‹ Les mefaits des intellectuelsChapitre 38 sur 44 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le crépuscule démocratique

La classe ouvrière française et Vidée de la grève générale. — Opposition du guesdisme et du syndicalisme: parti et syndicat, conquête des pouvoirs publics et grève générale, électoralisme et action directe. — Caractères matérialiste et atomistique du Suffrage universel: la démocratie pacifique et la démocratie guerrière. — L'étatisation et la sécularisation contemporaines: le mythe syndicaliste s'oppose à la décadence ïnoderne comme le mythe chrétien à la décadence antique.

Nous disions au début de cette étude que l'Etat revêt trois principaux caractères, qu'il est: 1" un être mystique, un mythe de la conscience populaire non encore « parvenue à entendement » ; 2° un conseil d'administration des affaires capitalistes, 011 le matérialisme bourgeois a trouvé son expression adéquate; et 3° une Idée, un concept, dont les intellectuels de la bourgeoisie ont fait la

théorie. Mysticisme populaire, matérialisme bourgeois, idéalisme politique, l'Etat, affirmions-nous, est le produit de ces trois facteurs. Nous pouvons ajouter maintenant que le matérialisme bourgeois et l'idéalisme politique, complémentaires l'un de l'autre, ainsi que nous l'avons vu, n'auraient pu, l'un développer sa pratique ni l'autre échafauder sa métaphysique, s'ils n'avaient eu pour soubassement de leur construction le mysticisme populaire, cette croyance mystique du peuple en l'Etat, cette attente énorme et infinie dans son indétermination de l'âme populaire envisageant l'Etat comme une sorte de Providence laïque, ou comme une espèce de Messie chargé de réaliser la justice sociale.

Sorel a souvent appelé l'attention (1) sur l'influence considérable que les guerres de la Révolution et de l'Empire ont exercée sur l'âme populaire; ces guerres, les souvenirs qu'elles ont laissés, et les légendes qui se sont formées autour d'elles, ont constitué, selon lui, pendant tout le xix"" siècle, la seule poésie vraiment populaire, la source vive, où l'âme populaire abreuvait sa soif de grandiose, de sublime et de tragique et alimentait ses vastes espoirs mythiques de conquêtes à la fois matérielles et morales. Sorel a montré

(1) Voir la Ruine du Monde antique, pp. 107 et suivantes.

aussi (1) comment ces guerres avaient régénéré la notion d'autorité et contribué à porter à son plus haut point d'exaltation l'Etat moderne, qu'il conviendrait peut-être, pour être tout à fait exact, d'appeler VEtat napoléonien (2) ; il a fait voir, en particulier, comment cette régénération de l'idée d'autorité avait permis aux utopies saintsimoniennes et fouriéristes de se former et d'acquérir un certain crédit (il faut, en effet, à ne considérer en particulier que le fouriérisme, être affligé d'une certaine myopie intellectuelle pour y voir un libéralisme ou un anarchisme : tout le système suppose, pour fonctionner, l'universelle présence, invisible, mais très réelle et très indispensable, de Fourier lui-même, seul capable, tel un Napoléon, de mettre les passions en valeur et de les harmoniser; quant au saint-simonisme, il est à peine besoin d'insister; le système est tout entier autoritaire et hiérarchique ; et l'on sait assez, du reste, ce que, sous le second Empire, sont devenus les saint-simoniens). Mais ces utopies sont des utopies essentiellement bourgeoises; elles ont pris du napoléonisme ce qu'il avait de civil, d'administratif, de laïque, voire d'antimilitariste;

(1) Voir sa préface au livre de Pelloutier, Histoire des Bourses du Travail.

(2) Voir à ce propos de fines remarques de Guiyesse dans la France et la paix armée, p. 110 et suivantes.

la véritable utopie napoléonienne populaire du XIX* siècle, il n'y a pas de doute, ce fut l'ulopie guesdiste, ce socialisme conçu tout à fait selon un type napoléonien, pour qui les mots: conquérir l'Etat, monter à l'assaut de la citadelle capitaliste, avaient vraiment un sens, un accent napoléoniens, une allure militariste et napoléonienne, oii l'on sentait vibrer comme en écho le roulement épique des charges de la garde impériale; et il s'agissait bien pour les guesdistes de faire de l'Etat napoléonien un Etat ouvrier, un Etat socialiste; l'Etat, dans le système guesdiste, conservait toute sa puissance magique ; il restait cet Etre omnipotent, énorme, formidable, mythique, où toujours l'âme populaire concentra ses aspirations immenses de conquête, de gloire et de bonheur social.

Il faut rendre justice à ses ennemis particuliers. Et je le dirai chaque fois que j'aurai l'occasion de le dire: le guesdisme fut quelque chose de grand et qui eut de la ligne; et, vraiment, dans le socialisme international, la figure do Guesde se détache avec un singulier relief sur la platitude presque universellement bourgeoise d(^ tous nos autres grands chefs (1). Et, au risque de

(1) Sans en excepter le Kaiser Bebel, qui vient de mourir et qui incarnait si bien le révolutionnarisme tout politicien de la Social-démocratie allemande. {Note de 191S.)

paraître animé d'un... nationalisme exagéré, voyez comme toutes les créations françaises ont autrement de vie, de relief, de réalité aiguë, ardente, et comme dessinée au burin! Guesde est comparable à Calvin, mais combien Calvin n'est-il pas supérieur à Luther dans le protestantisme du xvi" siècle; et, ajouterai-je, combien le socialisme de Guesde n'est-il pas supérieur à la social-démocratie allemande, qui pourtant conçoit le socialisme sur un patron également tout 'politique?

