‹ Les méditations et souvenirs du spectateur francaisChapitre 87 sur 95 · CINQUIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LETTRE

Madame ,

D’austères érudits, de graves Lellénistes re- • proclient à notre littérature d’avoir plus d’éclat que de profondeur, à nos lettrés de chercher plus à éblouir par leur esprit, qu’à éclairer par leursavoir :ils ne réfléchissent pas, ces censeurs dédaigneux sur la cause de la révolution qui s’est opérée dans la sphère de notre littérature dont les élémens sont changés, parce que scs principes ne sont plus les mêmes,* nous nous sommes éloignés des grandes sources de l’érudition et nous en avons détourné le cours. Ne courrait-on pas le risque d’être accusé de paradoxe en présentant comme une vérité inconleslahle que nos lettrés sont redevables de l’étendue de leurs idées, de la pureté de leur langage, et de tout ce qui constitue le mérite de leurs productions, au Catholicisme. C’est pourtant ce qu’il serait facile de démontrer. Oui, c’est par l’introduction du Christianisme en France que lesignoi-ans Gaulois ont connu toutes les riche.sses de la langue latine, qu’ils sont par-

venus à sentir le charme de l’éloquence et do la poésie ; c’est en sortant des ténèbres du paganisme que nous nous sommes avancé pas-à-pas dans une contrée resplendissante de lumière.

Ce sont nos rapports avec l’église romaine qui nous ont d’abord familiarisés avec sop langage et 'préparés à discerner, à sentir les beautés’ des écrivains qui ont orné le siècle d’Auguste. Nos premiers docteurs de l’église gallicane, bien imbus de la doctrine qui leur avait été transmise, furent d’abord les instituteurs de nos ancêtres, et pour les pénétrer davantage des préceptes émanés des pères de l’église, ils les associèrent à leur langage et le leur rendirent intelligible. Les chants religieux qu’ils faisaient entendre dans nos temples , les prières auxquels les premiers Chrétiens étaient journellement assujélis, firent de la langue latine pour ainsi dire une langue nationale; tous ceux dont l’intelligence fut accessible aux pensées de saint Augustin purent saisir celles de Cicéron et suivre dans leurs élégantes n.arrations Tite- Live et Salluste. Virgile, Ovide, Horace dont les noms nous auraient été pour jamais inconnus, tout profanes qu’ils étaient, trouvèrent nos oreilles sensibles à l’harmortie de leurs vers et à la richesse de leur imagination. Plus d’une

fois il fallut détourner l’attention de nos premiers Chrétiens de l’attrait de ces compositions fabuleuses pour les ramener sur celles que la religion jugeait seules dignes de les occuper. Tandis que des solitaires consumaient leur vie dans la lecture ou la transcription des manuscrits que la piété leur avait confiés, d’autres moins sévères dansleurs recherches, en recueillaient d’un genre tout opposé et qui flattaient des lecteurs doués d’un goût plus exquis. C’est à ces derniers que nous devons les précieux fragmcns de Tacite et de Pline, échappés à la fureur des barbares et aux ravages des temps. A mesure que l’érudition religieuse s’étendit, elle pénétra jusque dans la littérature des Grecs et remonta des homélies de saint Jean Chrisostôme, aux oraisons de Démosthènes, et ne dédaigna pas de s’emparer de la sagesse de Platon J ce qui conduisit ces nouveaux érudits à la connaisance des mines littéraires de la Grèce, bien autrement précieuses <jue celles du INouveau Monde, puisqu’elles nous ont enrichis des belles compositions de Sophocle et d’Euripide. Ces excursions sur des productions étrangères à la religion, nous ontvalu la meilleure traduction de la vie des Hommes Illustres et de celle du joli poëme de Daphnis

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cl Clilod. Nous serions encore enfoncés dans la fange dcTiguorance si, üflèles au paganisme, nos aïeux n’eussent toujours eu pour guides que leurs Druides superstitieux et les reves insensés de leurs prophétesscs ; les lettres de la sensible Héloïse ne sont arrivées Jusqu’à nous tout étincelantes d’amour , que parce que l’émule de saint Bernard avait familiarisé sa disciple trop docile , avccles idées, les préceptes et le langage d’Ovide.

