‹ Les mélanges poétiques d'Hildebert de LavardinChapitre 41 sur 118 · XLI. De fide sancte Trinitalis · texte numérisé non relu

XLI. De fide sancte Trinitalis

Le titre est grave, mais la pièce ne l'est guère. Composée de cinquante-six vers sur la Trinité, qui finissent tous par le mot esse, elle peut s'appeler un poème folâtre. Tout l'art du yersificateur, si c'est un art, consiste à ramener tant bien que mal, à la fin de chaque hexamètre, ce petit mot esse, et, comme il est d'un emploi facile, le tour de force n'étonne pas beaucoup.

Ce poème avait été d'abord publié sous le nom de saint Bernard, en 1501. Un autre éditeur, faisant une autre conjecture, l'avait ensuite, en l'année 1548, imprimé de nouveau sous le nom d'Hildebert. Jugeant à bon droit que saint Bernard n'avait pas dû perdre son temps à de telles badineries, Mabillon l'avait rejeté parmi ses œuvres apocryphes. Beaugendre a suivi cet exemple ; en remettant le poème sous les yeux du public, il l'a prévenu de ne pas trop se fier à l'attribution de l'année 1548. Il faut louer Beaugendre d'avoir eu, dans ce cqs, une prudence qui ne lui est pas habituelle.

Mais, puisqu'il nous a laissé le problème à résoudre, abordons-le.

Disons d'abord que ce prétendu poème est un composé de deux poèmes, qui nous sont offerts distincts l'un de l'autre par les bons manuscrits. Le premier, de trente-quatre vers, est intitulé Versus de essentia divina, et finit par :

Gui mirabiliter mirabile com petit esse;

d'hildebert de lavardin 79

le second, de vingt-deux vers, commençant par :

Orthodoxa fides personas très probat esse ;

est intitulé : Versus de Trinitate. Cette observation faite, constatons que ces deux pièces se lisent sans nom d'auteur en plusieurs manuscrits, parmi lesquels nous pouvons citer les n 08 115 de Saint-Omer, 372 de Douai, 104 du Nouveau Collège, à Oxford, et 4675 de Vienne. Mais la première présente un nom dans le n° 84 de Giessen, celui d'Alain de Lille (1). Cependant l'éditeur d'Alain de Lille, Charles de Visch, ne Ta pas insérée parmi les Œuvres de son confrère. Il ignorait peut-être cette attribution. Elle n'est pas, d'ailleurs, acceptable, Alain de Lille n'ayant jamais fait de semblables vers. Le n° 339 de la bibliothèque Mazarine nous en offre une plus bizarre. La pièce y est intitulée : Versus Pétri Abxlardi de essentiel Do mini. Ainsi Pierre Abélard, mis au nombre des hérétiques pour avoir philosophé sur la Trinité en des termes ariens ou sabelliens, Pierre Abélard aurait dit en vers :

Sicut in uno très personas dicimus esse, Sic in personis tribus unum credimus esse...

Garriat ergo licet Sabellius hoc nihil esse, Sic orthodoxus tenet et sic adstruit esse.

Arrius infelix, quia sic non credidit esse, Tartareis flammis meruit sine fine subesse.

Voilà ce qui paraîtra tout à fait invraisemblable. Il est en effet contre la vraisemblance qu'on se voue

(1) Fr. Guill. Otto, Comm. in cod. Giss., p. 94.

soi-même aux flammes du Tartare, en reconnaissant qu'on les a bien méritée*. Il faut donc écarter Abélard après saint Bernard, après Alain de Lille, après Hildebert. L'auteur ne restera pas toutefois ignoré. C'est Pierre, fils de Jean, surnommé le Peintre, chanoine de Saint-Omer. La preuve nous en est d'abord fournie par le n° 8865 de la Bibliothèque nationale, où la pièce se lit sous son nom, au feuillet 155. Nous la retrouvons en outre, dans le n° 16699 (fol. 174) de la même bibliothèque et dans le n° 16 de Gand, parmi d'autres vers qui sont, à n'en pas douter, du même poète. Ce poète a d'ailleurs un style personnel, qui, pour n'être pas bon, n'en est pas moins reconnaissable. Nous aurons encore à parler de lui. Quelques-unes de ses poésies, bien que peu littéraires, sont néanmoins intéressantes. Beaugendre l'a presque réduit à rien pour parer Hildebert de ses dépouilles. Dans l'intérêt mieux entendu d'Hildebert, nous restituerons au chanoine tout ce qui lui appartient.

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