CHAPITRE V
La fin de Tère alexandrine
Culture alexandrine et culture des producteurs: le socialisme^ comme socratisme et alexandrism,e universels. — Le réveil de la culture tragique: la philosophie de M. Bergson com,me antiplatonism,e. — Rôle du capitalisme; le syndicalisme comme héritier du capitalisme industriel. ■ — Souveraineté du producteur et fin du règne de Z'homme théorique: triomphe de la Liberté sur rUnité; l'ordre géométrique et l'ordre vital; fin de l'Etat napoléonien.
Pour bien montrer toute l'importance et toute la signification du mythe de la grève générale, je crois qu'il ne sera pas inutile de reproduire ici les quelques pages suivantes de Nietzsche, que je trouve dans son admirable Origine de la Tragédie: elles me paraissent constituer une critique si pertinente, si exacte et si aiguë du monde moderne qu'elles viennent naturellement ici comme préface tout indiquée à cette philosophie de la production que nous voudrions dégager et dont
l'idée de la grève générale est le mythe grandiose. Les voici:
« Tout notre monde moderne est pris dans les filets de la culture alexandrine et a pour idéal Vhomme théorique, armé des moyens de connaissance les plus puissants, travaillant au service de la science, et dont le prototype et ancêtre originel est Socrate. Cet idéal est le principe et le but de toutes nos méthodes d'éducation: tout autre genre d'existence doit lutter péniblement, se développer accessoirement; on le tolère: on ne le préconise pas. Une disposition d'esprit presque effrayante fait qu'ici, pendant un long temps, l'homme cultivé ne fut reconnu tel que sous la forme de l'homme instruit...
« Combien resterait incompréhensible à un véritable Grec le type, compréhensible en soi, de l'homme cultivé moderne, Faust, épuisant, sans être assouvi jamais, tous les domaines de la connaissance, adonné à la magie et voué au diable par la passion de savoir, ce Faust, qu'il nous suffit de comparer à Socrate pour constater que l'homme moderne commence à pressentir la faillite de cet engouement socratique pour la connaissance, et qu'au milieu de l'immensité solitaire de l'océan du savoir, il aspire à un rivage! Lorsque Goethe, à propos de Napoléon, déclare un jour à Eckermann: « Oui, mon ami, il y a aussi une produc- « tivité des actes », il rappelle ainsi, d'une ma-
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nière charmante et naïve, que l'homme non théorique est, pour les hommes modernes, quelque chose d'invraisemblable et de déconcertant, de sorte qu'il faut encore une fois la sagesse d'un Gœthe pour concevoir, que dis-je, pour excuser un mode d'existence aussi insolite.
« Et l'on ne doit plus se dissimuler désormais ce qui est caché au fond de cette culture socratique: l'illusion sans bornes de l'optimisme! Il ne faut plus s'épouvanter si les fruits de cet optimisme mûrissent, si la société, corrodée jusqu'à ses couches les plus basses par l'acide d'une telle culture, tremble peu à peu de la fièvre de l'orgueil et des appétits, si la foi au bonheur terrestre de tous, si la croyance à la possibilité d'une semblable civilisation scientifique se transforme peu à peu en une volonté menaçante, qui exige ce bonheur terrestre alexandrin et invoque l'intervention d'un Deus ex machina « à l'Euripide » ! Il faut remarquer ceci: pour pouvoir durer, la civilisation alexandrine a besoin d'un état d'esclavage, d'une classe serve; mais, dans sa conception optimiste de l'existence, elle dénie la nécessité de cet état; aussi, lorsque l'effet est usé de ses belles paroles trompeuses et lénitives sur la « dignité de l'homme » et la « dignité du travail », elle s'achemine peu à peu vers un épouvantable anéantissement. Rien n'est plus terrible qu'un barbare peuple d'esclaves qui a appris à regarder son exis-
tence comme une injustice et se prépare à en Cirer vengeance, non seulement pour soi-même, mais encore pour toutes les générations à venir. Contre la menace d'un tel assaut, qui oserait, en toute assurance, appeler à l'aide nos religions blafardes et épuisées qui, même dans leurs fondements, ont dégénéré jusqu'à devenir des religions savantes; au point que le mythe, cette condition préalable nécessaire de toute religion, est désormais et partout sans force et que, même aussi dans ce domaine, règne à présent cet esprit optimiste que nous venons de définir comme le germe de mort de notre société (1).
« Pendant que l'imminence du malheur, qui sommeille au sein de la culture théorique, trouble de plus en plus l'homme moderne et qu'il cherche avec inquiétude, parmi le trésor de ses expériences, les moyens aptes à détourner le danger, sans bien croire lui-même à leur efficacité, tandis qu'i) commence à percevoir les conséquences de ses propres errements, certaines natures supérieures, des esprits élevés, enclins aux idées générales, ont su, avec une incroyable perspicacité, employer
(1) Nos modernistes catholiques se reconnaîtront-ils dans ce passage? Ils veulent accorder le christianisme avec l'esprit moderne, caractérisé, en effet, par le scientisme et l'optimisme: et une religion savante et à base d'optimisme ne peut être évidemment que «blafarde et épuisée».
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les armes mêmes de la science pour montrer les limites et la relativité de la connaissance et démentir ainsi péremptoirement la prétention de la science à une valeur et une aptitude universelles. Il fallut, pour la première fois, reconnaître comme illusoire la présomption d'approfondir l'essence la plus intime des choses au moyen de la causalité. Le courage et la clairvoyance extraordinaires de Kant et de Schopenhauer ont réussi à remporter la victoire la plus difficile, la victoire sur l'optimisme latent, inhérent à l'essence de la logique, et qui lui-même fait le fond de notre culture...