L’érudition long temps concentrée dans les cloîtres, se répandit sur le clergé séculier, le guida dans les profondeurs de la théologie, soumit son jugement aux règles de la logique, lui en confia les armes dont il fit trop souvent un dangereux usage. Quelques transfuges portèrent dans le monde les lumières qu’ils avaient dérobées au feu sacré, et en éclairèrent des hommes jusqu’alors regardés comme profanes.

Bientôt la science ne devint plus un mystère, et le vulgaire y fut initié, lorsque l’Université, séparée de la Sorbonne , s’érigea en corps de doctrine et d’enseignement public. Ce fut à ce nouveau foyer de lumières que se purifièrent le goût des belles-lettres, la fausse éloquence de la chaire et du barreau; que les beaux modèles de l’antiquité éclipsèrent les compositions

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empliatiqnes d’un genie brut, anoblirent les idées et polirent le langage : l’érudition se laissa voir, mais n’affecta plus de se montrer; de malheureux essais précédèrent sans doute les chefs-d’œuvre de Corneille et de Racine, la prose pure et piquante de Pascal, la logique ferme et vigoureuse de Bourdaloue, l’éloquence noble et sublime de Bossuet et les préceptes harmonieux du législateur de notre Parnasse.

Ces essais, perdus pour nous, ne le furent pas pour les contemporains qui s’efforcèrent de les surpasser et les devancèrent dans la route qui conduit à la perfection.

D’enlbousiastes admirateurs d’Homère, de Virgile et d’Horace, après avoir long-temps pâli sur leurs sublimes créations pour en saisir les beautés et en fixer le sens, ont tenté d’entrans- < porter les images dans noire langue et de lui en communiquer les richesses : alors il ne fut plus nécessaire dedevenirun helléniste pour avoir au moins une idée imparfailede la plus magnifique conception qui soit sortie d’une tête humaine, pour savoir à quelle distance étaitde ce génie incomparable le chantre harmonieux de Manloue, une femme qui semble s'être séparée de son sexe pour s’enfoncer dans l’étude du grec , n’a pas craint de rivaliser d'érudition avec ces la-

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boricux traducteurs : d’autris moins austères , mais plus agréables , ii’osant p is s'élever jusqu’à l’épopée, ont erré dans les jardins de Flore , dans les vergers de Ponione , et ont dérobé aux bergers d’Arcadie leur flûtes cliampétres ; c’est ainsi que bientôt le domaine des lettres est devenu une propriété commune à votre sexe et au nôtre ; si leurs compositions n’ont pas eu cette teinte et la même fermeté de touche, ce que .celles-ci ont perdu eo force d’imagination, elles l’ont regagné en fraîcheur de coloris, en finesse de pensée , en délicatesse d’expression j nos salles de spectacles sont devenues, pour les femmes delà ville et de la cour, des lycées, des académies , où elles ont fait des progrès si rapides, que nos auteurs tragiques et comiques n’ont pas eu quelquefois de juges plus équitables qu’elles ; si Molière lui-même les eut consultées, elles lui auraient fiiit retrancher de ses pièces quelques scènes triviales qui offensent tout à la fois la pudeur et le goût.

Je ne me propose ici, Madame , que devons faire entrevoir l’origine et les progrès de notre littérature : non contente des conquêtes sur les Grecs et les Latins, elle en a ambitionné d’autres dont elle a recueilli moins de fruits , mais aussi qui lui ont donné moins de travail :

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je veux parler de ses excursions en Italie et même en Espagne. Ce qu’elle a rapporté dans notre patrie de ses courses plus ou moins prolongées, eut sur les esprits une influence très- I sensible ; elle a communiqué à nos drames lyriques une certaine mollesse , une espèce de langueur que notre austère satirique a trop déprisée ; des romans de chevalerie en ont reçu la même teinte.

Plusieurs de nos littérateurs qui n’étaient ]>as encore satisfaits des moissons recueillies dans les champs fertiles de l’antiquité et do ritalie moderne , tournèrent leurs regards sur les lies Britanniques. L’aspect sauvage de celte contrée ne les effraya pas. Loin d’en trouver les fruits trop âcres , ils se complurent à en exprimer la substance; l’anglomanie les aveugla au point de placer les conceptions ténébrenses de Shakespear au-dessus de celles de Corneille et de Racine, de balancer leurs suffrages entre Homère et Milton. Ijcur admiration pouvait être justifiée par les poésies de 'Pope, par la sagesse d’Adisson , et plus encore par cette immortelle Clarisse , le chef-d’œuvre de Richardson ; mais le mérite de ces ouvrages , quelqu’il soit , ne pouvait pas excuser leur partialité. Ce fut surtout la philosophie

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ibstraîte et la politique audacieuse des écrivains anglais qui obtinrent le plus d’empire sur nos esprits , et excitèrent le plus noire envie. Il ne fallut pas moins que le beau pénie de Montesquieu pour rendre à la France la palme du publicisme que l’Angleterre semblait lui avoir enlevée.

