‹ Les méditations et souvenirs du spectateur francaisChapitre 86 sur 95 · QUATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LETTRE

Madame ,

En vous introduisant dans l’enceinte de la république des lettres, je n’ai arrêté vos regards que sur une de ses divisions : vous avez dû remarquer que le monument qui lui est consacré est d’une architecture régulière et modeste, que le' calme y règne , que ses babitans ont une

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démarche grave et silencieuse qu’ils dissertent entre eux sans aigreur , et cherchent mutuellement à s’éclairer sans songer à attirer sur eux les éloges de la multitude dont ils ne paraissent pas s’occuper ,• mais il en est d’autres qui présentent un aspect bien différent. Avançons vers ce lieu d’où vous entendez sortir des voix éclatantes , un langage liarmonieux assujéti à la mesure ; c’est la résidence de ceux qui sont ou se croient les favoris des muses ^ et qui en reçoivent des inspirations différentes. Malheureusement ils n’invoquent pas toujours celles qui seraient le plus en rapport avec leurs talens. .Tel , à qui la nature a refusé une gaîté franche, de la vivacité dans les aperçus , l’art de saisir les ridicules et de les peindre, s’obsùne à se -fixer près de Thalie qni refuse de lui prêter son inasque, tandis que Melpomène lui permettrait de chausser son cothurne : celui-ci s’épuise , se dessèche dans une chaleur factice pour paraître un Juvénal, un Horace , qui rivaliserait de grâce avec quelques poètes de Tantiquité s’il voulait descendre dans nos vergers et ne produire que des idylles ou des pastorales. Il y a parmi tous ces actifs citoyens si peu d’accord , une rivalité si orageuse , qu’au lieu de diviser les palmes du talent et dù génie.

ils les ont réunies en un seul faisceau qu'ils se disputent avec acharnement. Ils ne veulent pas se rappeler que Boileau n’était pas jaloux* du mérite de Molière, que celui-ci aurait couronné Lafontaine , que Corneille était de bonne foi lorsqu’il avait le malheur de ne pas apprécier à sa juste valeur son harmonieux rival.

Tous nos jeunet poètes veulent dominer exclur sivement sur la scène , et ne pensent pas que sur plus de mille qui y Brillent un instant , on en compte à peine vingt dont le nom ait échappé à l’oubli. Ils s’occuperaient moins de multiplier leurs productions que de les amener à la perfection , s’ils se rappelaient que les véritables amis des muses regrettent encore le jeune Malfilatre qu’une mort prématurée enleva lors- ' qu’il venait de donner, le jour au joli poème de Karcisse ; que la seule épître d’Héloïse à Aheilard fera vivre le tendre Colardeau aussi long- . temps que le souvenir de ces deux victimes de l’amour ; que le poète Gilbert respire encore dans utie de ses satires , et que le triomphe le plus éclatant , s’il est éphémère , ne vaut pas le succès durable d’une composition pure et harmonieuse que le goût apprécie tous les jours dans le silence de la lecture. Avec quelle rapidité elle se lÿissipera, l’illusion de ces ambitieux

qui aspirent à l’honneur de l’Epopée ; ils commencent par dépriser la Henriade comme s’ils étaient bien assurés d’élever sur les ruines de ce monument de la gloire nationale un édiGce plus régulier dans son plan , plus sage dans ses distributions , plus riche dans ses ornemens ; mais ne les décourageons pas et attendonsavec patience l’efFet que prod uira le feu qui les anime; s’ils échouent dans leur entreprise hardie , peut-être leur serons-»nous un jour redevables d’une traduction comparable à celle qui semble pour Jamais attacher le nom de DeliUe à celui de Virgile,

Le plus grand nombre des nobles lettrés concentrent leur existence dans le vaste domaine de la prose et en cultivent le champ pour lequel ils se sentent plus d’attraits , et où leur instinct les arrête. Quelques-uns y ont , à l’exemple de Bossuet, de Fénélon, répandu des germes de poésie que nous avons vu depuis croître et fleurir dans les études de la nature, dans des narrations de voyages, dans des récits historiques. Il en est un qui , touché du malheur de voir le christianisme étendu sur la terre comme un corps languissant , s’est efforcé de le ranimer avec des parfums, en l’environnant de fleurs odorantes , en faisant cir-

culer dans ses veines une chaleur artincû'lle , et en substituant l’activité du génie à la simplicité de son esprit : quelques-uns jaloux de se frayer une route nouvelle dans la célébrité, après avoir mêlé le merveilleux dans le genre de l’bistoire , ont risqué de l’introduire dans l’éloquence du barreau dont la gravité a repoussé ce mélange. Heureusement l’éclat de ces phosphores n’a pas ébloui les gensde goût; de sages historiens , des publicistes judicieux demeurés Gdèles à la vérité et à la raison ont suivi la route des grands modèles de l’antiquité, et n’ont pas voulu courir le risque de s’égarer dans les airs , ou d’embarrasser les roues de leurs chars en rasant de trop près la terre.

