XIX. De nummo
C'est encore au n° 5129 de la Bibliothèque nationale (fol. 94) que Beaugendre a fait l'emprunt de ce poème.
(1) Bernard. Morlanens. De contemptu mundi ; dans les Man. Iat. de la Biblioth. nation., n° 8433, f. 89, verso.
(2) Voir Notices et extr. des man., t. XXIX, 2« part., p. 334 et suiv.
(3) Opéra QuintiL, éd. Burmanno, t. H, p. 270. Il n'y a là qu'un plai doyer, celui du pauvre. Voir plus loin, p. 396, parmi les Excerpta, un vif et court dialogue entre le riche et le pauvre sur le môme argument.
On le rencontre quelquefois sans aucun nom d'auteur, comme dans les n 08 848 de Vienne et 16252 de la Bibliothèque nationale. D'autre fois, comme dans un volume de la bibliothèque Pauline, à Leipzig, il porte un nom évidemment altéré (1). Mais le nom d'Hildebert nous est offert par les manuscrits les plus dignes de confiance. Ainsi, dans notre n° 5129, la pièce est in* titulée : Ve%su$ Cynomensis episcopi de nummo; &t ce témoignage est confirmé par celui du n° 857 de Vienne. Ajoutons qu'il Test encore par divers manuscrits de Belgique et d'Angleterre, dont parlent, outre les catalogues, Sanders et Leyser. Cette attribution est, à la vérité, restée douteuse pour quelques critiques (2) ; mais comme ils n'ont pu justifier leurs doutes que par la lecture arbitraire d'un titre presque illisible, il faut, sans blâmer leurs scrupules, ne pas s'y arrêter.
Nous avons quelques remarques à faire sur le texte donné par Beaugendre. Et d'abord le vrai titre du poème n'est certainement pas De nummo. Il s'agit bien, en effet, de l'avarice, et uniquement de l'avarice, dans les deux cent huit vers que Beaugendre a publiés; mais le poème entier est bien plus considérable, car il se compose de mille cent quatre-vingt-dix vers, où sont tour à tour condamnées l'avarice, l'envie, la paresse, et où sont finalement célébrées les vertus op-
(1) Du titre indéchiffrable que la pièce a dans ce manuscrit on a tiré les mots : Incipit suum quod virtutis opusculum Mamucii (Fr. Otto, Comm. crit, in cod. bibl. Gissensis, p. 101). Aucun poète du moyen âge ne s'est appelé Mamucius, ce long poème n'est pas un opuscule, et le reste est inintelligible.
(2) Otto, Comm. crit., p. 101. — Hébert-Duperron, De Bildeberti vita et scriptis, p. 131.
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posées à ces vices, de poème entier a vu le jour, pour la première fois, en Tannée 184?, par les soins de M. Frédéric-Guillaume Otto, qui l'a publié, d'après trois manuscrits de Marchburg, de Leipzig et de Bruxelles, dans son volume intitulé : Commentarii critici in codices biblioth. Gissensis (1). Le titre De nwwmo se retrouve en tête de cette édition ; mais il ne devrait pas s'y retrouver, puisqu'il n'indique pas toute la matière du poème. Nous préférons celui-ci, donné dans un récent catalogue au n° 848 de Vienne : Poema elegiacvm de virtutibus et vitiis. Le texte incomplet de Beaugendre est, en outre, (c'est une remarque qu'il faut, hélas! toujours faire) très corrompu. M. Otto suppose que le copiste à qui nous devons notre n° 5129 était un pauvre moine peu lettré, mais très scrupuleux en matière d'orthodoxie, qui, probablement choqué par les libertés poétiques d'Hildeberl, se sera permis de modifier à sa manière des vers d'un style trop profane (2). La conjecture peut avoir quelque fondement; nous devons dire, toutefois, à la décharge du pauvre moine, que, parmi les fautes nombreuses du texte édité par Beaugendre, les moins excusables ont été commises par l'éditeur.
Ce poème est un des plus considérables que nous ait laissés Hildebert, et c'est peut-être le plus intéressant et le plus louable; dans aucun autre on ne remarque autant d'originalité, d'entrain, de talent. La composition n'en est pas bonne ; Hildebert ne soupçonnait pas
(1) Pag. 163-198.
(2) Commentarii critici, p. 106.
qu'au temps de Virgile, d'Horace, d'Ovide, et même au temps de Lucain, ses maîtres, il existait un art de composer. Les diverses parties de son poème manquent tout à fait de proportion, et, dans plusieurs de ces parties, c'est l'accessoire qui domine, le principal est sacrifié. Ayant, par exemple, condamné la paresse en quelques vers, le poète recommande particulièrement une des formes de la vertu contraire, le goût de l'étude, et l'apologie de l'étude le conduit à parler des arts. Parmi les arts, il en est un auquel sa pensée s'arrête de préférence : c est la musique. La musique éveille en son esprit le souvenir d'Orphée, et l'inspiration qui lui vient de ce souvenir lui dicte cinq cent vingt-six vers! Voilà certes un épisode d'une longueur démesurée, puisqu'il occupe environ la moitié du poème. Le défaut de proportion est donc évident. Mais que de traits nouveaux, ingénieux, vraiment poétiques, dans cet épisode sans fin !
