SIXIÈME LETTRE
Madame ,
Je croyais , avoir complètement rempli la tâche que vous m’aviez imposée : et vous en exigez une nouvelle : vous me pressez de tracer pour votre fils le plan de conduite qu’il doit suivre pour être accueilli dans ce que l’on nomme la bonne société, pour que les cercles de la capitale l’admettent au milieu d’eux comme un homme discret et bien pensant. Vous ignorez donc qu’à moins de savoir composer et décomposer son extérieur, ses
Digiiized by
opinions, adapter son langage aux alTcclions les ' plus contradictoires, ou s’expose à être rejete d’une brillante assemblée, et que par la seule raison qu’on est reçu dans l’une d’elles , on court le risque de n’étre pas admis dans une autre ; que parler avec éloge d’un individu qu’on croit liouuélc et estimable , c’est encourir la haine ou du moins le mépris de tous ceux qui ont porté de lui un jugement düTérent; que sous* crire pour un journal répudié par un parti, c’est attirer sur soi le reproche d’être imbu de l’esprit qui le rédige. Ce que votre Cls aurait par conséquent de mieux à faire pour être jugé digne d’un accueil favorable dans les sociétés où il sera présenté , ce serait de s’envelopper de sa jeunesse, de sou inexpérienee, de laisser croire qu’il n’a pas encore eu le temps de se pénétrer de la seule Opinion dont il soit permis de se gloriûer; alors, seulement alors il ne manquera pas d’instituteurs et encore moins d’institutrices. Plus il se montrera docile aux leçons qu’il recevra,, plutôt il sera annoncé comme un jeune hommie d’une belle çspérance; ses talens quelque faibles qu’ils soient , seront exaltés par ces douairières imposantes qui commandent à l’opinion et dispensent à leur gré les éloges et le blâme. Une fois qu’il auia
SOUVEMRS
lait preuve d’altaehéiiieiil et de fidélité aux principes qui lui auront été inculqués, il sera dispensé d’être d’accord par ses mœurs avec ses discours; on rejetf ra toutes ses inconséquences sur la vivacité do son esprit , ses é;:aremens sur la force de ses passions. Si la maîtresse de la maison (iétestc les philosophes, qu’il en parle avec mépris et avec l’aeeent de la fureur, et dès lors il seia considéré comme un homme reli;,deux, quand hi. n même il ne se montrerait jati.ais dans une église. Est-elle anti-ministérielle? qu’il se garde de lien approuver de ce qui émanera d’un gouvernement qui se dégrade à ses yeux de jour en jour, et doit faire regretter même les règnes les plus orageux.
Combien de célibataires dont la fortune a été di.ssipée par le jeu , par le plaisir , ou absorbée par l’émigration , languiraient dans l’obscuiité, s’ils n’einsent eu le bon esprit de s’enrôler sous les drapeaux de ces opuh ns chefs d’insurgés qui iront d’autres armes que- celles du ridicule., qui n’opposent qu’un inflexible orgueil aux objections de la raison ; tant qu’ils demeureront attachés aux enseignes sous lesquelles ils se sont rangés , leur place sera marquée aux tables les plus somptueuses ; témoigneront-ils le désir d’aller au spectacle, une
DigitizcJbv Hoogle
loge commode leur sera toujours ouverte, on s’empressera de les y conduire et de les placer avec distinction. Ou les reçoiUavec l’air del’inlérètparce qu’ils ne manquent i^|ais d’apporter des nouvelles favorables au sysfeme qu’ils ont adopté. S’il survient queiy|uc événement contraire , ils relèvent les espérances ; ils sont les échos des épigrammes que la méchanceté fait circuler ; ils conüeht à une oreille discrète une disgrâce prochaine qu’on désire, et agravent une maladie qui n’est qu’une douleur passagère ; s’ils paKiisscnt par fois sombres et mélancoliques, on en respecte la cause : c’est, diton, parccque les choses ne vont pas au gré.des li^ laétes gens.
lorsqu’on a dit de l’un de ces parasites , il pense bien y c’est-à-dire comme nous, c’est un passeport pour toutes ses bévues , scs fausses prédictions et même ses brusqueries :• il n’est pas riche , mais il est si délicat , qu’il n’y a pas d’atitre moyen de lui faire accepter quelqu’argent que de lui donner un intérêt dans son jeu sans lui en faire courir les chances, ou dans une affaire sans mise de fonds.
Essayez de prouver à cet exagéré qu’il a dépassé la limite de la raison, qu’il veut faire remonter un fleuve vers sa source, que, puis-
SOÜVEMlRS
que l’ordre est dans la paiîc, c’est un tort qu^ d’appeler la guerre , que ses de'sirs ne peuvent s’accomplir sans un bouleversement général qui luel Irait son e|i|^'nce et celle de ses amis dans le plus grand tfangcr;;^il vous répondra, s’il est iVanc : \ous euviroojieriez mon inlelbgencede mille lumières que je ne changerais pas de langage; où trouverai-je le dédommagenieulde ce que me ferait perdre l’adoption de votre système? cette charte que vous me vantez, me rendrait-elle la considération dont je jouis en ne cessant de la présenter comme un monstre sorti de la l'auge de la révolution qui achève de dévorer ce qui nous restait de fortune et d’honneur? Au surplus si elle est aussi inébijmlable que vous le prétendez , elle résistera à nos attaques et nous couserveroi|is la gloire de l’avoir combattue.