J’ai prononcé le nom de publiciste : com»

bien -le nombre de ceux qui se parent de ce titre s’est accru de nos jours ! Que de jeunes écrivains , à peine sortis des écoles de droit , ou qui même n’y sont jamais entrés, ont la prétention de donner des leçons aux rois , anx corps représentatifs , de commenter , de censurer nôs chartes , nos constitutions , de tracer des plans de législation. Je me figure voir des enfans dessiner. sur le sable ce qu’une ioôagination capricieuse et sans règles leur ins- pire. Heureux encore si un vent salutaire efifa-

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çait sur-le-champ leurs frivoles conceptions j mais une sévère justice en fixe la mobilité , s’en empare et accumule sur là tête de cesim» prudens dessinateurs la captivité, la honte et la misère. En vain ils s’écrient du fond de leur, prison que la liberté de la presse n’existe pas, puisqu’ils ont perdu celle de leurs personnes ; on leur répond qu’il fallait user et ne pas abuser ,• que c’était à eux à distinguer la ligne qui forme la limite de cette liberté qu’ils ont dépassée. Combien de fois j’ai gémi sur leur inexpérience, sur leur aveugle crédulité.

Votre fils est , je me plais à le croire, doué d’un trop bon esprit pour prendre jamais part à ces querelles polémiques qui n’ont d’autre effet que d’alimenter les discordes civiles, que de fortifier les haines et de rendre les résistances plus opiniâtres. Ce qui pourrait arriver de plus malheureux pour les lettrés qui servent d’auxiliaires aux partis divisés, ce serait que l’ensemble de la nation finît par adhérer de concert à cette loi dont la sagesse du monarque, voilée dans l’ombre pendant cinq lustres, a tracé les articles , en s’élevant au-dessus de toutes les affections , de tous les souvenirs , de tout intérêt personnel , de tous les préjugés politiques ou religieux. De quelle

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puissanca n’aurail-il pas fallu être investi , ou plutôt de quel aveuglement n’auraltril pas fallu être frappé pour tenter de frustrer un peuple éclairé de toutes ses espérances, pour se flatter de l’entraîner malgré sa résistance dans une contrée desséchée par un pouvoir arbitraire , hérissée de privilèges et de distinctions, obscurcie par la superstition, dominée par le fanatisme!

Je m’aperçois que je m’écarte trop de mon sujet , et que je deviens publiciste sans le vouloir. Si votre fils , Madame, so sentait disposé à se constituer citoyen de la république de^ lettres , je lui conseillerais d’établir sa résidence dans ledomaine de l’histoire, de prendre pour modèle l’impartial et éloquent Robertson.

Voilà un beau champ qui s’ouvre au talent de l’historien. Qu’il commence sa narration à l’époque où ce flambeau de l’histoire a cessé de répandre sa lumière sur les scènes du Nouveau Monde; qu’il ramasse en silence les matériaux; qu’il attache ses regards sur l’état actuel des riches contrées de l’Amérique; qu’il observe tous les mouvemens de Uindépendance contre une domination légitimée par des siècles de possession. If recherchera par quelle fatalité deùx monarques qui devaient être encore plus

unis par leur interet mutuel que par les liensdu sang, ônt pris une attitude hostile pour étendre leur domination dans la Nouveau Monde, tandis qu’il était de leur prudence de marcher de concert pour calmer les orages de l’insurrection et arrêter h s efforts de l’indépcndaucc. Il indiquera les principes qu’il fallait faire prévaloir , les concessions que les lu» mière du siècle commandaient pour dédommager les sujets d’une soumission entière à une autorité qui aurait dû se montrer plus éclairée qu’absolue. Si les vues qu’il présentera ne se concilient pas avec celles des monarques vivans , peut-être ne seront-elles pas dédaignées de ceux qui leur succéderont , parce que les leçons de l'histoire appartiennent à la postérité encore plus qu’aux générations présentes.

Après avoir observé les monarchies du Nouveau Monde , il fixera ses regards sur cette immense* république dont la population s’ac- • croît, se fortilie des mécontens de l’Europe; tout à la fois guerrière et agricole, son indépendance doit s’affermir au point de devenir inébranlable. Ce sera pour.l’avenirle-plus glorieux monument de la liberté publique : heureuse sans doute cette mémorable république si elle sait se préserver de la contagion des vices

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etrangers, si environnée de vertus dont ses sagps libérateur lui ont donné le précepte et l’exemple, elle repousse toujours avec dédain les insinuations d’une politique artiGcieuse et turbulente; si elle soumet toujours scs spéculations de commerce, ses expéditions maritimes aux calculs de la prudence et à l’esprit de justice, et si après s’étre affranchie de toute donrination sur terre, elle se borne à n’en souffriraucune sur les mers.

En voilà beaucoup trop, madame, pour indiquer à votre fils la route qu’il pourrait suivre, s’il était jaloux d’occuper un jour une place distinguée parmi nos historiens ; j’essayerai peut-être de vous décrire dans une autre lettre quel est l’état actuel de notre littérature, quels sont les dégoûts , les contradictions inséparables de sa culture , ne fût-ce que pour prémunir contre ses dangers l’imprudente jeunesse qui y attache trop légèrement son existence.

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