Si la littérature française s’était laissé égarer par l’imagination plus brillante qu’éclairée d’unefemmetrès-célèbre, elle se serait absorbée ' dans les profondeurs de la metaph^'sique allemande; elle auraitabandonné de belles réalités pour de simples chimères ; elle eût sacrifié les grâces de La Fontaine^ les sages maximes de Labruyèrcàla recherche d’une perfectibilité idéale ; elle se fût afiranchie de tous préceptes, de toute mesure, de toutes règles, pour, donner à ses compositions théâtrales une liberté sans frein ; elle eût substitué le merveilleux aü vraisemblable , l’horrible au pathétique , et arraché des cris au lieu de faire couler des larmes.

Riches du travail de nosinlàtigables traducteurs, vous voyez. Madame, que nous n’avons plus besoin d’étre érudits pour paraître savans : il nous suffît de vouloir lire pour être à même de parler et de juger de toutes les créations de

l’esprit humain. De cette facilité est née une multitude de lettrés qui éparpillent leurs pensées , leurs systèmes daus tous les genres. Avec le secours des dictionnaires qui se multiplient de jour en jour , aucun sujet ne leur est étranger, ils sont profonds, superficiels à leur choix ; ils louent , ils critiquent suivant leurs intérêts ou leurs affections? Comment se faire jour à travers cette foule de rivaux qui obstruent la route de la célébrité ; ils veulent bien avoir des égaux , mais ils ne souffrent pasqu’on ait la prétention de les surpasser en mérite et en talens : ils sont souples par besoin , modestes par orgueil , ne cèdent quelque chose que pour obtenir davantage , ne s’unissent à d’autres que pour paraître plus forts et arriver plus vite où ils veulent parvenir.

Je ne dois pas vous le dissimuler , le titre' d’homme de lettres a perdu beaucoup de son lustre depuis qu’il a été usurpé par des individus qui s’en glorifient, parce qu’ils sont entrés pour un quart dans la composition d’un vaudeville , d’une bouffonnerie de théâtre , d’un drame qui répand la terreur dans l’ame d’une populace hébétée , enfin , parce qu’ils ont attaché leur nom à une pièce de vers ensevelie dans nos recueils de poésies. Indigné de cet al-

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liage honteux , un ministre , protecteur des sciences, proposaitde taire rendre une ordonnance qui n’autoriserait à prendre le titre d’hommes de lettres, que ceux qui , apres être entré en lice dans la carrière de l’éloquence , auraient remporté une palme académique , obtenu un succès sur la scène française , ou mérité par d’excellens mémoires l’honneur d’être aggrégés à une société savante.

Si un semblable plan pouvait être adopté, c’en serait fait de la liberté dans cette république qui deviendrait bientôt comme certains contons de la Suisse, où il ne suffit pas d’être compté parmi les habitans pour jouir des prérogatives et du titre de citoyen , et c’est ce que la classe nombreuse des plébéiens ne souffrira jamais.

Une des plus belles alliances qui puisse se former dans la république des lettres, c’est celle du savoir avec la véritable éloquence : elle t

brille alors de la richesse de l’un et de l’éclat de l’autre, et en effet , un lingot d’or , de quelque valeur qu’il soit, acquiert plus de prix lorsqu’un habile ouvrier l’a 'métamorphosé en un vase d’une forme élégante.

D’après le tableau exact et fidèle que je viens, Madame , de mettre sous vos yeuv , votre fils

jeraà même de juger, s’il se sent le courage dé s’établir dans cette cité quelquefois orageuse qui n’a point de murailles , point d’enceinte , qui est ouverte aux nationaux comme aux etrangers. Si des journaux le censurent ouvertement, d’autres le vengeront; le pire sera qu’on ne dise rien de lui , et qu’on l’étouffe sous la conjuration du silence.

Je m’abandonne trop au plaisir de m’entretenir avec vous , je ne veux pas que vous en so yez plus long- temps la victime.

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