« La culture socratique ne tient plus le sceptre de son infaillibilité que d'une main tremblante, ébranlée qu'elle est de deux côtés à la fois par la crainte de ses propres conséquences, qu'elle commence à pressentir peu à peu, et parce qu'ellemême n'a plus, dans la valeur éternelle de ses fondements, la confiance naïve de jadis; et c'est alors un triste spectacle que celui de la danse de sa pensée, toujours en quête de formes nouvelles pour les enlacer avec ardeur, et qui les abandonne soudain en frissonnant, comme Méphistophélès les lamies séductrices. C'est bien là l'indice de cette « faillite », dont chacun parle couramment comme du mal organique originel de la culture moderne. Effrayé et désappointé des conséquences de son système, l'homme théorique n'ose plus s'aventurer
dans la débâcle du terrible torrent de glace de l'existence: anxieux et indécis, il court çà et In sur le rivage...
« L'optimisme l'a énervé à ce point. En mômo temps, il sent combien une culture, basée sur le principe de la science, doit s'écrouler dès l'instant qu'elle devient illogique, c'est-à-dire qu'elle recule devant ses conséquences. Notre art proclame cette universelle détresse. C'est en vain que. par l'imitation, on s'appuie de toutes les grandes époques productrices ou des natures créatrices supérieures; c'est en vain que, pour la consolation de l'homme moderne, on amoncelle autour de lui toute la « littérature universelle », et qu'on l'entoure des styles et des artistes de tous les temps, afm que, tel Adam au milieu des animaux, il puisse leur donner un nom — il reste malgré tout l'éternel affamé, le « critique » sans joie et sans force, l'homme alexandrin qui n'est, au fond, qu'un bibliothécaire et un prote et qui perd la vu< misérablement à la poussière des livres et aux fautes d'impression » (1). ^
On ne manquera pas de me dire, ayant lu ces quelques pages de Nietzsche, que ce réquisitoire contre le monde moderne va plus loin que le monde moderne et atteint, par-delà, le socialisme
(1) Nietzsche, Origine de la Tragédie, pp. Ifi2 et suiv.
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lui-même; que c'est là le réquisitoire d'un aristocrate condamnant la science comme étant une grande force démocratique, égalitaire, émancipatrice de tous les individus. Oui, oui, c'est entendu; Nietzsche est un aristocrate; personne ne le nie ni ne pense seulement à le contester. Mais attendez: de quelle science, s'il vous plaît, est-il question ici, de quelle culture"^ De la science abstraite, cosmologique et encyclopédique; de votre science à vous tous, ô intellectuels laïques modernes, qui avez remplacé les anciens clercs; et de la culture alexandrine, de votre culture à vous, alexandrins modernes; et certes, vous devez sentir combien le regard de Nietzsche a pénétré profondément en vous, mettant à nu, impitoyablement, le secret intime et, comme dirait l'autre, l'homme de la Prière sur l'Acropole, votre dernier grand ancêtre, « la dépravation intime de votre cœur». Oui, oui, vous êtes démocrates, égalitaires; vous faites profession d'aimer la science et le peuple; mais vous pensez que chez vous « le savoir est tout entier retiré » et qu'il vous appartient, en conséquence, de conduire le peuple; la science démocratique, allons donc! laissez-moi rire! — la science alliée à la production, la science technique raisonnée, la science dépendance de l'atelier, la vraie science, en un mot, oui, à la bonne heure; le vrai savant, c'est, aujourd'hui, le producteur; et, comme dit Proudhon, l'industriel est devenu supérieur au sa-
vant classique; mais votre science à vous, vos théories abstraites, cosmologiques, sociologiques, toutes ces choses qui n'ont rien à voir avec la production, qui prétendent planer au-dessus d'elle, nobles et immatérielles, et dont vous vous arrogez le monopole et la garde, ô possesseurs modernes de la Vérité laïque, ô dignes successeurs des Encyclopédistes, mais c'est la quintessence de l'aristocratie! Et de quelle aristocratie! de la plus funeste des aristocraties, de l'aristocratie mtellectuelle, c'est-à-dire la morgue, le pédantisme et la stérilité au pouvoir! Et vous avez besoin, oui, d'une classe serve qui produise pour vous, qui vous entretienne, ô vous les éternels entretenus! Vous avez besoin « des goujats de la création » pour vous dispenser du « servile » travail manuel, ô vous qui ne savez que penser, je veux dire assembler des fiches; vous êtes des mondains, vous aimez la science oisive, la physique, je veux dire la sociologie amusante (les temps ont changé depuis M. de Voltaire); vous êtes les éternels inutiles, les non-producteurs, l'Etat, le monde, le parasitisme incarné et le plus féroce des parasitisme?, car vous exploitez sans vergogne, exploitant au nom de l'Esprit-Saint laïque moderne! Et voilà pourquoi le syndicalisme vous épouvante, le syndicalisme, révolte de ces producteurs qu'une fois de plus vous espériez asservir, exploiter et dominer, car votre socialisme saint-simonien, soi-di-
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sant démocratique et égalitaire, serait l'exploitation portée au maximum, puisque ce serait l'Etat maître de tout, l'Etat, c'est-à-dire vous!
