‹ Les mélanges poétiques d'Hildebert de LavardinChapitre 33 sur 118 · XXXI. De Roma · texte numérisé non relu

XXXI. De Roma

Nous avons ensuite, sous le même titre, deux pièces également remarquables sur la ville de Rome. Dans la première il s'agit de l'antique cité, si puissante, si glorieuse, si splendide autrefois, maintenant ruinée. La seconde est une vive et brillante apologie de la ville moderne, métropole du monde chrétien. Voici

d'abord la première, déjà souvent publiée, mais peu correctement. Nous avons corrigé sur différents manuscrits toutes les leçons qui nous ont semblé fautives :

Par tibi, Roma, nihîl, cum sis prope tota ruina;

Quam magni fueris intégra fracta doces.

Longa tuos fastus œtas destruxit, et arces / Cœsaris et superûm templa palude jacent.

Ille labor, labor iile ruit quem dirus Araxes

Et stantem tremuit et cecidisse dolet; Quem gladii regum, quem provida cura senatus, / Quem superi rerum constituere caput ; Quem magis optavit cum crimine sol us habere

Cœsar, quam socius et pius esse socer, Qui, crescens studiis tribus, hostes, crimen, amicos

Vidomuit, secuit legibus, émit ope; In quem, dum fieret, vigilavit cura priorum :

Juvit opus pietas hospitis, unda, locus.

is Materiem, fabros, expensas axis uterque

Misit, se mûris obtulit ipse locus.

i Expendere duces thesauros, fata favorem,

Artifices studium, totus et orbis opes.

Urbs cecidit de quasi quicquam dicere dignum

Moliar, hoc potero dicere : Roma fuit!

Non tamen annorum séries, non flamma, nec ensîs

Ad plénum potuit hoc abolere decus.

Cura hominum potuit tantam componere Romam

Quantam non potuit solvere cura deûm.

Gonfer opes marmorque novum superûmque favorem,

Artificum vigilent in nova facta manus, Non tamen aut fieri par stanti machina muro,

Aut restaurari sola ruina potest.

Tantum restât adhuc, tantum ruit, ut neque pars stans

iEquari possit, diruta nec refici.

d'hildebert de lavardin 61

Hicsuperùm formas superi mirantur et ipsi,

Et cupiunt fictis vultibas esse pares.

Non potuit natura deos hoc ore creare

Quo miranda deûm signa creavit homo. '

Vultus adest his numinibus, potiusque coluntur

Artifîcum studio quam deitate sua.

Urbs felix, si vel dominis urbs illa careret,

Vel dominis esset turpe carere fidfc !

Pierre Pithou (1), Georges Fabricius (2) et Gaspard de Barth (3) avaient publié quelques-uns de ces distiques sans connaître les autres. Martin opitius ayant donné la pièce tout entière (4), Burmann Ta reproduite dans l'Anthologie latine (5). Selon Opitius, l'auteur avait dû vivre au plus beau ternes des lettres latines. Tel n'a pas été tout à fait l'avis de Burmann. Ayant reconnu que les meilleurs passages de cette pièce offrent des licences et des locutions modernes, et qu'on y trouve, d'ailleurs, des pensées qui ne sont pas profanes, il n'a pas laissé d'attribuer ces meilleurs passages à quelque poète de l'ancienne Rome, mafs en supposant qu'ils avaient été corrompus, dans les premiers siècles du moyen âge, par quelque moine peu scrupuleux. Informé, d'autre part, que toute la pièce citée par Martin Opitius se lisait dans certains manuscrits sous le nom d'Hildebert, il a sans hésitation accusé celui-ci, ce barbare, d'avoir ajouté plu-

(t) Epigrammata, p. 84.

(2) Monum. anliq.; Iib. III, p. 165.

(3) Ad Glaud., De laud Stilic., p. 290.