C'est ce qui rend l'opposition du guesdisme et du syndicalisme révolutionnaire si intéressante, si typique, si suggestive. Car voyez : le syndicalisme révolutionnaire nie, de toute la force d'une négation, qui semble l'impiété même, une impiété énorme, faite pour inspirer cette horreur sacrée que Guesde, un jour, manifesta si tragiquement lorsque Joindy blasphéma Liebknecht; il nie, dis-je, cet Etat moderne, cet Etat napoléonien, dont le guesdisme est l'affirmation même à son plus haut point d'exaltation et de puissance; le syndicalisme oppose à la conquête du pouvoir la grève générale; à l'action du bulletin de vote l'action directe; au groupement politique, le syndicat; c'est le contre-pied absolu du guesdisme: et pourtant, ils ont quelque chose de commun, une racine commune; tous deux ont le même esprit guerrier, tous deux conçoivent la classe ouvrière comme une classe guerrière.

comme une armée; mais l'armée guesdi^tc, c'ii>i l'armée napoléonienne; l'armée syndicaliste, c'est l'armée de Sambre-ct-Meuse, l'armée républicaine, celle de Valmy, de Jemmapes et de Fleiirus — non celle d'Iéna et d'Austerlitz. Sorcl. dans ses Réflexions sur la Violence, a rapproché l'état d'esprit des grève-généralistes de celui des soldats des guerres de la Liberté: rapprochement véritablement admirable; on dit toujours: les guerres de la Révolution et de l'Empire, d'une traite, d'une seule haleine, comme si cela formait un bloc, sans aucune solution de continuité; et, en un certain sens, cela est vrai; mais on sait bien pourtant l'énorme différence qu'il y a, différence spécifique, intime, qualitative, entre les armées de la République, entre les soldats de l'an II et les armées de l'Empire, les soldats de Napoléon: c'est, sans doute, chez les uns comme chez les autres, le même souffle épique; mais l'esprit n'est plus le même, l'âme intérieure a changé.

Je disais que l'idée de la grève générale était une idée vraiment propre à la classe ouvrière française; laquelle est presque la seule jusqu'ici non seulement à l'avoir retenue, couvée, élaborée, mais aussi la seule à en avoir saisi, d'une intuition aiguë, toute la portée, toute la signification, c'està-dire la mort de l'Etat, de cet Etre omnipotent, de ce Dieu laïque, dont la conscience populaire

fut jusqu'ici occupée et remplie jusqu'aux bords. Oui, c'est là leur idée, à nos ouvriers français: ces excellents syndiqués allemands peuvent nous envoyer toutes les missions du monde, et vider chez nous leurs cofïres-forts ventrus; on ne leur enlèvera pas cela de la caboche; on aura beau faire, c'est leur bien, leur propriété; ils y tiennent, comme le paysan à son lopin, farouchement; les bourgeois socialisants et les ouvriers embourgeoisés peuvent bien déplorer ce déplorable entêtement; c'est comme cela: il faut qu'ils en prennent leur parti.

Mais pourquoi, nous demandions-nous, cet attachement singulier de la classe ouvrière française à une idée pour laquelle, dans le reste du morrde ouvrier, dans le syndicalisme international comme dans le socialisme international, on ne trouve que répugnance, hostilité, incompréhension totale? Nous avons dit la forme classique qu'ont prise chez nous, toujours, les luttes historiques; comment, chez nous, tout aboutit, toujours, à des antagonismes nettement accusés, à des oppositions crues, violentes, parfaites; on ne rumine pas, chez nous; on digère vite, les événements comme les théories; avec l'entrain, le génie nerveux et primesautier de la race, la clarté incisive de l'esprit, on va droit au but et droit jusqu'au bout de l'idée; ça ne traîne pas; les autres en sont encore à prendre leurs dispositions, à délibérer, à ratio-

ciner, à se perdre dans les méandres indéfinis de la causalité universelle, à remonter au déluge, que déjà nous sommes là, l'arme au pied, prêts à l'attaque; voyez ces campagnes de Napoléon ahurissant l'Europe par leur rapidité vertigineuse, la sûreté mathématique de l'élan; c'est l'instantané dans la conception, la délibération et l'exécution; voyez aussi nos grèves, la grève des électriciens de mars 1907, quel coup de foudre ! Le monde est devenu singulièrement lourd, compliqué, pesant ; il semble impossible de l'électriser ; on le dirait embarrassé dans les filets de la causalité universelle, embourbé dans les marécages de l'échange et de l'intellectualisme internationaux : comment l'intuition, l'invention, la liberté pourraient-elles percer cette ^ croûte épaisse? Nul espoir: l'intelligence a tout occupé, tout bouché, toutes les avenues, toutes les issues; l'intuition est réduite à errer je ne sais où, sans feu ni lieu, lumière vacillante et incertaine. Et l'échange étreint la production et la liberté gît par terre, bâillonnée, sous la lourde tyrannie des Etats, des foules démocratiques et de. tous les collectivismes modernes. C'est l'asphyxie lente, la mort par inanition, au fond d'un cloaque. Attendez, toutefois, ne désespérez pas! Voici qu'a vibré le coup de clairon du coq gaulois; le monde moderne a tressailli; ce grand corps morne et lourd a ressenti la secousse électrique nécessaire.