Et voyez. Nous avons, tout le long de cet ouvrage, essayé de faire ressortir l'identité, ou tout au moins l'analogie de ces trois choses: l'échange, le concept et l'Etat; marchands, intellectuels et politiciens nous sont apparus comme ayant entre eux des affinités, voire une parenté profonde; cette idée a été comme le leitmotiv de notre étude. Eh bien, cette science oisive dont nous parlons, cette science abstraite, cosmologique et encyclopédique, dont les intellectuels sont les coryphées, c'est bien la science d'une bourgeoisie marchande et administrative, la science comme peuvent la concevoir des gens qui restent étrangers à la production, qui vivent à côté et au-dessus d'elle. La prodigieuse complexité du travail productif leur échappe: ils rabattent tout sur le plan uniforme d'une science une, d'une mathématique universelle, sur le plan de l'échange; et ce sont gens pressés, gens qui ont hâte de jouir et de consommer, et pour qui la durée n'existe pas, puisque dans leur temps mathématique il n'y a que des moments juxtaposés à des moments, comme dans l'échange il n'y a que des marchandises à côté de marchandises et, dans l'Etat démocratique, des voix s'ajoutant à des voix — gens grossiers, parvenus du négoce, de l'agio ou de la banque, par-
venus de l'administration et de la politique, parvenus de l'intelligence, tous brocanteurs et agioteurs, brasseurs d'affaires, brasseurs d'idées, brasseurs d'élections, sans respect pour rien, dévorant tout avec la voracité d'une bande en pays conquis. Après eux, le déluge. Carpe diem. Ils ont bien cure de l'éternité, ces consommateurs. Les producteurs sont là pour réparer les ruines.
Ces marchands, ces socialistes parlementaires, ces saint-simoniens conçoivent naturellement l'économie sur le patron de la politique, comme une ample hiérarchie administrative, avec plans grandioses et vastes, embrassant, du centre et de haut, tout le système de la production industrielle et agricole, plans élaborés par les cerveaux encyclopédiques de nos possesseurs infaillibles de la science une; tout sera prévu, l'immense machine, l'Etat étant l'unique moteur, fonctionnera avec une régularité parfaite et marchera si bien, que chacun de ses rouages, je veux dire chaque ouvrier, ne sera plus absorbé par la vulgaire production (réduite, d'ailleurs, à la simple fonction, plus noble, de surveillance), que le temps, dès maintenant calculable, le petit temps mathématique de une heure vingt et une minutes. Pas plus. Ce qui revient à dire que tout le monde pourra devenir un homme théorique, un lettré, un mandarin, dans cette immense Chine socialiste; c'est donc en perspective un alexandrinisme universel, la menue
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monnaie de Socrate et de Faust devenant la monnaie courante, ayant cours sur tous les marchés.
Et ce sera comme une immense ascension de tous les hommes hors des régions croupissantes du travail et de la production vers les régions nobles et aristocratiques du loisir cultivé, de la science oisive; la terre tout entière transformée en un salon, où seront légion les beaux discoureurs, les distingués sociologues, construisant des cités futures rigoureusement scientifiques, à la grande satisfaction des femmes, toutes émancipées et buvant leurs paroles comme, autrefois, celles des poètes; il ne sera plus question, naturellement, ni de droit ni de mariage; je crois même que la jalousie aura disparu de ces âmes heureuses, baignant dans la clarté totale de l'intellectualisme le plus absolu; la ménagère ne sera plus qu'un souvenir; la courtisane fleurira, compagne complaisante et spirituelle des hommes, devenus tous de beaux esprits (1). Ainsi, tout passera sur le plan de l'échange, d'un libre-échange universel, ne rencontrant plus devant lui d'autre protectionnisme que celui de la fantaisie et du caprice d'hommes et de femmes complètement
(1) Un de nos socialistes les plus spécialisés en... idéalisme, E. Fournière, n'a-t-il pas dit que « la prostituée était la compagne naturelle du penseur » ? Et ceci n'était-il pas écrit dans L'Ame de Demain, p. 140?
libérés de tout préjugé, ayant chassé riiuiiiit^ur et la pudeur, pour se livrer aux plaisirs incessamment variés d'un agio et d'un rut éternels.
Voilà bien, je pense, le rêve ébauché par tous nos socialistes bourgeois, démocrates intellectuels, alexandrins modernes; mais ce rêve, malheureusement, a été interrompu par l'intervention inopportune des producteurs: « Nous ne croyons plus à toutes vos belles paroles, ont-ils déclaré; désormais, nous ne compterons que sur nous; nous ferons de l'action directe; discourez, tant qu'il vous plaira, au Parlement ou dans les salons; nous vous laissons ce plaisir innocent; quant à nous, nous entendons nous émanciper seuls et à notre façon, et, loin de rêver la conquête de cet Etat, dont nous serions encore les victimes et les serfs, nous préparons la grève générale. » Ce langage, simple et rude, a eu le don de jeter, dans tout le camp bourgeois, depuis les conservateurs jusqu'aux socialistes soi-disant révolutionnaires, le trouble le plus extrême; ce qui s'explique, ce langage ne signifiant rien moins que la négation brutale de tous ces intellectuels, de tous ces marchands et de tous ces politiciens, qui rêvaient une fois de plus de vivre en marge de la production et aux dépens des producteurs.