(4) Varis lection., c. ziii.

sieurs vers de sa fabrique aux vers déjà modifiés par le copiste, et .d'avoir impudemment édité toute la pièce sous son nom. Wernsdorff, qui Ta reproduite dans son édition des Poète latini minores (1), n'a pas été d'un avis très-différent; il a cru, toutefois, devoir supprimer le copiste intermédiaire, qui semble, en effet, inutile. La conjecture plus simple de Wernsdorff est qu'il faut imputer au seul Hildebert la corruption de certains vers et l'addition des autres (2). Si Burmann et Wernsdorff avaient mieux connu cet Hildebert dont ils ont parlé si dédaigneusement, ils l'au? raient su capable d'avoir fait tous les vers du poème,, même les meilleurs, et n'auraient pas pris la peine d'imaginer ces fables. Mais nous n'insistons pas, car la pièce ne figure plus dans la dernière édition de Y Anthologie latine. M. Riese a vu l'erreur de Burmann et l'a même particulièrement signalée (3).

Cette pièce, citée par Hélinand, ensuite par Vincent de Beau vais (4), est une de celles qui contribuèrent le plus, durant le moyen âge, à la renommée d'Hildebert. Gela ne nous est pas seulement attesté par le grand nombre des copies. Nous en avons une autre preuve. Avant Hélinand et Vincent de Beauvais, Guillaume de Malmesbury l'avait insérée tout entière, sous le nom de l'auteur, dans le livre IV de sa chronique civile : De rébus gestis regum Anglorum. Notons

(1) Poetx lai. min., édit. Lemaire, t. IV, p. 206. [1) Ibid., p. 66-69.

(3) Anthol. lot., part. I, fasc. n, prof., p. 38.

(4) Specul. histor., lib. XXV, cap. cvin.

d'hildebert de lavardin 63

qu'elle se trouve là sans aucun rapport avec ce qui précède et ce qui suit; c'est vraiment un hors d'oeuvre. Notons, en outre, que Guillaume de Malmesbury terminait cette chronique en l'année 1127, Hildebert vivant encore. Il transcrivait donc ces vers déjà très goûtés avec le dessein de nous transmettre un des échantillons les plus parfaits de la poésie contemporaine.

On a le regret d'avoir à signaler une erreur plus grave encore que celle de Burmann et de Wensdorff, qui vient d'être nouvellement commise par un éditeur anglais. Puisque la pièce se lit dans un texte de l'année 1 127, elle n'est pas, évidemment, postérieure à cette date. On ne s'explique donc pas comment M. J. S. Brewer a pu l'attribuer à Gérald de Barri (1), né (ce que M. Brewer a prouvé lui-même) vingt ans après. Il est à peine besoin de dire qu'aucun de nos manuscrits n'offre le moindre prétexte à cette attribution tout à fait chimérique.

Nous avons corrigé le texte de Beaugendre sur les n 08 3761 (fol. 70), 8321 (fol. 40) et 14867 (fol. 174) de la Bibliothèque nationale, et sur diverses copies de Baluze (n° 120, fol. 327 et 375). Nous ferons le même travail sur la pièce suivante, en recueillant les meilleures leçons que nous offrent, outre les n oi 8321 et 14867, le n° 561 de la Bibliothèque nationale et le volume de Baluze qui vient d'être cité.

Cette ville de Rome, dont le poète vient de plaindre l'irréparable décadence, ne trouve pas son

(1) Opéra Giraldi Cambrensto, 1. 1, p. 370.

état présent si pitoyable, et, répondant au poète, elle lui dit :

Dum simulacra mihi, dum numinavana placèrent,

Militia, populo, mœnibusalta fui; At simul effigies arasque superstitiosas

Dejiciens, uni sùm famulata Deo, Cesseront arces, cecidere palatia divûm,

Servivit populus, degeneravit eques.

Vix scio quœ fuerim, vix Roraœ Roma recordor,

Yix sinit occasus vel meminisse mei.

Gratior hœc jactura mihi successibus illis;

Major sum pauper divite, stante jacens.

Plus aquilis vexilla crucis, plus Cœsare Petrus,

Plus* cinctis ducibus vulgus inerme dédit.

Stans domui terras, infernum dirutapulso;

Corpora stans, animas fracta jacensque rego.

Tune miserse plebi, modo principibus tenebrarum

Impero; tune urbes, nunc mea régna polus.