Mais la classe ouvrière française n'est pas seulement la plus prompte à l'action, nerveuse et primesautière; elle a aussi une autre précieuse qualité: elle est artiste, et l'art est à la fois l'enfant et le père de la liberté ; l'art, c'est la création, l'invention, le génie anarchiste, qui crée en dépit de tous les intellectualismes et fait éternellement la nique à tous les pédants d'école, d'académie et d'Etat. Sorel n'a-t-il pas défini l'art une anticipation de la haute production? Les produits de l'industrie française ont toujours eu une renommée incontestée de bon goût, d'élégance, de fini; on ne fait pas de la camelote chez nous; le travail est soigné, limé, exécuté avec amour,. en artiste. Il y a chez nos ouvriers un esprit d'invention sans cesse éveillé, vibrant, toujours prêt à éclater, et Sorel a pu rapprocher nos ouvriers grève-généralistes de ces merveilleux artisans-artistes qui édifièrent nos merveilleuses cathédrales. Nous avons dit quels ouvriers extra-qualifiés comportait le grand atelier moderne perfectionné; c'est l'âge de V économie du fer\ les temps de l'économie du coton sont passés: n'est-il pas remarquable, par exemple, que le Textile se soit opposé à la Métallurgie, au congrès d'Amiens — le Textile comme étant la fédération guesdiste, et la Métallurgie, la fédération syndicaliste? C'est la classe ouvrière du Nord, et en particulier les centres textiles, Roubaix, Lille, Armentières, qui forment l'armée

guesdiste, c'est-à-dire des masses ouvrières très compactes, très lourdes, de type germanique déjà, à qui un socialisme politique et coopératif va comme un gant et qui n'éprouvent que de l'éloignement, voire de l'hostilité, pour une idée comme celle de la grève générale, — tout comme le< masses ouvrières allemandes embrigadées par la Social-Démocratie. Or, le congrès d'Amiens a été le duel en champ clos de Renard et de Griffuelhes (je ramène le duel du Textile et de la Métallurgie au duel de ces deux hommes, sans oublier d'ailleurs que les hommes ne sont jamais que des porteurs de symboles) — de Renard, vieux militant guesdiste, secrétaire du Textile, véritable type do l'ouvrier du Nord, pratique, calme et pondéré, ayant le génie de l'association, mais de l'association en vue de fins bien déterminées et de caractère plutôt matérialiste; on s'associe pour tout, dans le Nord: pour avoir le pain à meilleur marché comme pour jouer au bouchon ou tirer à l'arc; en Allemagne, on pousse même cette manie jusqu'aux dernièro< limites: pour honorer la mémoire d'un philosophe comme pour envoyer une carte postale; et tout cela sous des formes touchantes, honnêtes, candides, avec bonhomie, sans malice: une bonne grosse vie collective, large et plantureuse, à la Rubens, avec un manque complet de goût et une sdîsence totale de vie intérieure, de mysticisme, bien que les Allemands s'imaginent en

avoir le monopole ; mais ruminer n'a rien de mystique, que je sache, et si je cherche des noms de grands mystiques, les noms qui me viennent à l'esprit tout de suite sont tous des noms de Latins ; — et maintenant, pensez à Grifîuelhes! Merveilleux et singulier contraste. L'avez-vous déjà entendu? Grifîuelhes, sans doute, n'est que Griffuelhes; et d'aucuns insinuent même que, dans le syndicalisme français, il n'y a que... lui. Si par là ils veulent affirmer que Grifîuelhes incarne merveilleusement le syndicalisme français et le personnifie mieux que personne, ils ne sauraient mieux dire. Il faut Fentendre. Lui aussi est un calme, un pondéré, un homme pratique. Quelle parfaite maîtrise de soi, en effet! Quelle sûreté dans l'expression! Quel ton mesuré, net, incisif, presque froid; mais faites bien attention et marquez bien toute la différence entre cette froideur-ci et l'autre, la septentrionale.* Vous aurez par là mesuré toute la distance qui sépare le prétendu mysticisme des races germaniques du mysticisme latin. Grifîuelhes est du Midi; non certes du Midi marseillais (Marseille! une ville d'échange, éminemment, s'il en fut) ni du Midi tarasconnais, mais du Midi sérieux, ardent et concentré. 11 fallait l'entendre opposer le génie de la classe ouvrière française à celui de la classe ouvrière allemande. Il m'a paru, ce soir-là, symboliser admirablement lui-même le génie de notre classe ouvrière fran-

çaise, avec son sens aigu et souverain, de l'action, sa nervosité ardente, tout ensemble primesautière et réfléchie, la réflexion étant rapide, ramassant dans le bref raccourci d'un instantané tous les éléments d'un problème, avec la sûreté et la rapidité de l'intuition, qui, bien supérieure à l'analyse, ne laisse pas la volonté s'émousser dans les brumes d'une ratiocination indéfinie; — on se figure toujours ((ue 'penser c'est ruminer interminablement; eh non: c'est là le mode allemand de penser, le mode évolutionniste, vous savez bien : la fameuse Entwicklung, le fameux devenir; ils ont inventé le devenir, ces Allemands, et vraiment ils n'en finiront pas de devenir; mais il y a le penser à la française, un éclair, un instantané, et qui court sus à l'acte; et soyez tranquille: il n'y a rien de perdu, tout a été examiné, et le succès répond que l'analyse, quoique brève, a été complète, exhaustive, conforme à toutes les règles cartésiennes. Mon Dieu, le temps ne fait rien à l'affaire; du moins le temps mathématique; tout dépend du rythme de la pensée et de la durée vécue; et notre Bergson définit même la matière par l'extension, la diffusion dans l'espace, la détente, et l'esprit par la tension, la torsion sur soi-même, ramassant dans un instantané toute une durée qui autrement se serait diluée — le maximum de tension étant ainsi le maximum de vie spirituelle ; ruminer ne sera donc pas penser, mais

bien plutôt se perdre en la matière comme en un sable mouvant.