« Oui, mon ami, il y a aussi une productivité des actes. » C'est Goethe, nous rappelle Nietzsche, qui fait à Eckermann cette suggestive confidence,
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— Gœthe, le type même du grand Intellectuel moderne, le grand Dilettante, le grand Alexandrin! Le « aussi » est, en effet, charmant et naïf: il témoigne tout ensemble et de la souplesse de ce grand esprit, si intelligent qu'il était capable de concevoir une autre productivité que celle de la pensée, et de ses limites, puisque, malgré tout, il ne laisse pas de marquer un étonnement assez ingénu devant cette productivité parallèle qu'il appelle la productivité des actes. Et c'est à propos de Napoléon, chose non moins significative, que Gœthe fait cette déclaration remarquable, c'est-à-dire à propos de celui qu'on peut considérer comme la dernière incarnation du génie de la guerre et en qui Nietzsche se plaisait à voir la résurrection, la réapparition, dans notre monde moderne, du génie antique, du génie païen. Macaulay n'a-t-il pas appelé, lui aussi, les soldats de la Révolution et de l'Empire « de modernes païens » ? Je dis : chose non moins significative, car s'il y a une activité, qui soit étrangère à nos Intellectuels, qui soit antipathique à leur génie, — • vous entendez bien que par là je veux dire leur naturel — c'est la guerre, au moins autant que la production. L'affaire Dreyfus a été, en grande partie, une lutte entre intellectuels et militaires; mais, chose prodigieuse, les intellectuels parurent plus héroïques que les militaires, lesquels se révélèrent plutôt beaux parleurs, qu'hommes
d'action; et, en vérité, il n'y a rien de moins militaire que nos militaires modernes; ils se sont intellectualisés, civilisés, c'est-à-dire qu'ils ont perdu le vrai sentiment de l'héroïsme et de l'honneur.
Le vrai héros moderne, c'est le producteur faisant grève, car la grève, c'est la vraie guerre moderne. Mais on connaît les sentiments que nos intellectuels nourrissent à l'égard des grèves et des grévistes, et l'on sait les tentatives subtiles faites par nos parlementaires et ministres socialistes pour ramener sur le plan de l'échange, sur le plan de la diplomatie et du marchandage, l'acte guerrier de la grève, cette révolte du producteur sur le terrain de la production. « Oui, mon ami, il y a aussi une productivité des actes. » Ce n'est plus à propos de Napoléon, à propos des guerres de la Révolution et de l'Empire qu'un nouveau Goethe (1) aujourd'hui ferait cette confidence à un nouvel Eckermann, c'est à propos des grèves. La grève est maintenant, dans notre monde moderne en pleine dégénérescence, l'acte social par excellence, ce qu'était autrefois la guerre, l'acte qui doit engendrer un
(1) Le très distingué et très modeste auteur des Nouvelles conversations de Gœthe avec Eckermann n'y a pas songé, sans doute; si distingué qu'on soit et si gœthéen, on ne peut penser à tout!
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nouveau sublime et reconstituer une nouvelle société, une morale et un droit nouveaux. « Le socialisme, écrit Sorel (1), revient vers la pensée antique; mais le guerrier de la Cité est devenu l'ouvrier de la grande industrie, les armes ont été remplacées par les machines. » Or, cette pensée antique vers laquelle le socialisme revient, c'est évidemment la pensée antique présocratique; on a vu que Nietzsche appelle notre culture moderne une culture socratique et qu'il fait commencer à Socrate ce qu'on pourrait nommer le règne de l'homme théorique: Nietzsche regardait Socrate comme le premier décadent et voyait, en lui le destructeur de l'ancienne cité hellénique héroïque et guerrière.
Nietzsche rend hommage « au courage et à la clairvoyance extraordinaires » de Kant et de Schopenhauer qui, en affirmant la relativité de la connaissance, ont posé, dit-il, les prémisses essentielles d'une culture tragique, et ébranlé jusque dans ses fondements la culture socratique. Mais, pour ne parler que de Kant, M. Bergson a parfaitement montré qu'il partageait encore l'illusion de la science une et de la mathématique universelle; que sa Critique de la raison pure n'avait fait que dégager la théorie de la connais-
(1) Ruine du Monde antique, p. 270.
sance impliquée par la science newtonienne, admise, sans' critique, comme le type éternel de la science, et qu'en définitive, quoi qu'il en ait, Kant reste un platonicien. Il faut venir jusqu'à la propre philosophie de M. Bergson pour trouver la première réaction philosophique nettement caractérisée contre le platonisme. M. Bergson, en s'attaquant au concept, en ruinant l'intellectualisme, en sapant l'illusion fondamentale du mathématisme universel, s'est vu traiter de mystique, de réactionnaire, de poète: signe certain que nos Intellectuels se sont sentis et se sentent menacés dans leur règne par une philosophie qui, redonnant à l'intuition et à l'action la première place, ramène la science à des fonctions plus modestes et lui dénie, sur la table des valeurs, le rang de valeur essentielle.
Mais dans cette révolution, que Sorel a pu appeler une véritable culbute idéologique, le premier rôle revient évidemment au capitalisme. « Le grand mouvement capitaliste moderne nous a rendus beaucoup plus défiants que nos pères pour toutes les choses abstraites; nous avons aujourd'hui l'idée que si les abstractions sont une nécessité pour l'esprit, elles sont aussi une des grandes causes de nos erreurs et que les aspects abstraits d'une notion en sont aussi les aspects faux... Aujourd'hui, l'industrie est si puissante et si progressive, que la connaissance scientifique
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nous semble mince et insuffisante, alors qu'autrefois elle paraissait gigantesque et inépuisable en applications. Il y a eu un vrai renversement, une culbute mettant en haut les notions qui étaient en bas; la superstition des idées n'est plus qu'une survivance; mais cette survivance devait, tout naturellement, se maintenir dans les écoles, c'està-dire au milieu des professionnels de l'idéologie » (1). « Pendant que les inventeurs imprimaient des thèses sur ce que le monde pourrait être, la bourgeoisie, comme dit Marx, prouvait ce que peut l'activité humaine et créait plus de forces productives que toutes les générations passées prises ensemble » (2).
Or, que nous enseigne l'expérience du capitalisme; et, d'abord, quels sont les caractères essentiels de l'action capitaliste? Le capitalisme se présente à nos intellectuels sous un aspect particulièrement désagréable; sans cesse, par exemple, ils dénoncent et vitupèrent l'anarchie capitaliste, le caractère désordonné, imprévisible, de l'action capitaliste. Le capitalisme, en effet, n'obéit à aucun plan concerté; il ne connaît aucune science une, dont il serait la simple application; mû par le seul mobile de l'intérêt, chaque capitaliste va
(1) Ruine du Monde antique, pp. 9-10.
