INTRODUCTION XIII
toutes modernes, idcnliqucs à celles (|ue Thierry réclamait trop bruyamment comme des nouvcaulcs. Pas plus (juc lui Voltaire n'avait été insensible au détail pi([uant, à l'anecdote caractéristique. C.uricusemcnt, il recherchait comment jadis on se nourrissait, se chauflait, se vêtait, s'équipait à la guerre et en voyage. Tout au plus i)cut-on lui reprocher d'avoir, jiar scrupule de verbiage, dédaigné certains éléments de couleur auxcpicls Thierry va restituer leur dignité. II savait que Colbcrt avait « les sourcils éj^ais et joints, la ])hysionomie rude et basse » mais, dit-il, « il s'en soucie fort ])eu, pas jjlus (jue de la manière dont il mettait son rabat ». Et c'est un tort, car l'attitude physique des personnages é( laire leur àme plus cllicaccment parfois qu'une philosophique dissertation. Thierry le saura et nous donnera vraiment du passé la vision sensible, alors que Voltaire nous en donnait seulement la vision intelleclnelle.
Là fut la vraie trouvaille du jeune polémiste et son coup de génie. Il le sentit bien lui-même, et, poussant sa pointe en ce sens plus loin peut-être que le bon goût ne 1 exigeait, pour donner à son texte plus de caractère, de couleur et de pittoresque, il entreprit de restituer aux noms saxons, wisigoths ou franks leur physionomie et leurs sonorités archaïques. Avec une sorte d'enfantine coquetterie il prit plaisir à faire cliqueter les bizarres et âpres mots tudesques. Les abrupts vocables de Mérowig et de Chlodowig succédèrent aux traditionnelles et pacifiques appellations <le Clovis et de Mérovée. Ce côté de la réforme eut beau recevoir l'approbation de Chateaubriand, il n'eut qu'une courte fortune et les historiens qui suivirent renoncèrent à cette fantaisie déjeune homme.
Néanmoins, les Lettres sur l'Histoire de France sont une date dans notre Littérature. Elle secouèrent les routines et furent le point de départ de toute une
XIV INTRODLXTION
floraison d'oeuvres vives et fraîches conçues selon la nouvelle formule. Thierry, le premier, entra dans la voie quil avait indiquée. Il prit congé du journal dont les timidités décourageaient sa polémique, et s'absorbant dans Tétude des monuments historiques, il entreprit d'imiter Chateaubriand et de prouver au public qu'il pouvait, comme le Maître, écrire ses Martyrs après son Gên!e du christianisme, que la pratique ne lui était pas plus étrangère que la théorie : « Co que je venais de conseiller, dit-il, je voulais le mettre en pratique et tenter, à mes risques et périls, l'expérience de ma théorie » Ses Martyrs à lui et son Hernani, ce fut la Conquête de t' Angleterre par les Normands.
III. — Histoire de la Conquête de l'Angleterre par les Normands.
En compagnie de son ami Fauriel dont l'admirable dévouement lui fut en tous temps si précieux, Thierry se donna avec une sorte d'allégresse intellectuelle au long et dur travail de bibliothèque nécessaire pour mettre sur pied une œuvre de cette envergure. Pendant plusieurs années il s'imposa dix heures de travail par jour, lisant tout ce qui pouvait éclairer son sujet : les ouvrages de seconde et troisième main aussi bien que les pièces originales et les documents inédits, les diplômes et les chartes aussi bien que les naïfs et primitifs poèmes si riches en détails suggestifs et si lumineusement révélateurs des âmes. « Le catalogue des livres que je devais lire et extraire était énorme, et comme je n'en pouvais avoir à ma disposition qu'un très petit nombre, il me fallait aller chercher le reste dans les bibliothèques publiques. Au plus fort de l'hiver, je faisais de longues séances dans les galeries * «laciales de la rue de Richelieu, et plus tard, sous le