Ce parti, déjà trop nombreux, lirait d’abord sa conCance des- seuls débris d’une caste que la dévolution a brisée et dont les ll^gmens sont encore agités par les regrets ; mais il montre aujourd’hui beaucoup plus d’assurance depuis qu’il a consenti à recevoir dans ses rangs plusieurs individus qui lui sont étrangers , ou qui s’en étaient volontairement détachés sous le dernier gouveruemeut. Le modeste ami de
DÜ SPECTATEUR FRANÇAIS. 4*9
la loi, de l’ordre et de la paix qui voudrait couvrir du voile de l’oubli les l'aiblesses et réclamer quelque indulgence pour les coupables, peut espérer d’étre écoulé par les premiers , mais qu’il ne s’attende pas à la même tolérante de la part de ceux qui , après avoir accepté avec un zèle outré , du despotisme révolutionaire, toutes les missions qu’on a bien voulu leur conüer, ont de grandes fautes et même ‘des trimes à faire oublier.
Ab ! combien ces cercles que l’on nomme aujourd’hui la bonne compagnie ressemblent peu à ceux dont j’ai conservé le souvenir , où l’esprit, la grâce et la bonté répRndaient tant de charmes et brillaient: des talens qu’ils savaient attirer au milieu, d’eux. Le cœur demeure froid et glacé dans le cours de CCS dissed^|^;i8 sur l’étendue de la prérogative royaiP^ur ce qui constitue la véritable représentation du peuple, sur un^ntrb réelle 'ou chimérique^ ddns le ministère.
-Quelles lumièies attendre de cés esprits concentrés dans une sombre politique , qui nerè- ,vent que troubles , qu’agitations? De pareilles assemblées, fusslht-ellcs composées de ducs, de cardinaux, et de toutes les douairières ■titrées, n’obtieudror\t de^oi qu’un respectueux
SOÜVESIRS
éloignement : je n’hésiterai pas à leur préférer celles où la pensée peut 'quelquefois s’égarer clans les innocens écarts de l’imagination , où l’on pardonne tout à la vivacité de l’esprit, où les saillies ne sont pas prises pour de la méchanceté j de fines railleries pour de la noirceur, où l’amitié s’énonce avec franchise, où l’on peut être enjoué «ans paroître irréligieux, blâmer l’intolérance sans être accusé d’athéisme , faire l’éloge d’un joli roman , d’un conte ingénieux sans être soupçonné de déréglement dans les mœurs , passer légèrement- d’un sujet de morale à une anecdote piquante, sans qu’on vous regarde comme un homme superficiel incapable de rieri approfondir.
Mais, me direz-vous, où la rencontrer, cette société? S’il n’en existe plus de semblables , il faut savoir rentrer dans son int^Rr et vivre solitaire.
Plus j’avance "plus je m’aperçois que les conseils que vods me demandez sont hérissés de difficultés ; pour vous en donner avec quelque assurance , il faudroit avoir étudié le caractère de votre fils, ses goûts , ses affections , les facultés de son esprit. A-t-ü seulement du penchant pour les spectacles, les bals, et tous ces frivoles amusemens qui n’enflamment que
trop la jeuness?, il sera bientôt si fété, si recherché qu’il n’aura que l’embarras du choix. Je lui promets dix années de jouissance s’il use sobrement de scs avantages et de sa jeunesse , et surtout s’il se défend de la passion du jeu qui devient de jour en jour plus dominante.
Après avoir payé ce tribut au printemps de son âge , il tombera insensiblement dans le dégoût et l’ennui ; comme il n’aura pas cultivé sa raison , elle sera stérile dans le temps où elle devrait être riche d’une belle moisson , il n’y aura germé que des idées fausses, des opinions incertaines, desprincipos sauvages, desprejugés antiques, des espérances chimériques , des frayeurs pusillanimes. Son imagination ne sera susceptible que de recevoir les opinions ^es plus superstitieuses : ignorant avec les savans ,'Sulfisant avec les sots , tranchant avec les humbles, dédaigneux avec les pauvres,' il n’aura l’estime de personne ; son cœur , qui n’aura jamais brûlé que d’une flamme légère ct^ugilive , ne sera pas susceptible d’être réchauffé par l’amitié. Comment se préserver de ce dessèchement moral , de cette langueur de l’ame qui s’étend jusque sur la plus extrême vieillesse! C’est ce qu’il est plus facile de sentir que d’exprimer. , ‘