TROISIÈME LETTRE
Madame,
Au sein de toutes les monarchies européennés , il existe une république qui est tout à la fois démocratique et aristocratique. La classe plébéienne qui est , comme dans tous les gouvcrncmens, la plus nombreuse, est divisée en indépendant, en mercenaires , en journaliers; oserai-je le dire , elle renferme meme des mendians. La caste supérieure que l’on peut considérer comme l’aristocratie de la république est divisée en dififérentes classes qui , sans vouloir dominer les unes sur les autres , prétendent aux moins aux mémos distinctions • chacune d’elles a son domaine particulier qu’elle orne, qu’elle embellit du fruit de ses études ou de son imagination. Les créations dont ches sont la source , tournent quelquefois au profit de l’Etat et presque toujours à sa gloire. Tous les membres de cette noble caste n’ont, pour la plupart , d’autre ambition que celle de recueillir une forte portion d’estime ; ils sont * moins jaloux d’une célébrité présente que d’une
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répufalion durable: rarement ils se compromettent dans des spéculations , dans des entreprises- hasardeuses. L’imagination de quelquesuns de ces graves et importans républicains s’élève, à la faveur d’une échelle idéale, au plus haut degré de la pensée , franchit" d’immenses intervalles , mesure les distances des planètes , les observe dans le cercle qu’elles décrivent , suit dans sa course rapide la comète flamboyante, et prédit à une minute près son retour périodique. Si , en revenant sur la terre , elle n’y rapporte pas de nouvelles découvertes, elle confirme du moins par des démonstrations évidentes la vérité des systèmes qui les ont précédées.
Mais peut-étre''me demanderez- vous a quoi bon pâlir sur des nombres, su( des signes algébriques pour s’assurer que Galilée, que Newton ne se sont pas trompés. Ali ! s’il vous était possible d’interroger les morts, Ilerschel vous dirait que les nuits les plus délicieuses ne sont pas comparables à celles qu’il passait solitaire dans son observaftire en présence des astres de la nuit. D’Alembert et Clairault vous répondraient que les heures qui s’écoulaient le plus rapidement peur eux, étaient celles qu’ils consacraientà résoudre un problème de géomé-
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trie ; qu’après avoir pris pour guide le fil de la ve'rité, ils se plaisaient encore à figurer dansdes inondes imaginaires avec Descartes et Fontenelle, le plus aimable de ses disciples; qu’il leur paraissait bien doux d’accompagner avec sécurité l’infatigable la Condamine et de s’associer à ses observations périlleuses.
11 est une classe de ces nobles républicains qui, après avoir abandonné aux premiers la possession <ies régions célestes , se fixe ‘mode-tement sur la terre , et s’empare des trois règnes de la nature ; quelques-uns la divisent entre eux et se contentent d’un seul, d’autres plus ambitieux , plus puissans étendent leur domination sur tous , les soumettent à leur examen et même à leur censure, décrivent ce qu’ils ont de beau , de défectueux , remontent à leurs principes , indiquent leur origine , osent leur assigner une durée et pré lire mémo le terme des révolutions de notre globe : d’autres , plus réservés dans leurs aperçus , les restreignent à l’observation de l’un de ces règnes, et c’est meme quelquefois à la portion la moins perceptible qu’ils s’attachent de préférence; ce n’est pas avec l’œil du génie qu’ils la contemplent , mais avec laloupe de la patience la plus attentive : leurs oliservations, toutes minùtieuses
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qu’elles paraissent à l’ignorance , sont d’un grand prix pour le savoir j elles fertilisent le vaste champ de la métaphysique que l’on peut comparer à l’atmosphère où s’égarent nos modernes acronautes qui flottent dans le vague sans régulateur.
Legrand avantage dont jouit cette caste distingoée est de recueillir en paix le fruit de son travail , de u’étre pas en butte à la malignité dont les traits sont rarement dirigés contre die. On ne conteste pas à ses membres les systèmes qu ils exposent, parce qu’il est plus commode de les adopter qu’il n’est aisé de les réfuter : l’idioiue qui leur est familier n’a rien de commun avec le langage delà multitude, elle ne s.iit pas luanier les armes dont ils sc servent dans leurs innocens combats, et la couronne de la victoire est décernée par des rivaux seuls capables de prononcer • sur la prééminence du triomphateur.
Je vous l’avoue , Madame, si votre fils avait quelque penchant pour le titre de citoyen do la république des lettres , je lui conseillerais do faire tousses efforts' pour mériter d’être aggrégé à celte classe où règne le calme et le silence de la méditation, où la vérité a toujours poNr appui la démonstration de l’évidence ; il
y trouverait d’autant plus le bonheur de la vie qu’il pourrait adapter la culture de la science à celle de ses propriétés territoriales et varier ses expériences : alors la solitude de la campagne n’aurait plus rien de triste pour lui , les jours de l’hiver s’allongeraient par ses observations et le charme de ses études.
En passant de son laboratoire de chimie à son cabinet de physique , il déroberait chaque jour quelques secrets à la nature qui ne s’est réservé pour elle que ses impénétrables mystères sur la création et la reproduction de la matière inerte ou vivante. C’est alors que tout deviendra spectacle pour lui , que les tableaux se varieront à l’infini sous, ses yeux et lui tiendront lieu de la plus magnifique galerie. Assez riche pour pouvoir consacrer quelques portions de son héritage à ses expériences, il en comparera les résultats avec ceux des habitudes champêtre , il n’affeGtera pas pour elles un superbe dédain , il en adoptera ce qu’elles ont de bon et d’utile , en .s’associant à des agriculteurs éclairés , il rectifiera modestement ses idées ou les leurs sur les moyens d’accroître nos comestibles et de multiplier les belles races d’animaux qui sont tout à la fois la richesse et l’ornement des campagnes. Si , pour comble de
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félicité, votre fils pouvait faire partager la sienne à une femme qui ne serait point étrangère à ses goûts, à scs vertus domestiques; qui, en effleurant les sciences, lui en laisserait arracher les épines et lui offrirait par son amour, par ses attentions délicates , par les fruits de sa tendresse le dédommagement de ses travaux , de ses contradictions, de ses petits revers en espérance , y aurait-il sur la terre un savant plus estimable , un époux plus digne d’envie et l’objet de vos désirs pourrait-il être mieux rempli ?
• Voilà , Madame , les réflexions que je soumets à la tendresse d’une mère trop éclairée pour avoir besoin de mes conseils.