SEPTIÈME LETTRE
IVIadame ,
N’attendez, pas , de moi , un plan de conduite qui s’allie à des idées de grandeur; je me tiendrai toujours dans mes conseils à une distance respectueuse de la cour : c’est une région si brillante , que ma faible vue ne peut en soutenir l’éclat ; jeJui préfère l’ombre des bocages où l’on respire le frais , où les yeux ne sont pas éblouis par l’astre qüi répand unetrop vive lumière.
Il faut, madame, être aussi convaincu que je le suis, que la grande pensée qui vous occupe est d’assurer le bonheur, l’indépendance de votre fils, de préserver ses moeurs de la cofrup-^ lion qui s’étend' de jour en jour à la villé^’à la campagne , pour oser vous soumettre le plan qui me semble le plus d’acord avec votre sollicitude maternelle. Le fondement principal dé votre fortune , et qui doit un jour lui être trafhmis , c’est un domaine autrefois anobli , 'par un titre que la révolution a effacé et fait 'rentrer dans la classe des propriétés territoriales ; il s’agit de lui rendre en utilité et en agrément le lustre qu’il a perdu. C’est sur celte ba^e ua-
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DU SPECTATEtm FRANÇAIS. 4^3
lurelle que je voudrais asseoir le bonheur de ce lils si cher à votre cœur. Pour réaliser ce projet, il est essentiel d’en préparer l’exe'culicn par des études préliminaires. La première est celle du dessin, à laquelle on réunira (Jr^éf^ères notions de géométrie qui en améneroiit par la suite de plus approfondies. Je n’ai pas la prétention d’élever votre fils au rang des artistes célèbres , mais seulement de lui inspirer le désir de les suivre de loin. Plus il fera d’efiorls pour imiter la nature , plus il l’aimera , plus il sera jaloux d’en saisir les variétés : le moindre édifice placé dans le lointain , la colline qui s’abaissera , la tour qui penchera , la masure qui s’écroulera , auront de l’intérêt pour lui ; il suivra de l’œil l’habitant de l’air, non pour l’atteindre d’un plomb meurtrier , mais pour le!^ voir jouir de sa liberté et errer dans sou vaste domaine.
Je le distrairai de ce genre d’étude par la lecture des ouvrages qui lui donneront plus, d’attraits pour la campagnefj je mettrai dans ses mainS' la Théorie des jardins, où l’auteur paraît avoir écrit sous les inspirations du goût, et a donné tout à la fois le précepte ^t l’exemple dans les jardins d’Ermenonville. Je le fitmiliariscrai avec les
mystères 'de la floraison , en l’engageant à méditer la jolie bagatelle littéraire qu’a publiée •sur ce sujet le citoyen de Genève qui, pour celte fois, a su embellir la -vérité sans la suftbarger de paradoxes. Peut-être parviendrai-je à faire naître en lui le goût de la botanique, non pour connaître les propriétés des plantes, mais leurs signes' distinctifs, leur origine, leurs métamorphoses et leur reproduction^ De ces études plus agréables qu’utiles , je le ferai passer à celle de l’agriculture, qui est la première de toutes.
Il envisagerait l’économie rurale, non pas comme un bon fermier qui ne voit que ( ; son intérêt dans le produit de la terre, qui ' s’inquiète peu d’épuiser le champ qu’il cul- *tive, pourvu que sa-fertilité soit d’aussi longue durée que son bail , mais comme un ami des ' hommes dont il se propose de miultipüer, et surtout d’améliorer la subsistance par le choix des semences, par la nature des engrais, par des expériences sur les propriétés du sol. L’hiver, m’allez-vous dire, le triste hiver viendra, il étendra son voile sombre et brumeux siir la nature : quelle perspective à peindre, quel arbrisseau à observer, quelle p||nte à cultiver? Que de choses je pourrais vous répondre lia-
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terrogez un peintre , il vous dira si ses pinceaux restent oisifs lorsque les arbres sont blanchis par les neiges j lorsque le cours des fleuves est suspendu par les glaces ,• lorsque l’oiseau solitaire fait entendre son cri plaintif dans les bois, et vient chercher *a peiture au milieu des animaux domestiques. Demandez à celui qui chatme ses loisirs par la musique, si les soirées d’hiver lui semblent trop longues, lorsqu’il fait rendre à sa harpe les airs qu’il a composés ù la chaleur de ses aflections.