Cette opposition, au Congrès d'Amiens, du Textile et de la Métallurgie, ce duel de Renard et de Grifîuelhes, vraiment, sont symboliques : c'est l'économie du coton s'opposant à l'économie du fer; des ouvriers très déspécialisés, presque réduits à l'état de manœuvres, à des ouvriers extraqualifiés; un socialisme corporatif, s'adossant au socialisme politique, à un socialisme de classe, répudiant la politique; et, pour amplifier, élargir jusqu'aux étoiles le geste du symbole, un socialisme de type germanique à un socialisme de type latin; la Social-Démocratie allemande et le Trade-Unionisme anglais (Renard incarnait bien les deux) faisant pièce, à l'intérieur même de la Confédération, à la Confédération générale du Travail: quelle opposition! La corporation, le Parti et le syndicat — et la corporation, s'unissant au Parti, s'adossant à lui, pour mater le syndicalisme; le moyen âge et l'Etat moderne, ligués tous deux contre nous; le privilège particularisé, le particularisme féodal, empirique, et le privilège universalisé, l'universalisme marchand, bourgeois, politique, abstrait, coalisés contre l'universalisme réel du syndicat: quel merveilleux contraste! Et voyez: nos bons apôtres du socialisme politicien reprochent toujours au syndicalisme d'émietter la classe ouvrière, de la ramener au particularisme

corporatif, d'être réactionnaire; ils ne s'aperçoivent pas que leur politique n'est que du corporatif élevé à la deuxième puissance, du corporatif transplanté sur la scène parlementaire, — le parlementarisme n'étant que le champ clos où viennent se débattre, transiger, composer, tous les intérêts corporatifs, tous les privilèges: l'ancien Régime est le défaut caché de l'Etat moderne (1), disait Marx; il voulait dire sans doute par là que sous runiversalisme politique subsistait le particularisme féodal, que le politique n'était que le masque du corporatif. Proudhon a exprimé la même idée sous une autre forme, et voici les lignes curieuses qu'on peut lire dans sa Solution du problème social (pp. 62-63): je les livre aux méditations de nos excellents démocrates, tout confits en la dévotion du suffrage universel: « Si la monarchie est le marteau qui écrase le peuple, la démocratie est la hache qui le divise: l'une et l'autre concluent également à la mort de la liberté. Le suffrage universel est une sorte d'atomisme par lequel le législateur, ne pouvant faire parler le peuple dans l'unité de son essence, invite les citoyens à exprimer leur opinion par tête, viritim, absolument comme le philosophe épicurien explique la pensée, la volonté, l'intelligence, par des

(1) Voir sa Critique de la philosophie du droit de Hegel.

combinaisons d'atomes. C'est de l'athéisme politique dans la plus mauvaise signification du mot. Gomme si de l'addition d'une quantité quelconque de suffrages pouvait jamais résulter une pensée générale!... Le moyen le plus sûr de faire mentir le Peuple, c'est d'établir le suffrage universel. Le vote par tête, en fait de gouvernement et comme moyen de constater la volonté nationale, est exactement la même chose que serait, en économie politique, un nouveau partage des terres. C'est la loi agraire transportée du sol à l'autorité... On nous a ramenés aux usages des barbares, qui, à défaut de raisonnement, procèdent par acclamation et élection. On a pris un symbole matériel pour la vraie formule de la souveraineté. Et l'on a dit aux prolétaires: Quand vous voterez, vous serez libres, vous serez riches; vous décréterez le capital, le produit et le salaire; vous ferez, comme d'autres Moïse, tomber du ciel les grives et la manne ; vous deviendrez comme des dieux, car vous ne travaillerez plus, ou vous travaillerez si peu, si vous travaillez, que ce sera comme rien. (Je livre ceci particulièrement aux réflexions de nos guesdistes plus entichés que tous les démocrates du monde du sacro-saint bulletin de vote et plus utopistes du suffrage universel dispensateur du droit à la paresse que personne en Utopie.) Quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise — c'est Proudhon qui continue : nos démocrates devront avaler le morceau jus-

qu'au bout — le suffrage universel, témoignage de la discorde, ne peut produire que de la discorde. Et c'est avec cette misérable idée, j'en ai honte pour ma patrie, que depuis dix-sept ans on agite le pauvre Peuple!... C'est sous ce drapeau scissionnaire que nous prétendons conserver l'initiative du progrès, marcher à l'avant-garde des nations, dans les conquêtes de la liberté, inaugurer l'harmonie sur le globe!... Ayez huit millions d'électeurs, ayez-en huit mille, votre représentation, avec des qualités différentes, n'en vaudra ni moins ni plus. Faites neuf cents députés, faites-en quatre-vingt-dix, et la loi qu'ils fabriqueront, tantôt plus plébéienne, tantôt plus bourgeoise, n'en sera ni meilleure ni pire » (1).

