‹ Les méditations et souvenirs du spectateur francaisChapitre 90 sur 95 · DE M">'. D’ÉPI NA Y · texte numérisé non relu

DE M">'. D’ÉPI NA Y

♦ ' J’imaginais , madame, n’écrirc qu’à vous et

je vois à présent que mes lettres s’adressent à deux personnes, puisque vous les communiquez à votre fils. Vous m’assurez qu’il les relit, qu’il les médi^^S’ous voulez avant démettre dans ses main^^elques ouvrages récemment publiés, que je vous fasse connaître le jugement que j’en porte. Songez bien que je n’ai rien de commun avec les littérateurs dont la mission est d’anal jser les nouveautés qu’une fécondité inépuisable multiplie de jour en jour. Je commence par lire un ouvrage jusqu’à la • fin , à moins que l’ennui ou le dégoût ne le fassent tomber de mes mains; je? juge ensuite de son mérite par l’impressiôn qu’il a laissée dans mon esprit , par les senlimens dont il m’a pénétré. Comme je ne veux blesser l’amour propre d’aucun auteiïr vivant , ni paraître ^ avoir le dessein de me concilier son suffrage

en lui prodiguant des éloges. Je ne hasarderai mon opinion que sur des ouvrages posthumes qui ont paru depuis quelque temps, et obtenu une certaine célébrité.

J’ai lu avec attention les mémoires de madame d’Epinay. Que s’est-on proposé en publiant les Mémoires d’une femme morte en (1785, qui ne vivait plus dans le souvenir de ses contemporains, dont l’existence n’eut rien d’éclatant , à laqucjle on n’a assigné une place clans la république des lettres que pour un traité d’éducation de la jeunesse , bien inférieur à celui dont nous sommes redevables à la touchante éloquence de Fénélon ?

Qu’importe au public de savoir que cette dame, qui avait reçu le jour d’une mère vénérable, ait été entraînée par les égareméns de son mari, et les séductions d’un homme de la cour dans des infidélités trop fréquentes et sur lesquelles le respect humain et la dignité de son sexe commandaient d’étendre un voile épais, qui dans des notes journalières révèle à l’amitié, non seulement toutes ses faiblesses, mais encore les «fautes graves de ses sœurs qu’elle expose par son indiscrétion à se survivre déshonorées dans la mémoire des hommes ?

Je ne’ veux pas contester la réalité de ce registre sur lequel une pupille qui n’est plus dans l’âge de l’innocente ingénuité, inscrit heure par heure ce qu’elle a fait, ce qu’elle a dit, ce qu’elle a entendu dans la journée : mais comment son tuteur a-t-il pu se croire autorisé à transmettre à un étranger ces indiscrètes coOfidences aux risques de compromettre l’honneur d’une femnie qui devait lui être chère, et de plusieurs individus environnés de l’estime publique ?

L’éditeur de ces Mémoires n’était pas certainement l’ami de madame d’Epinay , puisque tout en nous apprenant que cette dame était douée de beaucoup d’esprit, de beaupoup^de charmes dans ses entretiens, de grâce et de délicatesse dans scs manières , de finesse dans ses aperçus et dans ses jugemens, il la livrait au mépris de toutes les femmes qui tiennent aux principes de la fidélité conjugale, à l’indignation de toutes celles qui 'comptent pour rien l’ordre des idées , si elles ne sont pas d’accord avec les vérités du christianisme. 11 n’était pas non plus l’allié de sa famille , pujs qu’il flétrit presque tous ses membres , par le portrait qu’il fait du mari qui dissipe, dans le

cours de ses infidélités , sa fortune , celle de sa

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Femme et le patrimoine de ses enfans, dont la vanité ridicule sacrifie le présent et l’avenir à une fastueuse représentation , et rejette les con-^ seils de la prudence : s’il était le parent de madame d’Epinay, devait-il dévoiler leslaiblcsscs d’une sœur éprise de l’amour le plus ardent pour un célèbre chanteur , qu'elle livre 'gai- • nient à ses regrets pour s’attacher à un autre amant,' par la seule raison que le premier lui répète sans cesse ce qu’elle se plaisait à entend re dans les premiers transports de son altachernent. N’aurait-il pas craint de confirmer ce que Rousseau eut l’indiscrétion de publier d’une femme estimable qu* captiva si longr temps le cœur du marquis de Saint- Lambert.

Ce n’est pas non plus un ami de la |)hilosophie qui a publié ces Mémoires, puisqu’il l’a' ternie, en prouvant qu’elle a enfanté les idées les plus monstrueuse#, telles que c'ellequimet en problème si la pudeur est une vertu naltirelle, ou seulement un effet de la ci^jj^alion ; comme s’il n’ était pas démontré qin^e sentiment précieux pénètre chez les «deux sexes à' l’qjipquc où ils sentent que la nature a mis en cuT de5 affections dilférentes ,• qu’ils doivent quelquefois s’éviter pour se réunir avec plus d’aftraits, où l’un d’eux fuit poi^* qiron le

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poursuive , se voile pour donner plus de prix à ce qu’il dérobe à l’œil ; que la stature de riiomme lui commande d’ctre chaste pour ne *pas cire à la merci de la faiblesse ; que les • assujétissemens périodiques de la femme lui prescrivent de les dissimuler ; que si la pudeur est inconnue à quelques sauvages , c’est parce que la nature les retient dans une enlance prolongée.