Il n’y a point de saisons stériles pour celui qui veut cultiver à la fois sa terre et son esprit ; point de nuits tVop longues jiour celui quia contracté l’habitude d’entendre converser l’ingénieux La Fontaine et tant d’autres dont les entretiens sont si supérieurs au bourdonnement des salons. Cependant il est un tribut qu’il faut payer à la jeunesse , un intervalle qu’il ' faut franchir avant d’arriver à cette maturité de jugement qui nous fait apprécier à leur juste valeur les distractions de la société. C’est ce passage qui est hérissé de bien des écueils, . qui est l’époque des passions vives, des émotioj^^ ardentes, des illusions d’une sensibilité ■délicate, d’une imagination allumée par des idées romanesques. Il n’y a peut-ctrü que le
SOUVENinS
doux empire d’une mère jeclairëe qui puisse dominer l’impétueuse lougue de celle virilité Hère de son indépendance, et que l’on ne peut arrêter que par le frein de l’honneur. L’art de l’inslilulrice consiste alors à savoir donner le change aux passions naiseantes, à les étouffer sous une pensée dominante, sous un dessein noble et impérieux, lehque celui d^conquérlr l’estime et la reconnaissance de ses semblables. Mais pour arriver à ce but, il est bien important d’être dirigé par les exccllens maîtres qui répandent journellement leurs lumièri'S dans les établissemens publics de la capitale. Ainsi, ce qui pourrait arriver de plus heureux pour votre fils, ce serait que ses matinées fussent absorbées par l’atlcntion qu’il donneraitaux leçons des orateurs de l’Athénée, à celles des professeurs d’histoire et de litléi’a- * lure ; aux démonstrations des savans qui , réunis au Jardin des Plantes, semblent servir d’organes à la nature , et initient leurs auditeurs à tous ses mystères.
Je voudrais aussi lui indiquer une source d’instruction qui n’est pas moins intéressante et qui est plus utile que toutes les autres^) ’entends parler de la société d’agriculture, à laquelle il lui sera facile de se faire aggréger sans
mj SPECTATF.Un FRANÇAIS.
«voir besoin de s’abaisser à d’huniiliaiites sollicitations, ou de recourir à des prôuenrs qui ne prennent conseil que de leur atlacbement on de leur inlérôl personnel <lans la distribution * de leurs éloges et de leurs sufïiages. L:\ , il entendra des faits positifs, les rétiillats de l’expérience, il s’épargnera des tentatives stériles et dispendieuses : ajnès avoir été quelque temps disciple atlentif, il deviendra un maître, C’est alors que sa propriiHé sera pour lui d’un plus grand prix, quelle obtiendra toutes ses affections , tons ses soins, et lui paraîtra préférable au séjour dt s viik's.
N’allez pas croire que ce système de conduite s’échappe de l’iiragiaation d’un inisaii- . thrope qui s’éloigne des humniift avant d’en être repoussé. C’est le fruit de mon expérience et des observations les plus impartiales. Peutêtre avez-vous entendu parler du vénérable Le- ' monier , premier médecin du roi ; il jouissait encore de toutes les facultés de son esprit ,, lorsque la sérénité de sa vieillesse fut obscurcie par les horreurs de la révolution. 11 avait él& si généreux , si désintéressé dans l’exercice de’ sa profession , que lorsque sçs pensions furent retranchées, il ne lui restait plus pour exister avec deux nièces qu’il chérissait, qu’un beau
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mobilier et un jardin qu’il s’était plu à enrichir d’arbres étrangers et de plantes salutaires. Les mouches à miel dont il secondait le travail par l’exposition qu’il leur donnait, parles abris qu’il leur procurait, loin de se décourager des larcins qu’il runouvelait avec prudence, les réparaient avec plus d’ardeurj les pêchers dont il ne condait pas la taille à d’autres mains que les siennes et qu’il préservait de l’atteinte des frimas, le récompensaient amplement deses soins en lui ulfrant des fruits dont la beauté égalait l’abondance, il distribuait généreusement les simples qu il faisait cj;oîtrc aux malades qui venaient le consulter , et ne rougissait pas de les vendre aux riches : ce qui lui conciliait la reconnaissance des uns, et l’estime des autres. Sa propriété était respectée parce qu’elle semblait être celle des malheureux. II n’a manqué • à ce vénérable docteur que le bonheur de vivre assez long-temps pour jouir du retour des pr in CCS dontil avait partagé le deuil, et qui n’ont peut-être pas perdu le souvenir de son zèle.