(1) C'est pourquoi il est impossible de s'intéresser en quoi que ce soit à la R. P. et autres balançoires de la politicaillerie électorale. Les socialistes unifiés, en attendant monts et merveilles de la R. P., montrent bien, par là, qu'ils ont liérité pleinement de toute la chinoiserie de l'esprit démocratique et qu'ils sont beaucoup plus démocrates que socialistes. Ce n'est pas la seule occasion, d'ailleurs, où ils aient étalé toute la niaiserie du démocratisme pur. Leur opposition actuelle à la loi de trois ans, très habile évidemment au point de vue électoral (ils reviendront 150 l'année prochaine à la Chambre), montre bien que le pacifisme démocratique a trouvé en eux ses derniers et meilleurs représentants. Peu importent à nos unifiés les nécessités de la défense nationale; ils ne voient que leur intérêt de parti, leur intérêt électoral; et ils n'hésitent pas,

Drapeau scissionnaire, témoignage de discorde, atomisme politique, hache qui divise le peuple — le voilà bien arrangé, ce pauvre suffrage universel, superstition moderne, dogme du monde moderne, qui est bien le monde le plus affligé de dogmes et de superstitions que je connaisse, — bien qu'il prétende n'avoir plus de préjugés, être libre d'esprit, ne plus croire qu'à la raison et à la vérité. Mais ce pauvre cher monde moderne dégage un comique énorme, tant il étale avec candeur de nullité suffisante et de vanité imbécile! Drapeau scissionnaire, atomisme politique, hache qui divise le peuple, entendez-vous, ô guesdistes dégénérés, qui ne jurez plus que par le bulletin de vote (je dis: dégénérés, car, originellement, le guesdisme. Dieu merci, fut autre chose; nous l'avons reconnu nous-mêmes et proclamé), entendezvous, comprenez-vous et cesserez-vous d'accuser

pour le servir, à flatter les pires instincts du peuple: le socialisme tombe ainsi dans la pure démagogie, essence d'ailleurs de toute démocratie véritable, je veux dire historique. Les syndicalistes, hélas, emboîtent le pas à nos unifiés, et Jaurès, justement hué à Nice, retrouve auprès d'eux une virginité! Quel spectacle que celui d'un parti ou d'un mouvement qui, en présence des éventualités formidables où l'avenir d'un pays se trouve engagé, ne sait que rabâcher de puériles théories ou s'enfoncer, aveugle volontaire, dans un monstrueux et criminel égoïsme de secte ou de classe! [Note de 191S.)

le syndicalisme de casser en morceaux le bloc ouvrier, parce que ledit syndicalisme n'a pas, comme vous, la superstition du sulTrage universel?

Mais arrêtons notre attention sur cette curieuse page de Proudhon et surtout sur les expressions plus curieuses encore dont il s'est servi pour caractériser le suffrage universel: c'est de l'atomisme politique, dit-il, de l'athéisme; et il est aussi peu capable d'exprimer la volonté du peuple que le philosophe épicurien d'expliquer la pensée, la volonté, l'intelligence par les seules combinaisons des atomes. Qu'est-ce à dire? et que signifient ces expressions bizarres d'atomisme et d'athéisme, et cette comparaison non moins étrange avec la philosophie épicurienne? C'est qu'en réalité nous avons ici, clairement énoncées par Proudhon, les raisons essentielles qui séparent le socialisme de la démocratie et qui rendent l'usage pur et simple des institutions et de la pratique démocratiques si dangereux et si dissolvant pour le socialisme. Le guesdisme, sans aller plus loin, en est la démonstration par le fait la plus pertinente qui soit, lui qui, parti d'une conception socialiste de la lutte de classe, a abouti par l'emploi inconsidéré du seul suffrage universel à la dégénérescence démocratique que l'on sait La démocratie, on l'a dit bien souvent, ne connaît que rindividu, l'individu abstrait, la monade individuelle; la société démocratique n'est que la jux-

taposition de ces unités individuelles abstraites que sont les citoyens; et le suffrage universel n'est que le moyen d'en faire la sommation. Proudhon a donc bien raison de dire que le suffrage universel, c'est de Fatomisme. Mais, dans le ciel d'Epicure, les atomes tomberaient éternellement dans le vide en ligne droite, sans jamais s'accrocher et sans jamais former un monde, s'il n'y avait le clinamen: et qu'est-ce que le clinamen? C'est, au fond, tout simplement, le hasard. On y a quelquefois vu la liberté. La liberté, en effet, n'est pas sans quelque affinité avec le hasard, en tant qu'elle est ce génie anarchiste dont nous parlions plus haut et qui s'amuse si malicieusement à dérouter tous nos pédants intellectualistes et tous nos sociologues en mal de prévisions scientifiques. Mais, sans tant finasser, mettons que le clinamen épicurien c'est, tout bêtement, le hasard. Or, dans le ciel démocratique, quel est le hasard qui empêche nos atomes civiques de pleuvoir éternellement en ligne droite, qui les fait dévier et s'accrocher ensemble pour former une société? C'est, tout bonnement, le hasard de l'urne, de l'urne sainte électorale. Ne nous étonnons plus de la dévotion que la démocratie a vouée au suffrage universel: sans l'urne, évidemment, elle n'existerait pas. Derrière l'urne, il y a bien les Partis, et derrière les Partis il y a bien l'Etat, dont ils ne sont que la menue monnaie, le démembre-

ment, la dislocation apparente; mais tout le système, dans son mécanisme brutal, gravite bien néanmoins autour de TUrne et de ses hasards.

Et en dernière analyse, qu'est-ce donc que la démocratie? C'est une agglutination accidentelle d'individus, une poussière d'individus que les hasards des pluies électorales agglomèrent en tas:l cela forme des partis, un Etat, mécaniquement; quoi d'étonnant, dès lors, que la démocratie ne soit qu'une anarchie que le hasard cristallise en bureaucratie, une anarchie qui se précipite en bureaucratie comme en son résidu normal, une anarchie qui, sans la bureaucratie, qui en est vraiment le noyau, le centre et le cœur, ne serait qu'une poussière, la pluie des atomes avant le clinamen. Si bien qu'en fm de compte on aboutit à cette conclusion: la démocratie, c'est l'Etat, et l'Etat, c'est la bureaucratie, c'est-à-dire ceux, comme dit Péguy, qui sont « de ce côté-ci du guichet, du bon ».