(2) Idem, p. 11.
de l'avant, audacieusement, sans s'occuper du voisin, sauf pour le dépasser; c'est le désordre même, l'anarchie absolue; et toujours le capitalisme invente, cherche du nouveau, bouleverse ce qui est; pour lui rien n'est énernel; tout, à ses yeux, est provisoire; un mouvement prodigieux, un élan, une fièvre de progrès l'animent, le lançant à travers l'inconnu, lui faisant percer sans cesse de nouvelles avenues et découvrir de nouveaux mondes. Création perpétuelle, c'est pour lui qu'il est vrai de dire, avec M. Bergson, que le temps est invention ou n'est rien du tout; que tout n'est pas donné de toute éternité et que l'action brise sans cesse le cercle oii voudrait nous enfermer l'entendement inerte et routinier; pour lui, il n'y a pas, déposée quelque part, toute laite, la Science une, éternelle et immuable, et la connaissance n'est pas la simple découverte ou reconnaissance de cette Science déjà existante; mais au contraire elle est invention, création véritable; savoir, pour lui, n'est pas prévoir, suivant l'axiome du grand pontife de l'intellectualisme abstrait moderne; on ne peut pas prévoir; le temps, invention perpétuelle, durée vécue, vient sans cesse bouleverser, dérouter les prévisions les mieux établies. Le capitalisme, en un mot, est un vrai scandale pour nos intellectuels, ces bureaucrates de la pensée; et ils espèrent bien le mettre un jour à la raison, lorsqu'ils auront trouvé la Science so-
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ciale et qu'installés au Pouvoir ils pourront mettre en pratique les axiomes et les lois de la Sociologie.
Marx aimait à opposer le caractère révolutionnaire de l'économie moderne au caractère conservateur de toute l'économie précapitaliste. Tant que l'économie, en effet, restait stationnaire, conservatrice, maintenant à travers les siècles les mêmes techniques, le monde pouvait sembler un ordre stable, un être immuable; l'idée d'une unité éternelle, d'un ordre éternel, préexistant à tout effort humain, et auquel il n'y avait qu'à s'adapter, s'imposait tout naturellement; le Devenir paraissait faible à côté de l'Etre; l'Histoire, insignifiante a côté de l'Idée; et penser ne pouvait consister qu'à retrouver les œternœ veritates siégeant immuables au fond de je ne sais quel ciel immobile. L'ordre humain ne pouvait être qu'un décalque de l'ordre éternel. Et, en face de cette économie stationnaire, peu développée, où l'échange était rare, la Science, conçue comme une collection de genres ou d'idées soustraits entièrement à tout devenir, et l'Etat, sous sa forme pure, absolutiste, apparaissaient comme étant les valeurs essentielles qui, naturellement, accaparaient tout l'horizon humain.
Le capitalisme est venu ouvrir dans cet ordre immuable, dans cette unité, une brèche formidaple. Mais ici, il faut bien distinguer: il y a le ca-
pitalisme marchand et il y a le capitalisme indutriel; nous avons dit le rôle de réchange: il tii le producteur de réconomie dite naturelle du sein de sa torpeur pour le lancer dans le tourbillon du marché; il provoque ainsi l'essor merveilleux d« forces productives auquel l'humanité assiste depuis le XVI' siècle; mais nous avons dit aussi qu'il pouvait devenir une servitude. Socel n'a-t-il pas considéré le trust américain, par exemple, commo une survivance du capitalisme marchand et usiiraire, peu favorable au véritable progrès des forces productives? On pourrait dire que le capitalisme en tant que purement commercial, aspire lui au? à l'immutabilité, veut éliminer la concurrence, stabiliser le marché, sortir du Devenir pour rentrer dans l'Etre. Le bourgeois n'aspire souvent qu'à se retirer des affaires pour vivre en mondain, en parasite, en aristocrate; il voudrait échapper aussitôt que possible au joug du. travail et de la production pour recouvrer la liberté... de ne rien faire. Négociants, banquiers, financiers, tous ceux qui s'occupent spécialement de l'échange, des operations les plus abstraites de l'économie, sont tous hantés par le rêve aristocratique — tout comme nos démocrates et nos intellectuels. Car la démocratie et l'Etat modernes n'ont qu'un désir, eux aussi : échapper à la loi du mouvement éternel, retourner à la paix et à l'ordre dans l'autorité; l'Etat moderne, sous ses allures libérales, a
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la nostalgie de l'autorité et de la hiérarchie. Et qu'est-ce à son tour que l'intellectualisme mo-, derne, sinon, lui aussi, une sorte de compromis entre les exigences de la science moderne et les souvenirs de l'intellectualisme antique?
Proudhon a appelé le monde moderne une deutérose antique et il dit quelque part que « la Renaissance, la Réforme et la Révolution française n'ont formé qu'une transition ». De même, M. Bergson nous montre dans la philosophie moderne un retour au platonisme; la loi n'est que le genre des anciens adapté à la science de Galilée; en réalité, la philosophie moderne ne tient pas plus compte du temps que la philosophie antique ; c'est une philosophie du donné éternel, comme celle de Platon, et pour elle, toujours, la contemplation est supérieure à l'action.