Un ami de la philosophie aurait- il laissé soupçonner qu’elle pouvait se concilier avec l’athéisme, tandis que tous les pliilosophes que l’antiquité révère ont reconnu l’exîiténce d’une puissance créatrice et que le plus sage d’enl.e eux , en dépeuplant l’Olympe de toutes ses Vlivinités , sorties du délire ou de la crainte, rendit hommage à la seule que la raison humaine ne peut méconnaître.

Qui , me demandera^t-on , a donc selon vous publié ces Mémoires ? Je le déclare, mes soupçons tombent sur un homme qui avait plus dlIPnilé que de philosophie , qui détesta ' Duclos , parçequ’il fut d’abord jaloux dé l’empire qu’avait sur l’esprit de sa fnaîtress^ce philosophe dont la franchise allait jiîsquX la brusquerie. Le grand tort de Duclos fut de croire qim l’amitié pouvait lutter cdntre

SPECTATEUR FRAKCAIS.

Tamour, dépenser que la duplicité ne remportait pas sur la loyauté' , que les conseils d’une raison froide ne seraient pas rejetés d’une amc passionnée , d’oublier que ce 'qu’on a de mieux à faire, c’est de s’éloigner sans l>>'u^ d’uneamiequinepeutplusvousentendreparcequ’ellen’ad oreilles que pour celui qui la tient sous le charme d’un sentiment qui dominé tous les autres. Si Duclos, qui connaissait si bien le cœur humain s’était séparé d’une femmë qui ne pouvait plus le voir qu’avec un sentiment plus près de la haine que de l’amitié, sa réputation si pure et si belle jusqu’à la publication des mémoires de madame d’Épinay n’en aurait pas reçu la plus lâcheuse atteinte.

Après l’avoir expulsé de la maison ‘et du cœur de madame d’Épinay, la jalousie avait encore un autre rival à écarter qui n’était pas moins à craindre c<mme observateur et surveillant zélé ; autant le premier était domi-' nant, impétueux, autant 4e second était modeste dans ses désirs, humble dan# ses' demandes. D id^rouvait par son silence ; il disait bien la vérité, mais il fallait qu’on lui mo^j^t l’envie de la connaître; il tenait « madame d’Épinay par le sentiment de l’alFection et par celui de la reconnaissance. Vous devi-

soüVEisms

nez que je veux parler de Rousseau , de cet écrivain tout à la fo^s si sublime et si bizarre, qui s’est élevé si haut par son style, et si ridiculement abaissé par sa conduite et scs rêvé* plions ; il sullit tle voir scs Confessions pour sentir couibien il était facile à un homme fin et rusé de le conduire à toutes les apparences des torts les plus graves, d’irriter son amourpropre , de’faire naître dans son imagination d’injustes soupçons, de lui rendre importuns les soins de l’amitié, de mettre sa susceptibilité à de cruelles épreuves, de rendre scs plaintes ridicules , de donner à scs emportemens la couleur du délire, et à scs refus celle de l’ingratitude. Avec quel art le perfide éditeur n’esl-il pas parvenu à éclipser une célébrité dont il était jaloux , à éteindre dans l’aine des amis de Rousseau l’affection qui fesait son bonheur , à transformer çn crime et eu ingratitude les mouvemens d^n cœur trop sensible.

Il se complaît dan»rhermltage dont la générosité lui a laissé la possession; et pareequ’il se propose d’y passer l’hiver pour^ composer, dans le calme, et la solitude, le beau roman qu’il a publié; c’est un égoïste qui conl^nc une septuagénaire à mourir d’ennui , parce qu’il se plaint avec douceur d’etre délaissé dft

niT SPKCTATEUn FRANÇAIS. ' 4^9 son ami Diderot , c’est un tyran en amitié qui exige tout et ne rend rien. Parce qu’il ne paraît pas avoir défendu avec assez de chaleur line femme dont il ne connaissait que trop les* erreurs, qui, loin de ménager l’opiniop publique, s’élevait au-dessus d’elle avec assurance, on l’accuse d’ingratitude : il fallait qu’il affirmât avec l’accent de la vérité ce qu’il savait être un mensonge. Séduit par les charmes de la comtesse d’H .... il a laissé échapper d’un cœur enflammé les expressions d’un amour qu’il réprimait de tout son pouvoir, et on l’accuse de trahison envers son heureux rival, de duplicité, parce qu’il a fait mystère d’un déjir qu’il regardait comme un crime :

enfin s’il n’oflre pas à madame d’Epinay de l’accompagner à Genève lorsque de graves infirmités le retiennent à son herniitage, on prétend que c’est un homme indigne de l’hospitalité qu’on lui a donnée, et qui ne m^lc que la haine et le mépris. ^

Ah! combien il me serait facile de tirer de ces Mémoires qu’on a publiés en haine de Duclos et de Rousseau , la preuve de la franchise de l’un et de la pureté de l’autre. Je vois qu’à un dîner chez la demoiselle Quiuault , des convives dont la tête était échauffée par le vin

et les Kqucurs , osent tenter de détrôner le souverain des cieux, de le faire disparaître de ^ la nature qui est son ouvrage; Rousseau s’indigne de cet excès d’impiété , il déclare qu’il va s’éloigner si l’on continue d’offenser la divinilé à laquelle il ne cessera de rendre hom-' mage. La présence d’un prince qui parait se rendre complice du même blasphème n’arrète pas son emportement et sa profession de foi.