Notre analyse serait incomplète, si nous n'ajoutions cependant que, dans les temps héroïques, il y a autre chose pour cimenter l'unité de la démocratie, autre chose que les hasards de l'urne sainte électorale. Cette autre chose, c'est le patriotisme (1), c'est, autrement dit, l'idée de la mis-

(1) On pourrait, en effet, distinguer deux formes de la démocratie: la démocratie guerrière et la démocratie paci-

sion de l'Etat conçu sous l'aspect guerrier, conquérant: car, il ne faut pas s'y tromper, il n'y a pas de patriotisme sans cette idée de la mission guerrière de l'Etat; la guerre nourrit le patriotisme, comme la grève nourrit le socialisme; et c'est pourquoi la négation de la patrie par le syndicalisme révolutionnaire apparaît une chose si grave: c'est qu'elle équivaut vraiment à la néga-

flsie; la démocratie qui vivait sur le souvenir des guerres de la Révolution et de l'Empire, et celle qui est issue de la Révolution dreyfusienne. Et l'on pourrait pousser assez loin l'opposition de ces deux formes de la démocratie: la première, classique (Agathon se place bien au point de vue de cette démocratie classique, dans sa campagne contre la Sorbonne), et la seconde anticlassique; toutes les deux, évidemment, anticléricales, mais celle-là plus clemenciste et celle-ci plus combiste; l'une patriote révolutionnaire k la mode de 1792, et l'autre pacifiste humanitaire; et l'évolution de l'école laïque, depuis 1870, traduirait assez bien le passage d'une forme de la démocratie à l'autre; on sait, en effet, qu'avant l'Affaire les instituteurs étaient tous d'ardents patriotes; l'école laïque avait pour dogme fondamentall'idée patriotique; soudain, tout a changé, et elle est devenue pacifiste, voire hervéiste, l'hervéisme n'étant d'ailleurs qu'un pacifisme exaspéré. Maintenant, quand V Action française prétend qu'il n'y a pas entre ces deux formes de la démocratie une différence de nature, il semble bien qu'elle ait raison; car la facilité avec laquelle un patriote révolutionnaire devient pacifiste et avec laquelle, en fait, l'école laïque, de revancharde, est devenue hervéiste, montre que les bases du patriotisme sont bien fragiles quand elles ne

tion de la démocratie et de l'Etat eux-mêmes; nos démocrates le sentent bien, et ils voudraient ranimer, galvaniser l'idée patriotique: mais, comme d'autre part ils sont pacifistes à outrance, comme ils ont perdu toute notion de la mission guerrière de l'Etat, tous leurs efforts restent frappés d'une contradiction mortelle, tous leurs discours patriotiques sonnent affreusement le creux; et il ne reste vraiment plus de la démocratie que les hasards du clinamen électoral, que ce stupide mécanisme, aveugle et brutal, fonctionnant à vide. C'est de l'atomisme pur, corrigé par le seul hasard; c'est du matérialisme pur, de l'athéisme ab-

sent qu'idéalistes: le vrai patriotisme, VActlon française a bien raison de le dire, est terntorial; un patriotisme de la « France, mais... » à la Ranc, est une dérision. Il faudrait enfin se demander quel est le véritable sens du réveil nationaliste actuel et s'il n'est pas une manœuvre de la démocratie bourgeoise ploutocratique prenant le masque de l'ancienne démocratie guerrière, pour refaire une sorte de virginité patriotique à la République discréditée et avilie; elle ferait ainsi coup double: elle escamoterait le mouvement de VAction française et serait en meilleure posture pour mater le syndicalisme ouvrier: je crois bien que le pseudo-ministère national et la présidence Poincaré n'ont pas d'autre but. A noter que Clemenceau, qui incarne bien l'ancienne démocratie classique et guerrière, au contraire de Combes qui personnifie la nouvelle démocratie pacifiste et théocratique, s'est déclaré partisan du service de trois ans. {Note de 191S.)

solu, une « sécularisation » complète et la disparition absolue de tout mythe: c'est-à-dire le néant, la mort, et la mort bête, veule et lâche des êtres qui ont abdiqué, mettent parfois des années, voire des siècles, pour mourir, insultant d'autant plus la vie par leur honteuse agonie que celle-ci se prolonge davantage.

Mais, pour étudier à fond et mettre en plein relief ce génie individualiste et dissolvant de la démocratie, cette hache qui, comme dit Proudhon, divise le peuple, il faut voir quelle attitude la démocratie observe vis-à-vis de ce fait essentiel de la vie ouvrière et de la lutte de classe qu'est la grève. Et quand je dis: la démocratie, j'entends, on le devine bien, toute la démocratie, voire socialiste, voire sociale-démocratique; on sait que Guesde, par exemple, n'a jamais eu en face des mouvements grévistes qu une attitude franchement hostile; la grève n'est, à ses yeux, qu'un retour à l'état de nature; quant à Jaurès, il est simplement comique de voir à quels efforts, à quelles contorsions d'acrobate il se livre pour se donner l'air d'un homme qui admet la grève, par lui-même déclarée un (f pis-aller )). Jaurès, en bon tribun qui flaire toujours d'où vient le vent, essaie actuellen ent, pour redorer son blason... révolutionnaire passablement terni, de flatter la Confédération-, il se pose comme son défenseur, il lui caresse réchine; il l'embrasse pour mieux l'étouffer;