Il s'agit donc, comme nous l'avons dit, de transcender tout ensemble l'échange, le concept et l'Etat; il s'agit de dégager cette philosophie de l'action et de la production dont le capitalisme a, en quelque sorte, posé les prémisses, mais dont le syndicalisme révolutionnaire, à notre sens, est appelé à tirer toutes les conclusions. Qu'est-ce, en effet, essentiellement, que le syndicalisme révolutionnaire? C'est la lutte engagée par les ouvriers groupés en syndicats, pour faire tomber la tutelle patronale; c'est l'effort pour débarrasser l'atelier de toute direction extérieure et parasitaire, pour
éliminer de son fonctionnement tout ce qui n*e?«t pas nécessaire, techniquement parlant, à la production: le capitaliste, simple possesseur d'or, simple marchand, dont le rôle est tout commercial et l'autorité toute politique, qui enrôle la science et le travail à son service et les soumet à son commandement, n'a plus, aux yeux des ouvriers, aucune véritable utilité ; les ouvriers ont la prétention de tirer d'eux-mêmes, de leur force collective, l'âme qui fera marcher les ateliers; ils estiment que le capitalisme a accompli sa mission historique d'enrôleur, d'éducateur et d'éveilleur des énergies productrices, avant lui endormies et anarchiques; ils se sentent assez grands garçons pour se conduire eux-mêmes dans ces ateliers que le capitalisme a créés, dont il a été jusqu'ici l'âme impérieuse et nécessaire, mais à la bonne marche desquels il devient chaque jour plus inutile. Et que l'on ne craigne rien: le même esprit de progrès, la même volonté d'aller de l'avant, toujours, sans trêve ni repos, les anime; même, ils prétendent que, sans eux déjà, sans le coup de fouet incessant et obstiné de leurs revendications, le patronat, passant du travail à la jouissance, de la production à la consommation, laisserait tomber de ses mains amollies ce flambeau de la vie que, selon Lucrèce, les générations doivent se passer de l'une à l'autre.
Le syndicalisme, en un mot, se présente comme
l'héritier, et l'héritier hardi autant que fidèle, du capitalisme; il prétend en recueillir l'héritage et continuer, que dis-je, développer, porter à son haut point d'exaltation cet essor prodigieux des forces productives, dont le capitalisme a été l'initiateur. Et voyez. On sait qu'il y a toujours eu, au sein de la bourgeoisie, une lutte, ouverte ou latente, entre le capitalisme industriel et le capitalisme marchand, financier, usurier; la partie vraiment productrice de la bourgeoisie a toujours fait effort pour se dégager de la tutelle, souvent fort lourde et onéreuse, du capitalisme financier; et toujours aussi elle a tendu à réduire le rôle de l'Etat, à diminuer, autrement dit, le rôle des non-producteurs dont elle combattait le parasitisme, tandis qu'au contraire les financiers ont toujours eu une tendresse particulière pour l'Etat: ne voyons-nous pas aujourd'hui les gens de la finance afficher des idées socialistes, le socialisme étant, pour eux, naturellement, l'étatisme porté à ses limites extrêmes? Il y a, au sein du capitalisme, une évolution qui le fait passer de la forme usuraire ou commercrale à la forme industrielle et qui tend à dégager sans cesse davantage la production de tout ce qui l'entrave, l'alourdit ou la grève, évolution économique à laquelle fait pendant une évolution politique correspondante, promouvant l'Etat de la forme purement dominatrice et absolutiste à une forme purement administrative. Eh bien! on pourrait dire
que le syndicalisme est le passage à la limite de cette tendance, qui, dans le système capitaliste, se trouve entravée par trop de forces contraires; le syndicalisme, c'est l'organisme industriel dégagé de toute entrave, de toute chaîne, parvenu à la pleine hégémonie; c'est l'atelier capitaliste, mais débarrassé du capitaliste et de tout ce qui protégeait et maintenait la puissance mystique du capitaliste, c'est-à-dire ayant rejeté de ses épaules cet énorme appareil de compression et d'exploitation, cette camisole de force qui s'appelle l'Etat; c'est, pour employer une formule chère à Proudhon, le politique résorbé enlln par l'économique, l'Etat noyé dans les organismes producteurs, désormais seuls debout; c'est, en un mot, le règne enfin conquis, enfin assuré, du producteur, désormais unique souveraineté.
Le producteur! c'est-à-dire Vhomme non théorique, l'antithèse de l'intellectuel, la vivante contradiction de l'alexandrin; ou, pour parler plus exactement, car l'industrie moderne est scientifique, l'homme en qui la théorie n'est plus que la systématisation de la pratique, l'homme en qui a cessé le divorce funeste de la théorie et de la pratique et qui met en application cette magnifique formule de Proudhon : « L'idée, avec ses catégories, naît de l'action et doit retourner à l'action, à peine de déchéance pour l'agent», formule que Proudhon commente lui-même ainsi: «Ce qui
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signifie que toute connaissance, dite a priori, y compris la métaphysique, est sortie du travail et doit servir d'instrument au travail, contrairement à ce qu'enseignent l'orgueil philosophique et le spiritualisme religieux, qui font de l'idée une révélation gratuite, arrivée on ne sait comment, et dont l'industrie n'est plus ensuite qu'une application » (1). « L'idée abstraite est sortie de l'analyse forcée du travail: avec elle, le signe, la métaphysique, la poésie, la religion et finalement la science, qui n'est que le retour de l'esprit à la mécanique industrielle. Le plan de l'instruction ouvrière, sans préjudice de l'enseignement littéraire qui se donne à part et en même temps, est donc tracé; il consiste, d'un côté, à faire parcourir à l'élève la série entière des exercices industriels en allant des plus simples aux plus difficiles, sans distinction de spécialité; de l'autre, à dégager de ces exercices l'idée qui y est contenue, comme autrefois les éléments des sciences furent tirés des premiers engins de l'industrie, et à conduire l'homme, par la tête et par la main, à la philosophie du travail, qui est le triomphe de la liberté. Par cette méthode, l'homme d'industrie, homme d'action et homme d'intelligence tout à la fois, peut se dire savant et philosophe jusqu'au bout
(1) De la Justice dans la Révolution, VP étude, pp. 314-
des ongles, en quoi il surpasse, de la moitié d<' sa taille, le savant et le philosophe proprement dits » (1). « L'enseignement industriel réformé, suivant les principes que nous venons d'établir, je dis que la condition du travailleur change du tout au tout; que la peine et la répugnance inhérentes au labeur dans l'état actuel s'effacent graduellement devant la délectation qui résulte pour l'esprit et le cœur du travail même, sans parler du bénéfice de la production, garanti d'autre part par la balance économique et sociale » (2). « La science... est essentiellement spéculative et ne requiert l'exercice d'aucune autre faculté que de l'entendement. L'industrie, au contraire, est à la fois spéculative et plastique; elle suppose dans la main une habileté d'exécution adéquate à l'idée conçue par le cerveau... Le savant, qui n'est que savant, est une intelligence isolée, ou, pour mieux dire, mutilée, faculté puissante de généralisation et de déduction, si l'on veut, mais sans valeur executive; tandis que l'ouvrier dûment instruit représente l'intelligence au complet... L'industriel, si longtemps dédaigné, devenu supérieur aii savant classique, quel paradoxe! » (3).