. J e pourrais , madame , fortifier mon opinion de plusieurs exemples semblables. Interrogez le comte de ^ indée dont les modestes vertus ont etc couronnées delà dignité de pair; il vous dira que les mois qui s’écoulent le plus ra-
DÜ spectateur français.' ^ 4^9 pidement pour lui sont ceux qu’il passe dans son riche domaine au milieu de ses mérinos qu’il s’attache à fconserver- dans leur pureté primitive. Ses jouissances se renouvellent et se multiplient par les heureux résultats de ses i expériences ; par les bénédictions que lui donnent des familles dont ses avis et ses secours font prospérer les récoltes.
Je ne peux pas me défendre d’un sentiment de pitié à lu vue de ces anciens seigneurs qui se désolent pareequ’ils ont perdu de vains honneurs dans leurs terres , qu’on ne leur offre plus l’encens , qu’on ne réclame plus pour eux des prières, pareequ’on ne signale plus leur demeure sous le nom de château. Il leur serait si facile de conquérir plus qu’ils n’ont perdu , de se créer des titrq^ Inaltérables, gravés dans le cœur de leurs habitans. Et en effet , qui leur contesterait une place distinguée dans leür église, s’ils la décoraient ,* s’ils contribuaient à rendre le culte plus solennel par leurs offrandes j* le maire et le curé leur refuseraient-ils quelques témoignages de respect , s’ils commençaient par enmailifcsterpourleurdignitéetleur caractère; si , lorsqu’ils les inviteraient à leur table , ils exigaient de leurs gens qu’ils les servissent avec distinction? Leurs femmes ne seraient-elles pas
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nommc'esZ)(7mtf.îpar- excelleiicOj si elles accueil» lalenl avec boule toutes les filles laborieuses qui sp clispuleraicnt leur protection, en rivalisant de bonnes mœurs et de vertus doniesti* nues? Quebjucs présens ajoutés à la dot d’une fille qui se marie, à la parure de celles que Iccuré admet pour la premicrefoisà la communion des fidèles , leur vaudrait plus de prières et de bénédictions qu’elles n’en pouraient obtenir de la froide recommandation de leurs pasteurs } la visite qu’elles feraient à une femme en couches et qui serait suivie de quelques fortiüans pour la mère, d’une layette pour l’enfant, leur concilierait des louanges bien préférables à cet encens qui n’était pas toujours un parfum. Si à quelques jours de fêtes elles consacraient une longue galerie ornée de flcui s à une danse villageoise , les enfans qiu seraient attirés par l’espoir d’avoir part à la distribution des gâteaux , des fruits , ne manqueraient pas de s’écrier uju’llya fête au château, et de faire retentir l’air de leur joie bruyante : les bagatelles qui auraient été données *avec justice , cl d’après le suffrage du maire, du curé, et des chefs de famille aux jeunes gens des deux sexes qui au- ■' raient montré le plus de respect pour leurs pa- S ïens, le plus d’assiduité à leurs devoirs reli-
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fçleux , feraient refleurir les moeurs du villa;i»o de Salencj , dans celui où l’on ignorait jusqu’au nom de son modèle.
J’en dis trop pour vous, madame, et je n’en dirai jamais assez pour ceux qui exigent du respect sans se rendre respectables , qui s’irritent de la plus légère atteinte à leurs propriète's et qui ne se font pas le nioindre scrupule d’endommager celle des autres ; qui réclament à grands cris l’autorité de la loi toutes les fois qu’ils ont besoin d’en être protégés, et qui la censurent et la bravent lorsqu’elle contrarie le^r vanité ou leurs prq^^s d’envabissement ; qui s’environnent de ga^es forestiers , non pour écarter le brigandage , mais pour faire craindre leur impitoyable domination.
C’est en suivant une route opposée à la leur que votre Cls redeviendra le véritable seigneur de sa terre, qu’il n’aura besoin que d’un garde champêtre pour intimider les maraudeurs , pareeque tous les bons habitans seront protecteurs de son domaine, toutes les autorités fortifleront la sienne parcequ’elle n’exigera rien que de juste. '
Trouvez bon, madame, que je termine ici mes conseils que je n’ai hasardé de donner que pour répondre à la conüance dont.vous m’honorez.