Il a fait faire une étrange conjecture. Lucain avait chanté les malheurs d'Orphée dans un poème cité par Servius et plusieurs grammairiens. C'est un poème qui passe pour perdu. Mais, s'est-on demandé, l'est-ii réellement ? Ne l'avons-nous pas ici tout entier sous le nom d'Hildebert? M. Fr. Otto s'est donné la peine de prouver que cette supposition doit être écartée. Nous n'insistons pas. Comme nous l'apprend la citation de Servius, Lucain avait écrit son poème en vers hexamètres, tandis que celui d'Hildebert est en vers élégiaques. Cette différence constatée, tout est dit. ^
Hildebert est surtout habile à mettre en vers les préceptes moraux. C'est un poète philosophe. Ses des-
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criptions sont presque toutes d'une longueur fastidieuse ; ses narrations sont traînantes, et d'inutiles détails les rendent souvent obscures. Il a bien plus d'abandon et d'aisance dans ses paraphrases sur le devoir, le bonheur, les vertus héroïques, ou même ces vertus moyennes dont la pratique est naturelle aux honnêtes geos. Nous trouvons beaucoup de traits ingénieux dans les vers qui suivent :
Sis nescire pudens quod honestum discere. . . . Et cum dediscat virtutis amans nisi discat,
Quœ tibi vivendi meta sit et studii.
Pectoris informans schola te, ratione magistra,
Ferventem teneat semper amore novo; Artis scande gradus, quo te vocat ardua virtus
Scandas audenti mente, tamen vigili; Studens prudenter, prudens audenter agendo
Fortia, librata lance tene médium.
Ipsa sibi constans vitiis stipatur utrinque
Virtus, in medio fixa gradu stabili.
Hœc lateralia (1) cum frœno rationis habenat,
Ire negans ultra, vel remanere citra.
Hœc, metam dictans moderandi, tam tua damnât
Membra, triplex Geryon, quam tua, lusce Cyclops. Cœlo certantes non prœfert illa gigantes
Pygmœo quem grux ungue rapit facili.
Non substes infra, nec te quœsiveris extra (2);
Illud enim timidi constat, at hoc tumidi
(1) M. Fréd. Otto se trompe lorsqu'il trouve dans ce vers un pied de trop; ce vers n'est pas élégant, mais il est correct. M. Fréd. Otto se demande en outre ce que signifie lateralia ; il signifie les vices qui se tiennent aux côtés de la vertu et que la vertu soumet au frein de la raison.
(2) Imitation de Perse; Sat. I. v. 7 :
Examen improbum illa Gastiges trutina, nec te quœsiveris extra.
Provida se tollit virtus, temeraria sternit,
Expers consilii vis nocet ipsa sibi.
Quem premit Inarime, latus et qui mutât in iEtna
Prœcipitare probant vim sine consiiio.
In multis didicit virtus quid debeat arti,
Prœstat enim vires viribus ingenium
Est equidem tutum dare se cessando quieti
Velleque contentum vivere sorte sua; Tutior extat enim testa, limace recepto,
Intra fortunam quisque iatendo suam
Sed gaudens duris virtus, ignara quietis,
Conspicuo graditur vertice laudis iter; Quod pronum spernit, obstans premit, ardua scandit,
Ducens pro suramis aspera deliciis.
Cum labor impendet, sibi materiam fore gaudet
Qua clarum faciat quid velit et valeat.
Emicuit bello, quem pax absconderat, Hector ;
Trajanus Sthenelum notificavit equus.
Si jaceant undœ, vacat ars tua mox, Palinure;
Si valeanthomines, nil Hippocratis opus.
Et, ne virtutis speres insigne remissus,
Prœmia sudoris non dabit alta quies. Laurea bellanti, bravium debetur agoni;
Qui pretiosa petis des pretiosa decet.
Non foret Alcides, nisi tôt subeundo labores,
Vobis, o Musse, copia materiœ (I).
On attribue quelquefois à Pévêque du Mans un autre poème, pareillement intitulé De numrno, à l'occasion duquel diverses erreurs ont été commises dans VHistoire littéraire de la France. Au tome IX, p. 358, il est dit que ce poème, attribué par un manuscrit d'Oxford à Tévêque du Mans, doit être restitué sans hésitation à l'un de ses contemporains les moins illettrés, Gode-
(1) Fr. Otto, Comment, in cod. biblioth. Gissensis, p. 193.
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froid de Cambrai, l'évêque du Mans n'ayant jamais rien écrit en vers sous ce titre De nummo. Au tome XI, p. 385, on lit que dom Rivet s'est gravement trompé, qu'Hildebert a laissé de très beaux vers sous ce titre, que ces vers lui sont justement attribués par le manuscrit d'Oxford, et qu'il faut corriger Baie et Tanner, qui, les premiers, les ont revendiqués pour Godefroid de Cambrai. Avec le secours des catalogues dressés par M. Coxe, nous allons, en peu de mots, mettre d'accord tous ces critiques. Oui, sans doute, Hildebert a fait un poème mal intitulé De nvmmo; mais c'est un autre poème que contient, sous le même titre, le manuscrit d'Oxford, qui est le n° 255 collège Corpus Christi. Celui-ci, commençant par
Nummum descripsi, nummo quae congrua dixi,
n'a pas le moindre rapport avec celui d'Hildebert, et Ton peut croire qu'il appartient à Godefroid de Cambrai.