IV INTRODUCTION
déposent au cœur des hommes. Pour un visuel comme Thierry les spectacles de meurtre et de sang qui s'offrirent à son âme encore candide durent singulièrement favoriser l'éclosion de son idée maîtresse : que toutes les oscillations observées dans la vie d'un peuple ont leur cause lointaine dans une conquête et une invasion.
Il ne pouvait guère avec son âme tumultueuse s'éterniser dans un professorat sans horizon, devant des bambins distraits. Aussi le voj^ons-nous bientôt revenir à Paris comme secrétaire de cet étrange et nébuleux Saint-Simon qui marqua son jeune collaborateur d'une forte et persistante empreinte. Mais l'association dura « ce que durent les roses ». Sentant justement sa liberté en péril ('), Thierry quitta le vieux maître socialisant et se fit admettre comme rédacteur au Censeur Européen. C'est là, auprès d'Auguste Comte, que, dans l'enivrement de la bataille quotidienne, il fit son éducation historique, fouillant le passé pour }• découvrir des armes contre le « despotisme » présent et se laissant prendre peu à peu à la séduction insoupçonnée des vieilles chartes et des documents poudreux, les aimant bientôt pour eux-mêmes, indépendamment de leur utilité polémique : « A mesure que j'avançais dans cette lecture, à la vive impression du plaisir que me causait la peinture contemporaine des hommes et des choses de notre vieille histoire se joignait un sourd mouvement de colère contre les écrivains modernes, qui loin de reproduire ce spectacle, avaient travesti les faits, dénaturé les caractères, imposé à tout une couleur fausse ou indécise ». Il sentait naître sa vocation
(') Saint-Simon lui dit un jour : « Je ne conçois pas d'association sans le gouvernement de quelqu'un. — Et moi, répondit Thieny, je ne conçois pas d'association sans liberté ».