Guesde, lui, dégoûté, écœuré, se tient à Técart, ne songe qu'à reprendre son indépendance, et, pour commencer, refonde un journal à lui (1). Mais laissons ces misérables contingences... politiciennes. La démocratie, en face des grèves, comme d'une manière générale en face du mouvement ouvrier, je veux dire, on m'entend bien, du mouvement syndicaliste, est désorientée; elle ne comprend pas; ou plutôt elle ne comprend que trop; elle sent bien qu'elle se trouve là en présence d'un fait révolutionnaire qui semble bien équivaloir à sa propre négation. Aussi, n'a-t-elle qu'un désir, ne forme-t-elle qu'un souhait: supprimer ce fait, le biffer de l'histoire contemporaine; et elle connaît si bien le caractère scissionnaire, la vertu dissolvante et pulvérisante de son sacro-saint suffrage universel, qu'elle ne rêve qu'une chose: appliquer cet admirable mécanisme de décompo-

(1) Guesde, en effet, fondait alors le Socialisme, Journalrevue hebdomadaire, comme Brousse le Prolétaire, et l'on pouvait se demander si toutes les anciennes chapelles socialistes n'allaient pas ressusciter. Mais toutes ces feuilles vécurent ce que vivent les ros..,es, l'espace d'un matin. Aujourd'hui, tout s'est fondu dans le socialisme unifié, où Jaurès domine, et où Guesde n'a plus qu'un rôle fort effacé. Au demeurant, l'idéologie socialiste semble bien agonisante; Croce a dressé l'acte mortuaire du socialisme: ce ne sont pas les Unifiés, certes, qui le ressusciteront. {Note de 191S.)

sition à la grève; électoraliser, parlementariser la grève, c'est, en effet, le sûr moyen pour en détruire toute la substance révolutionnaire; l'effet est mathématiquement certain; elle le sait bien; et les ouvriers le savent bien aussi, eux qui repoussent avec la dernière énergie toutes les belles réformes de nos excellents radicaux et socialistes genre Millerand-Golliard.

La grève est un phénomène de vie et de psychologie collectives; ici entrent en jeu des sentiments collectifs très puissants, très contagieux, presque électriques; que la masse reste à l'état indivis, à l'état de masse, et conserve son unité spirituelle originelle profonde, et chaque ouvrier a sa volonté noyée, absorbée dans cette unité : l'égoïsme individuel, l'intérêt privé, les misérables préoccupations personnelles, les petites lâchetés secrètes disparaissent; il n'y a plus qu'une masse électrisée, une personnalité collective complexe tout entière transportée, d'un seul élan unanime et puissant, aux plus hauts sommets de l'héroïsme et du sentiment du sublime. Que viendrait faire ici la loi, la démocratie, avec sa manie votarde et son dogme stupide des majorités? Tout simplement briser, émietter, casser en morceaux, pulvériser cette unité, redonner à chaque ouvrier, dans le silence propice du vote secret, la liberté de la trahison et de la lâcheté, la liberté de l'égoïsme et de la peur. Le vote secret — voilà bien, au reste,

le symbole parfait de la démocratie. Voyez-moi ce citoyen, ce membre du Souverain, qui vient en tremblant exercer sa souveraineté; il se cache, il fuit les regards de la société; aucun bulletin ne sera assez opaque pour dérober aux regards indiscrets sa pensée intime, son acte do souveraineté; il entre comme un voleur dans la cabine d'isolement: le voilà seul, avec sa conscience, ce prétendu maître du moment; il se recueille, il est libre — libre comme la monade de Leibnitz, toutes portes et fenêtres closes ! Car c'est ainsi qu'en réalité la démocratie conçoit la liberté: c'est la liberté de la monade ou, si Ton aime mieux, la liberté d'Epicure, retiré du monde, dans la paix de son égoïste et solitaire ataraxie, loin des soucis et des tracas de la vie publique, libre et souverain dans sa solitude et son néant. Et voilà comment la démocratie entend le Peuple-Roi: de sa puissance collective, il ne reste plus, grâce à elle, qu'une procession d'ombres craintives, venant exercer en tremblant et en se cachant, dans le silence de leur conscience abandonnée à son égoïsme et à sa lâcheté, leur soi-disant souveraineté !

Un bourgeois démocrate ne manquera pas ici de me dire que nous supprimons, nous, tout simplement la liberté; il nous sortira le grand axiome de la philosophie et de l'économie politique bourgeoises, qu'un seul ouvrier, quand il veut travail-

1er, est libre de le faire et doit être protégé dans cette liberté par toute la force publique ; notre bon bourgeois ne se rend pas compte de ceci, il ne réfléchit pas à ceci: que lui, patriote, lui à qui le seul nom d'Hervé donne la colique, n'admettrait sûrement pas, en cas de guerre, qu'un quelconque citoyen vînt lui sortir sa soi-disant liberté sacrée pour se dispenser de marcher à la frontière; il dirait tout de suite : fusillez-moi cet homme-là, c'est un traître, un déserteur, un monstre; au besoin, s'il n'aimait toujours mieux laisser agir les autres, la fameuse force publique, pour qui tout bon bourgeois dans sa maison a un respect de sauvage pour son fétiche, il le fusillerait lui-même. Eh bien, qu'il se dise donc une bonne fois que la grève, c'est la guerre, et qu'aux yeux des ouvriers, le non-gréviste est un traître, un déserteur, un être monstrueux et qui, abandonnant ses camarades dans la lutte, est bien mal venu d'invoquer sa liberté, car sa liberté, c'est de la traîtrise, de la lâcheté, un crime de lèse-solidarité ouvrière!