Et quelle apothéose du producteur! Personne
(1) De la Justice dans la Révolution, pp. 331-332.
(2) Idem, p. 333.
(3) Idem, p. Zk\.
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n'a parlé du travail plus magnifiquement que Proudhon, et l'on conviendra que je ne pouvais mieux faire ici que de rapporter ces quelques passages de la Justice. On remarquera, d'ailleurs, que cette philosophie de la production, esquissée par Proudhon, trouve une nouvelle confirmation dans le dernier livre de M. Bergson, qui identifie Vhomo sapiens et rhomo faber. Gomme Proudhon et comme Marx, M. Bergson tire la théorie de l'intelligence de la production industrielle.
Et cette philosophie du travail est le triomphe de la liberté, affirme Proudhon. Le triomphe de la liberté, commenterons-nous, sur l'unité, sur cet ordre immuable, au travers duquel le capitalisme industriel a ouvert une large brèche, mais que le capitalisme marchand tend sans cesse à reconstituer, en sorte que, dans les limites de la société bourgeoise, il est impossible aux producteurs de secouer le joug que maintient, sur leur cou, la triple coalition des marchands, des intellectuels et des politiciens: pour transcender l'échange, le concept et l'Etat, un immense elïort sera nécessaire, une lutte grandiose et formidable, une bataille napoléonienne, où le monde du travail, ramassant toutes ses forces et faisant bloc, d'un sursaut suprême, fera crouler le vieux monde et surgir en pleine clarté et en pleine indépendance la société nouvelle. C'est ce qu'exprime le mythe de la grève générale.
Or, que devra réaliser la grève générale? Elle devra réaliser l'unilé dans et par la liberté: et voilà le scandale des scandales, pour tous nos marchands, nos intellectuels et nos politiciens habitués à faire descendre l'ordre d'en haut et à croire qu'une coordination centrale peut, seule, produire l'unité, convaincus, autrement dit, de la nécessité éternelle de l'Etat. Et il faut les voir hausser dédaigneusement les épaules, quand on leur parle d'un mouvement qui, sans mot d'ordre central, sans état-major, chaque atelier gardant toute sa liberté d'allure et sa pleine autonomie, pourrait réaliser cette unanimité héroïque devant laquelle croulerait le vieux monde centralisé et gouverncmentalisé. Ce serait là, selon eux, un vrai miracle (et l'on sait si nos intellectuels, esprits forts superlativement, admettent le miracle où que ce soit) et un démenti par trop catégorique aux décrets de la Science une^ qui, seule, selon Auguste Comte, le pape de notre clergé savant, peut rétablir, au sein de nos sociétés modernes profondément troublées, anarchiques et désorganisées, l'ordre et la hiérarchie nécessaires.
