II INTRODUCTION
■ Cette lecture donna le premier et décisif ébranlement à son àme vibrante, merveilleusement organisée pour ressentir les émotions historiques. La vocation du futur historien se rattache nettement à ce choc soudainement éprouvé, à ce coup de lumière qui dressa devant l'enfant ébloui la physionomie des civilisations abolies. Elevé par une mère romanesque, d'imagination fraîche et de sensibilité frémissante, que la lecture des poètes exaltait, grandi dans cette vieille et tranquille ville de Blois où tant d'histoire, de la plus sanglante et de la plus pittoresque, sommeillait derrière les murs de palais somptueux, il vit, de bonne heure, surgir dans le champ de ses perspectives la tragique vision des âges disparus.
Il s'enchanta l'imagination dans la contemplation directe des monuments historiques, et l'intelligence du passé lui vint ainsi par la « leçon de choses » bien mieux que par les froids manuels du collège, où les personnages illustres ne figuraient qu'à l'état d'abstractions figées dans un hiératisme de convention : « Français, trône, monarchie étaient pour moi, dit-il, le commencement et la fin, le fond et la forme de notre histoire nationale... J'avais lu dans l'Histoire de France à l'usage des élèves de l'école militaire, notre livre classique : « Les Franks ou Français, déjà maîtres de Tournay et des rives de l'Escaut s'étaient étendus jusqu'à la Somme... Clovis, fils du roi Childéric, monta sur le trône en 481 et affermit par ses victoires les fondements de la monarchie française. » Toute mon archéologie du Moyen-Age consistait dans ces phrases et quelques autres de même force que j'avais apprises par cœur. » Il n'j' avait pas, en effet, dans ces récits schématiques et squelettiques de quoi faire délirer une imagination ni détraquer une sensibilité, et le jeune Thierry avait raison de n'}' pas voir un cliarme inexistant.