, et me conjura de répondre au inéinoire que l’avocat Linguet venait de lancer dans le public, et qui produisait la sensation la plus alaruiunle. La célébrité de cet athlète , les titres de son client, scs alliances illustres ne m’imposèrent pas. J’avais' sous les yeu& pour trois cent mille francs de billets souscrits par le c^nitc de Morangies, pour valeur reçue comptant ; un autre écrit signé de lui par lequel il déclarait qu’il ne remettrait ces billets qu’après eu avoir reçu le montant,- une réclamation d’une veuve nonagénaire qui) 'huit |o«irs -après son prêt imprudent, avait demandé et obtenu de la justice la permission de ressaisir son or escroqué par un seigneur dont tons les biens étaient saisis. Comment ne -pas triompher avec des pièces qui démontraient si évidemment la mauvaise foi du débiteur? Commeiiit.avec de pareils litres n’étre pas animé de la plus juste confiance? Aussi n’irésitai- je pas à prendre la plume pour faire évanouir tous les spécieux raisonnemens de mon adversaire : je dissipai toutes ses subtilités avec la puissance d’une logique si serrée que ma réponse le terrassa ;
en un seul jour, l’opinion publique, jusqu’alors favorable au comte, fut changée : on ne vit plus en lui qu’un hardi spoliateur qui, non content d’avoir ravi à une vénérable aïeule trop confiante toute sa fortune, voulait encore la plonger avec sa famille dans l’infamie. Mais si ce premier mémoire répandait sur mon nom quelque lustre au barreau, si tout Paris accourait en foule vers mon humble demeure pour obtenir l’imprimé que mon portier était chargé de distribuer , que de haines s’élevèrent tout-àcoup contre moi du sein de la noblesse qui semblait vouloir faire cause commune -avec l’homme dont j’avais dévoilé l’iniquité ! Les chefs de la police , honteux d’avoir été induits en erreur et cédé à l’influence d’un grand personnage, ne négligeaient rien pour obscurcir les vérités que j’avais fait luire.
A mesure que la justice, éclairée par mon mémoire, appesantissait sa main sur le comte de Morangies , la fureur de son brillant cortège croissait contré l’auteur de cette révolution inattendue ; le défenseur du comte frémissait de rage, en V03 ant son superbe client gémir à son tour dans une prison sous le poids d’un décret de prise de corps : sa colère redoubla lorsqu’il apprit qu’on l’avait forcé de s’asseoir
DU SPECTATEUR FRANÇAIS. *585 sur le siège de l’ignominie , qu’une législation plus sage a, depuis, fait disparaître. Le baillage du palais ne lui infligea cependant qu’une p^ine bien légère en comparaison de celle qu’il méritait, puisque le jugement ne fit qu’effleurer son honneur par, une simple admonition et une légère aumône.
Cette punition, tout adoucie qu’elle fût, ne répandit pas moins la consternation parmi les nobles delà capitale, qui eurent la faiblesse de s’en croire atteints et dégradés aux yeux de la multitude. Ce fut alors qu’on mit tout en œuvre pour faire triompher le crime et pour écraser l’innocence. Les mensonges, les libelles diffamatoires,* rien ne fut oublié. Enfin on appela à son secours l’autorité du patriarche de Ferney. Comme s’il dut y avoir quelque chose de commun entre le procès si funeste à la famille des Calas que le fanatisme avait écrasée, et celui d’une famille obscure qui demandait justice contre un orgueilleux spoliateur. Cependant Voltaire eut la faiblesse de céder aux préjugés de la vanité et d’unir sa plume à celle du défenseur du comte de Morangies. Il était important d’écarter de son jugement tous les conseillers clercs <jui, jusqu’alors, ne paraissaient pas disposés à étouffer le sentiment de
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leur cooscience pour complaire aux nobles dont les solliciU-üons devenaient de jour en jour plus actives. Deux prësidens à mortier, plu»
fiers de leur nom que jaloux de leur honneur, déclarèrent, avant que le rapporteur de l’affaire eût pris la parole, que les clercs ne pouvaient délibérer dans cette affaire d’où devait nécessairement émaner une peine afilictive. Ils n’eurent pas plutôt prononcé ces funestes mots, que le neveu de Voltaire se leva pour s’éloigner, • ceux de sa robe suivirent son exemple. Le nouveau parlement, en faisant gagner au comte sa cause, perdit la sienne dans l’opinion publique : il s’élait flatté de conquérir l’appui et l’affection de la noblesse; elle continua de le mépriser ; ce qui constitue la classe honnête des véritables citoyens s’en détacha comme d’un tribunal pervers. Les membres de ce corps qui n’avaient point, adhéré à l’œuvre de l’iniquité et de l’intrigue eurent, de ce jour, honte de lui appartenir. L’incorruptible rapporteur dont l’opinion fut bien contraire au jugement, résista trois jours à la nécessité d’y apposer sa ^gnature. Je ne puis pas trop le publier, ce personnage que d'indignes protecteurs avaient fortifié de leur appui, et qu’ils proclamaient comme un chevalier trop loyal pour contester