La liberté! Toujours invoquée avec ferveur aux époques de décadence, dit Proudhon dans la Guerre et la Paix; et qui osera dire que Proudhon n'aimait pas la liberté, lui qu'on considère toujours comme le père de l'anarchie'? Qu'est-ce en effet que la décadence? On pourrait la caractériser en quelques mots : c'est une dissolution de l'idée sociale, une retraite de chaque individu au

fond de sa coquille, de ce qu'il (ippelle hypocritement sa liberté; l'individu ne veut plus rien savoir; il ignore et veut ignorer le social; il ne connaît plus que son bon plaisir: l'art pour l'art; l'amour pour l'amour; la science pour la science; la liberté pour la liberté; et ce qu'il y a de plus remarquable, mais aussi de plus logique et de plus naturel, c'est qu'il n'y a pas en même temps d'époques où l'on soit moins libre effectivement et où le despotisme collectif, sous la forme de l'Etat, se fasse sentir plus lourdement que dans ces époques de décadence, où toujours la liberté est invoquée avec ferveur. La force de l'Etat, les débordements étatiques, ne sont-ils pas faits de l'abdication sociale de tous? On pourrait aussi définir la décadence: un retour à la liberté végétative et animale, qui se donne les apparences, qui se croit un raffinement de liberté spirituelle et morale; une rechute dans la barbarie, qui se prend pour le dernier mot de la culture. M. Bergson nous enseigne que l'intellectualité et la matérialité sont choses identiques; et, nous l'avons vu déjà, la matérialité, à ses yeux, c'est simplement le mouvement de détente de l'esprit, l'esprit qui s'étend paresseusement dans l'espace, les neurones étant désenlacés, flottants, fatigués. Or, les époques de décadence sont bien caractérisées par une intellectualisation croissante de toute chose, c'est-à-dire, si nous appliquons les idées de M. Bergson, par

une matérialisation croissante: on pourrait dire aussi une sécularisation, une laïcisation, une étatisation; Etat abstrait, droit abstrait, morale abstraite, éducation abstraite; tout devient abstrait, laïque, démocratique et obligatoire; c'est la mort du mythe, ajouterons-nous encore; Apollon l'emporte sur Dionysos; Apollon, l'intellectualiste, l'esprit d'individualisation, le créateur de l'apparence individuelle et le fondateur des Etats, sur Dionysos, le mystique, le dieu qui nie l'individualisation, en brise les bornes étroites, et replonge l'âme exorbitée dans le courant de l'âme universelle (1). Et nous comprenons enfin que Proudhon ait appelé le suffrage universel un «athéisme». «A chaque progrès marqué des impulsions dionysiaques, écrit Nietzsche (2), on a la sensation que cet

(1) L'opposition d'Apollon et de Dionysos n'est peut-être pas présentée ici d'une manière très exacte, car ce qui s'oppose au mysticisme dionysien, ce n'est pas tant l'intellectualisme apollinien que l'intellectualisme socratique, mais ce que j'ai dit dans mon Introduction précisera mon point de vue. Il va sans dire aussi qu'il est nécessaire, pour comprendre tout ce passage, de se reporter à l'admirable Origine de la Tragédie de Nietzsche, — le premier et peut-être le plus beau et le plus profond des livres laissés par ce grand barbare, qui, avec Gœthe et Hegel, est de ces Allemands de génie qu'un Français peut lire avec profit. {Note de 191S.)

(2) Nietzsche, Origine de la Tragédie, p. 188.

;M l 1.1 ;S MÉFAITS DES INTELLECTUELS

affranchissement dionysien des entraves de l'individu se manifeste tout d'abord au préjudice des instincts politiques, on incitant à l'indifférence et même à l'hostilité à leur endroit, si certain qu'il soit, d'autre part, qu'Apollon, ordonnateur des Etats, est aussi le génie du principe d'individualisation... Non moins fatalement par ailleurs, la prépondérance absolue des instinct» politiques entraîne un peuple dans la voie do la sécularisation la plus extrême, dont la plus grandiose expression, mais aussi la plus effrayante, est Vimperium romanum. »

Nietzsche aurait pu ajouter: et l'Etat napoléonien français du xix" siècle, l'Etat moderne ébauché par la royauté française et porté à son plus haut point d'exaltation par la Révolution et l'Empire, expression peut-être plus grandiose et plus effrayante encore de cette « extrême sécularisation », que Vimperium romanum, lui-même. Personne ne niera, je suppose, que nous ne soyons le peuple le plus étatisé, le plus centralisé, le plus intellectualisé, le plus sécularisé et laïcisé de la terre; personne non plus ne niera que ce soit chez nous que la décadence sociale moderne soit le plus avancée et oii la volonté soit le plus malade : au reste, que les autres peuples ne s'en réjouissent pas trop, car c'est ici le cas de répéter avec Marx: de te fabula narratur; et l'on ne voit pas qu'ailleurs les mœurs soient beaucoup plus solides: il

y a partout, dans tout notre monde moderne, bien des signes de dissolution morale et de détraquement. Nous avons seulement le privilège d'être plus avancés dans la voie de la décomposition, car dans le mal comme dans le bien la France ne se plaît que dans l'extrême et le classique.

Mais comprend-on maintenant l'importance de cette idée de la grève générale? C'est précisément dans ce peuple le plus intellectualisé et le plus étatisé de tous que surgit cette forme nouvelle du mythe, cette incarnation nouvelle de Dionysos, la grève générale. Et ne voit-on pas que cela est la cause de ceci"! S'étonnera-t-on encore que la classe ouvrière française soit, jusqu'ici, la seule, ou presque, à avoir retenu avec une étrange et toute particulière prédilection cette idée de la grève générale? C'est de la même manière, on le sait, que se développa, au sein de Vimperium romanum et contre lui, le mythe chrétien. Et ce n'est pas sans raisons très sérieuses et très solides qu'on a donc pu rapprocher de la conquête chrétienne la conquête syndicaliste.

Page 1