■ M. d’Épinay qui a aussi des droits à sa reconnaissance, se permet d’aller le visitera son liermilage avec deux courtisanes qui ont enlevé à madame d’Epinay , Tune le cœur de son mari, l’autre celui de son amant r^ustère philosophe salue son bienfaiteur et se détourne à la vue du vice effronté, aux risques de déplaire à celui qui ne rougit pas de précéder ce cortège houteux. ^

Celte femme qui murmure sans cesse contre Bg^sseau, qui déclame contre son indocilité, en obtient cependant toujours des léponses à ses lettres , des visites fréquentes à travers les neiges et des roules fangeuses ; il lui sacrifie les roomens qu’il voulait consacrer à la composition de ses ouvrages , et éteint près d’elle la chaleur de son ame dans des occupations frivoles. Ce n’est pas seulement un mois, c’est

pendant des années que celte servitude se prolonge au milieu des tracasseries d’une curiosité inquiète, d’une jalousie feinte , d*une exigean,ce puérile. Ün le traite de fou , et on n’épargne rien pour lui faire tourner la tête ; d’ot/rs, et un^ seul mot l'adoucit ; de misanthrope , et on l’attire dans sa société avec un billet j il paye de tous ses moyens, de tout son zèle leS services qu’on lui rend : il donne des leçons aujf enfans , d’utiles conseils à la mère, et on le dénonce comme le plus lâche des ingrats.

Ah I qu’il est criminel celui qui , en publiant cés. Mémoires n’a eu pour objet que de se rendre important, qui a immolé l’honneur de sa maîtresse à son amour-propre , qui s’est proposé d’étouffer sous la calomnie la plus artificieuse deux belles renommées , qui s’est peu inquiété de Jeter l’honnête Saint- Lambert dans la fange du matérialisme, d’avilir la philosophie en défigurant ses princifies , en calomniant ses disciples ; qui a p^ssé l’abus des mots et dés images jusqu’à dire de l’auteur d’Emile que c'était un nain qui montait sur des e’chasses pour paraître un géant. - , Défiez-vous , madame de tous ces ouvrages posthumes où la perfidie d’un éditeur peut

SOUVEMRS

impunément glisser toutes les injures, toutes les difiamatioiis que la liaine lui inspire : caclic derrière un l’anlôme qu’il fait parler à son gré , il lance les traits les plus envenimés sans craindre la justice qui ne le voit pas , ni le calomnié que la mort a condamné au silence , ou qui, s’il vit encore , est dans l’impuissance de se défendre. * ,

Quelle jouissance pour la sotte vanité , l’ignorante superstition que tes révélations des lalLlesscs privées, des humeurs domestiques, des querelles littéraires! Voilà, dit-on, ce que sont ces grands moralistes , ces précepteurs du genre humain , ils deviennent le jouet des femmes qui les siibjugucnt; ils parlent de vertu , et ils sont couverts d’imperfections; ils prétendent être plus que des hommes, et ils ont tous les défauts des enfans. Hélas! oui : ils tiennent à l’humanité et par les Icyrs et par les besoins et par les désirs : le malheur, ks maladies les abattent, ils sont accessibles à l^alousic, à l’amour de la gloire, à la colère : ils ont cela de commun avec tous les grands de la terre. ^ S’il est vrai qu’il rüy ait point de haros pour son valet- de-chamhre , il est plus vrai de dire qu’il u’j en a pa^ pour sa femme, et encore moins pour sa maitresse. . •

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Jiisfju’à pi csent , madame- je ne vous ai c|itrclcnu que deriiiiprcsslon qu’ont laissée dans mon esprit les Mémoires de madame d’Épinay, et je vous ai à peine parlé de l’héroïne , déjà elle s’clait retirée du monde lorsque j’y (Miis entré : mais j’ai passé des mois dans son séjour de la Chevrette, et alors cette charmante hahitatiou était encore remplie de'^ses souvenirs. 11 est incontestable qu’une feiiime qui a pendant plusieurs années subjugué lé despotisme de Duclos , asservi l’indépeodanCé de Rousseau , assoupi l’active ambition d’un, ba ron de Grimm , électrisé la télé dé Voltaire, captivé l’attention de Diderot au point de suspendre le cours de son éloquence, comprimé la pétulance d’un abbé Éliliani , et fécondé l’originalité de scs systèmes, ne doit pas être rangée dans la classe des femmes vul- ^gjiires, et que si elle ne brilla pas des plus précieuses ■vertus de son sexe, elle possédait à nn degré éminent les -rares qualités du ‘nôtre.

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