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«ne delle légitime, s’avilit néanmoins, peu d’années après au point de contracter une alliance solennelle avec la femme de son cuisinier qui n’était pas encore devenue veuve ; accusé et convaincu de bigamie, il rentra dans la Conciergerie d’où il n’est sorti qu’aprés un jugement flétrissant; sa vile compagne fut condamnée au fouet et à la marque et renfermée dans une maison de correction dont la porte lui fut ouverte à l’époque où notre révolution faisait grâce aux crimes et immolait les vertus. '
Je l’avoue , Madame , jamais ma poitrine nefut oppressée d’un poids plus accablant que celui qui l’opprima à la nouvelle d’un arrêt si contraire à mon attente.
Il n’est pas réservé au commun des hommes de parvenir au degré de gloire et d’estime du vertueux Catinat, qui rejeta sa robe d’avocat dans le dépit d’avoir perdu sa première cause, pour endosser un cuirasse : tout consterné que je fus de cette défaite , je n’abandonnai pas la carrière dans laquelle je venais d’entrer , et Je résolus de m’exposer à da nouveaux combats.
Combien de fois je courus le risque de succomber dans mes luttes audacieuses. Un accusé, un plaideur recourait-il à mes faibles talens? Si
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sa cause me paraissait juste, je n’hésitais pas à le deTendre, quelque fût son adversaire.
Je ne vous cite, Madame, ces faits qui me sont personnels que pour vous prouver que la profession d’avocat a aussi ses dangers lorsqu’on se propose de ne l’exercer qu’avec fionneur; qu’un défenseur de l’innocence et de l’opprimé est un autre chevalier armé contre la perversité et la violence , qu’en combattant toujours sous l’égide de la loi , il n’en est pas moins exposé aux traits de la méchanceté et de la vengeance, que plus il acquiert de célébrité, plus les haines se multiplient ; que s’il a pour ennemis implacables les puissans adversaires qu’il a confondus , terrassés , il ne peut pas toujours compter pour amis ceux qu’il a fait triompher ; qu’il lui arrivera souvent de voir se détourner à son approche un individu auquel il aura fait restituer sa fortune envahie, qui lui sera redevable de ses grades, de son honneur , parce que le sentiment de la yecon* naissance pèse trop sur les âmes vulgaires.
Mais qu’importe ! On ne fait pas toujours des ingrats , et un seul dient qui vous nomme son sauveur, qui vous embrasse avec transport , comme son libérateur , qui ne vous dit rien , mais qui vous exprime par ses gfstcs, par son
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doux regard , ce qu’il sent au fond de son cœur , vous dédommage amplement de ce que les autres vous refusent.
Dans l’incertitude où je suis sur le parti que votre fils adoptera , je ne risquerai pas de tracer ici le plan de conduite qu’il devrait suivre pour être en état de lutter avec avantage contre les orateurs qui répandent de jour en jour plus d’éclat sur le barreau de la capitale. Il en est de formidables par une logique serrée, d’autres par une vaste érudition , plusieqrs par une éloquence brillante et facile ,• il ep est d’autres qui sont encore plus à craindre par l’abus des formes et les pièges qu’ils tendent à la candeur. S’ils ne s’attachent qu’aux principes et négligent les accessoires , ils s’.exposent à être vaincus avant d’avoir pu combattre. ’S’oilà ce qui rend indispensable des études préliminaires , bien fastidieuses sans doute , mais qu’il faut avoir le courage de dévorer, si l’on ne veut pas compromettre son honneur et la fortune
ses cliens.
Je vous exposerai dans une autre lettre mes pensées sur différentes professions que votre fils pourrait embrasser , et qui sont compatibles avec les sentimens nobles dont je dois le croire animé. , :
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