Quse ne Cœsaribus videar debere vel armis,

Et species rerum meque meosque trahat, Armorum vis illa périt, ruit alta senatus

Gloria, procumbunt templa, theatra jacent, Rostra vacant, edicta silent, sua prœmia desunt

Emeritis, populo jura, colonus agris; Durus eques, judex rigidus, plebs libéra quondam

Quserit, amat, patitur otia, lucra, jugum.

Ista jacent ne forte meus spem ponat in illis

Givis et evacuet spemque bonumque crucis.

Grux «des alias, alios promittit honores,

Militibus tribuens régna superna suis.

Sub cruce rex servit, sed liber; lege tenetur,

Sed diadema gerens ; jussa tremit, sed amat.

Fundit avarus opes, sed abundat ; fœnerat idem,

Sed bene custodit si super astra locat.

d'hildebert de làvàrdin 65

Quis gladio Cœsar, quis sollicitudine consul, Quis rhetor lingua, quœ mea castra manu

Tanta dedere mihi?Studiis et legibus horum Obtinui terras ; crux dédit una polum.

De cette pièce Burmann n'a connu que six vers, qu'avaient cités Pithou (1), Fabricius et Heinsius. Gomme il n'y avait dans ces vers aucune allusion aux nouveaux destins de Rome, il les a crus antiques et les a donnés aussi dans V Anthologie (2) ; non pas, toutefois, en bon ordre. Il s'est évidemment trompé, car il n'est pas douteux que toute la pièce soit d'Hildebert. Du commencement à la fin on y reconnaît sa facture, et, de plus, tous les anciens manuscrits s'accordent à l'en dire auteur. Il est vrai que le n° 3088 (fol. 25) de la Bibliothèque nationale la donne à Fulbert de Chartres; mais les éditeurs de Fulbert se sont, à bon droit, abstenus de lui en faire honneur sur la foi de cette copie très moderne. Il est encore vrai que Nicolas Chamart a publié les deux pièces sous le nom de Philippe, abbé de Bonne-Espérance; mais cette attribution évidemment fausse n'est appuyée d'aucun témoignage. Nous supposons qu'Hildebert composa ces deux pièces après son long voyage en Italie. Un homme délicat, sensible et lettré comme lui, qui, par une étude assidue de Virgile et d'Horace, s'était presque fait leur compatriote, sinon leur contemporain, un admirateur si passionné de toutes les gloires latines, ne pouvait ne pas être fortement ému par le spectacle des ruines romaines. Cette émo-

(1) Epigrammata, p. 84.

(2) Anthol. lai., t. I, p. 457.

tion lui dicta la première pièce et la réflexion la seconde.

Gomme Font très justement fait remarquer les auteurs de Y Histoire littéraire, la seconde prouve bien qu'on a souvent cité sans les comprendre les deux derniers vers de la première :

Urbs felix, si vel dominis urbs illa careret, Vel dominis esset turpe carere fide 1

Hildebert n'a certainement pas voulu désigner les

papes en parlant de ces maîtres infidèles. Évêque

mondain et d'une piété peu rigide, il ne pouvait

reprocher aux papes ni leurs richesses généralement

enviées, ni leur tolérance habituelle à l'égard des

beaux esprits, qui déjà sans doute n'étaient pas tous

dévots. Les maîtres infidèles auxquels le poète fait

allusion sont ces rois des Romains, Henri III, Henri IV,

Henri V, ennemis constants des papes, de qui Rome

eut alors tant à souffrir. Nous avons, comme il nous

semble, l'explication des deux vers mal compris dans

ce passage d'une lettre d'Hildebert sur les tragiques

infortunes de Pascal II : Datur in prxdam civitas

Romanorum et apostolici sedes fastigii cruentis Saxo-

num direptionibus profanatur. Adducitur papa cap-

tivus et iniquorvm pedibus pontificalis infula conçue

catur. Desolata mœret cathedra sanctitatis, et, cui

omnes tribus et linguse servierant, Roma redigitur

sub tributo (1). Ainsi traitée par ses rois, Rome devait,

en effet, souhaiter d'en être délivrée.

(1) Hlldeberti Epislolx, lib. II, episL 21.

d'hildebert de lavàrdin 67

Page 1