Cette idée de l'ordre descendant d'en haut et ne pouvant être produit que par une coordination centrale, c'est-à-dire par l'Etat, est une des plus enracinées dans l'esprit humain. On a relevé maintes fois le caractère foncièrement jacobin et autoritaire de la démocratie soi-disant Ibérale;
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Proudhon a écrit là-dessus des pages définitives; et M. Aug-agneur, ex-proconsul à Madagascar, grand démocrate devant l'Eternel et libre penseur intrépide, n'a-t-il pas déclaré que ce qui manquait le plus à notre démocratie c'était... l'autorité? Il se réserve sans doute, au moment opportun, d'en faire un usage... napoléonien ; car il est curieux de constater combien nos démocrates rêvent tous de faire leur petit Napoléon (1). Mais il y a mieux en-
(1) Il n'y a rien, au demeurant, de bien extraordinaire à cela, car notre démocratie est un césarisme administratif. Entre la démocratie et le césarisme, il y a affmité de nature : il faut lire à ce propos les pages que Proudhon a écrites dans les Notes et éclaircissements ajoutés à la Justice, sur le Jacobinisme et l'Empire. L'Empire est toujours la dernière pensée et la suprême ressource de la bourgeoisie, celle à laquelle elle pense, dès qu'elle se sent menacée un peu sérieusement: les journées de Juin ont abouti au Coup d'Etat du 2 décembre ; et depuis le l^' mai 1906, où elle a eu si peur, la bourgeoisie ne rêve plus que de pouvoir fort pour écraser ces satanés syndicalistes : c'est ce qui explique la marche accélérée de notre démocratie vers l'arbitraire et l'autoritarisme. L'ordre napoléonien est un ordre purement gouvernemental, purement mécanique, purement bureaucratique, cher à une bourgeoisie affamée de tranquillité extérieure, d'affaires fructueuses et vivant au jour le jour; et cet ordre brutal, sans âme, tout matérialiste, est manœuvré par la bohème: bohème bonapartiste, bohème républicaine, bohème socialiste, gens d'affaires et de plaisirs, société d'entretenus,
corc: et cette idée do Tordre par l'Etat a vraiment le don d'égarer beaucoup d'esprits et de les amener aux conceptions les plus... incohérentes. Ne voyons-nous pas, par exemple, nos nationalistes de r Action française rêver je ne sais quel syndicalisme royaliste! Au fait, voilà une preuve du fameux complot. Il ne faut plus en douter: la Confédération est de mèche avec le Roi — ce Roi sauveur, qui doit arbitrer le capital et le travail et
pour ne pas employer un mot plus énergique et plus populaire. C'est vraiment ce que Proudhon appelait le « règne Louis XV des bourgeois » : après nous le déluge I Dans cet ordre, toutes les forces, par nature libres et sociales, comme la religion, la propriété, la famille, sont traitées comme des forces brutes subalternes et tournées au seul maintien de l'ordre extérieur et mécanique : l'Eglise est liée à l'Etat par un Concordat qui fait d'elle une auxiliaire de la police et du gouvernement ; la propriété, prostituée au Pouvoir y devient agioteuse, et le propriétaire, dont la mission est pourtant de s'opposer à l'absolutisme de l'Etat, y devient un agent de centralisation et d'autocratisme : l'homme, comme dit Proudhon, ne s'unit plus à la terre; il ne l'épouse plus, il en fait sa concubine; et dans sa hâte bestiale de jouir, il la viole et l'épuisé; la famille suit la même décadence : le divorce en fait peu à peu une « union libre » ; la dépopulation fait des campagnes un désert, et la pornocratie ravage les villes. L'ordre règne, mais c'est comme dans Tacite: ubi solitudinem faciunt, pacem appellant! L'Etat lui-même, dont la nature est toute guerrière, devient une force toute plouto-
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faire descendre sur notre société française désorganisée par la République jacobine l'ordre souverain de sa Toute-Sagesse. Gomme si nos Jacobins n'étaient pas les dignes successeurs de nos rois et n'avaient pas simplement porté à sa dernière perfection ce que nos rois ont créé — c'està-dire, précisément, ce mécanisme de l'Etat niveleur, centralisateur, destructeur de tout particularisme provincial, contre lequel M. Léon Daudet vitupère chaque dimanche! (1).
cratique; l'or est son maître; s'il fait la guerre, c'est uniquement par instinct de pillage et d'exploitation, et l'armée est ravalée au rang de gendarmerie civile, de corps brut, fait d'automates, esclaves passifs de l'arbitraire gouvernemental: il peut y avoir du militarisme', il n'y a plus d'esprit militaire. Cet ordre napoléonien est vraiment la caricature monstrueuse de l'ordre véritable; il est l'ordre géométrique opposé à l'ordre vital; et l'on conçoit que V Action française, qui travaille, elle, à restaurer un ordre sérieux, organique, spirituel, vivant et libre par opposition à cet ordre de façade, tout mécanique et tout matérialisé, n'ait pas d'ennemis plus acharnés que tous nos conservateurs genre Gaulois, tous férus plus ou moins de bonapartisme, et qui ne verraient dans le Roi, s'il revenait, qu'un Bonaparte légitime. {Note de 1913.)
(1) Je laisse ce passage tel quel, sans y rien changer, pour mieux montrer combien la position de VAction française était alors inattendue et par suite facilement incomprise. Il va sans dire que l'idée d'un syndicalisme royaliste est une idée absurde; mais cette absurdité n'a jamais
Mais laissons ces puérilités. Deux choses, écrivait Proudhon, souffrent aussi peu que possible Tautorité: c'est l'amour et le travail. C'est dire que ridée d'un ordre essentiellement gouvernemental est une idée, non de producteurs, de travailleurs,
existé que dans la cervelle des adversaires de VAction française. Georges Valois n'a jamais rêvé de syndicalisme monarchisant; il sait très bien que le syndicalisme, se plaçant sur le terrain uniquement économique et professionnel, ne peut être ni confessionnel ni politique, ni jaune ni vert; il y a un mouvement ouvrier autonome, et qui doit rester tel; la seule question qui se pose est de savoir quelles relations ce mouvement ouvrier autonome peut soutenir avec l'Etat, républicain ou monarchiste; et la thèse de Valois est seulement que la monarchie formerait un milieu politique plus favorable que la République au développement d'un syndicalisme vraiment autonome. Quant à la question de savoir si la monarchie a commencé le mouvement de centralisation achevé par la Révolution et l'Empire, il n'est pas contestable, à mon sens, que, dès Richelieu, la monarchie ne soit entrée dans cette voie; on a pu exagérer la centralisation monarchique, on ne peut la nier; il existait encore, sans doute, à la veille de la Révolution, beaucoup de libertés locales, provinciales, corporatives, et c'est la Révolution qui a porté le dernier coup à cet édifice de libertés; mais pourquoi contester que la monarchie ait commencé le travail de démolition? Il ne faut pas dire, à mon sens, que la centralisation est républicaine par essence; ce qu'il faut dire, c'est qu'elle est bourgeoise, et qu'elle répond aux nécessités de l'ordre bourgeois. Les observations de Marx, à ce propos, dans la Commune de Paris, me semblent décisives. Au demeu-