X INTRODUCTION
erreurs, les défaillances, les lacunes imputables à ses devanciers, Thierry prend à tâche de dresser pour l'avenir l'idéal d'une histoire rénovée. Les cpialités de l'historien se ramèneront toujours pour lui à deux principales qui impliquent toutes les autres: voir et savoir. La Science et l'Art! L'érudition béncdicline servie par une imagination de poète et une sensibilité vibrante, voilà l'alpha et l'oméga du métier ilhislorien. Il ne cessera de marteler cette idée et de linculquer sous toutes ses formes : « Guerre aux écrivains sans érudition qui n'ont pas su voir, et aux écrivains sans imagination qui n'ont pas su peindre » s'écriait-il sur un ton vitupératif au temps de ses grandes polémiques au Courrier français. Et plus tard, en des termes plus pondérés mais aussi nettement afïirmatifs, il exprimait encore la même doctrine qui résume décidément toute sa pensée : « En Histoire, il y a deux tâches distinctes, deux ordres de travaux que l'ambition de l'esprit humain tente simultanément, mais qui, pour le succès, en dépit de notre volonté, vont toujours à la suite l'une de l'autre. La recherche et la discussion des faits, sans autre dessein que l'exactitude n'est qu'une des faces du problème historique; ce travail accompli, il s'agit d'interpréter et de peindre... de donner aux événements leur signification, leur caractère, la vie enfin qui ne doit jamais manquer au spectacle des choses humaines ». Et poussant plus avant son analyse, il disait comment il concevait cette tâche du peintre évocateur qui veut faire surgir à la vie les civilisations mortes : « Un esprit capable de sentir la dignité de l'Histoire de France ne l'eût pas défigurée de cette manière. Il eût peint nos aicux tels qu'ils furent et non tels que nous sommes; il eût présenté sur ce vaste sol que nous foulons toutes les races d'hommes qui s'y sont mêlées pour produire un jour la nôtre; il eût. signalé la diversité primitive de leurs mœurs et de leurs
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idées. Il eût empreint ses recils de la couleur particulière de chaque population et de chaque époque; il eût été Frank en parlant des Franks et Romain en parlant des Romains; il eût campé en idée avec les conquérants au milieu des villes ruinées et des campagnes livrées au pillage; il eût assisté au tirage des lots d'argent, de meubles, de vêtements, de terre qui avaient lieu partout où se portait le fléau de l'invasion. » Sans tarder davantage, pour ([u'on ne l'accusât pas de dogmatiser à vide et de donner ses conseils avec la générosité stérile d'un critique qui abat sans recréer, il s'essayait, au cours de ses lettres, à dessiner les grandes lignes du modèle rêvé. S'exerçant sur notre ancienne histoire nationale, il s'établissait en pensée, pour le bien observer et le bien peindre, au milieu du Ilot envahisseur. Il campait avec les conquérants dans les villes ruinées; il se faisait Frank avec les Franks, Romain avec les Romains et, s'étant ainsi « absenté de lui-même », il les dépeignait avec cette abondante richesse de coloris dont Chateaubriand lui avait livré le secret : « Les F"ranks relevaient et rattachaient sur le sommet du front leurs cheveux d'un blond roux, qui formaient une espèce d'aigrette et retombaient par derrière en queue de cheval. Leur visage était entièrement rasé, à l'exception de deux longues moustaches qui leur tombaient de chaque côté de la bouche. Ils portaient des habits de toile serrés au corps et sur les membres avec un large ceinturon auquel pendait l'épée... Les Franks étaient arrivés jusqu'à un bourg appelé Helena qu'on croit être la ville de Lens. Ils avaient placé leur camp, formé par des chariots, sur des collines près d'une petite rivière... lorsqu'ils furent surpris par les Romains sous les ordres d'Aétius. Au moment de l'attaque, ils étaient en fêtes et en danses pour le