INTRODUCTION XXI
vision si intense et si colorée du passé français n'avait jamais disparu de son imagination de poète et toujours il rêvait de continuer l'œuvre ébauchée par Chateaubriand. Il ne pouvait être question pour lui de refaire le tableau de la civilisation franque au temps de la conquête. Thierry estimait (juc l'histoire est une entreprise de résurrection, une œuvre de poésie autant qu'une œuvre de science : c'était donc une audace inadmissible que de marcher sur les brisées du Maître et de reprendre le tableau qu'il avait brossé avec tant de magnificence d'une manière définitive. Mais il restait à peindre la période suivante, la période mérovingienne, qui gardait encore à peu près intacte la naïveté primitive et la fraîcheur de ses mœurs barbares. Il y avait là une belle fresque à dessiner, et, par surcroît, l'œuvre se trouvait être en harmonie l)arfaite avec les autres travaux de Thierry. La lutte soutenue par les Gallo-Roniains contre les Franks lui permettait de vérifier une fois de plus sa grande idée directrice : la permanence des antagonismes de races. Sous couleur de récits désintéressés, il étajerait sa thèse.
Rien de plus légitime que cette petite ambition de théoricien impénitent. L'inolfensive et secrète satisfaction qu'il méditait de s'accorder était d'autant plus juste qu'il abordait son travail en d'excellentes dispositions d'impartialité. Plus rien ne subsistait en lui des ardeurs agonistiques d'autrefois. L'histoire s'efi^açait derrière les faits et les laissait parler seuls. Abondamment documenté, appuyé sur les textes originaux comme pour la (Conquête, il tissa la trame de son récit avec les mille détails pittoresques cueillis ça et là dans les légendes anciennes, dans les poèmes, dans les diplômes, les médailles et les inscriptions du temps. Ecrivain-abeille, il butina sur toutes les ileurs, mais surtout dans les naïves chroniques de