‹ Les mélodies grégoriennesChapitre 11 sur 55 · N E U M AT I Q U E · texte numérisé non relu

N E U M AT I Q U E

N vain chercherait-on, soit au moyen des points superposés , soit au moyen des accents combinés , à découvrir, comme plusieurs l’ont tenté, l’intervalle précis que doit franchir la voix en passant d’un son à un autre. Sous ce rapport, les neurnes, quoi que l’on ait pu dire, n’offrent pas d’indication direéle : ils ne peuvent suffire par eux-mêmes à déterminer exactement l’intervalle des sons qui composent la mélodie. Indirectement sans doute, la présence de certaines formules, et la manière dont telles ou telles de ces formules se succèdent, peuvent servir de points de repère, et comme de clef pour la leéture du chant. C’est ainsi que le strophicus , par exemple, correspondant presque toujours à la note ut ou à la note fa ; le quilisma , a un intervalle de tierce mineure; ces deux neumes font indirectement mais véritablement fonétion de clef. Toutefois il est vrai de dire que les neumes n’ont pas ce but, et que rien dans ce qui les constitue essentiellement, ne peut servir à distinguer la distance tonale qui sépare dans chaque groupe tel son d’un autre.

La preuve évidente en est dans un fait aussi fréquent que facile à constater. On voit en effet, dans les manuscrits, des notes dont la forme est absolument identique et qui cependant expriment des intervalles totalement différents; c’est donc que la forme de ces notes n’indique pas les intervalles. Que l’on examine, par exemple, dans un chant les différents podatus qui s’y rencontrent, on trouvera toujours que cette formule correspond à deux sons dont le second est plus élevé que le premier : mais l’intervalle qui les sépare, est-il d’une seconde majeure ou mineure, d’une tierce, d’une quarte ou d’une quinte? rien ne l’indique, puisque ces podatus se ressemblent tous.

Les anciens, qui faisaient usage de la notation neumatique, la nomment usuelle précisément parce que l’usage et la tradition étaient, sinon absolument le seul moyen, du moins le moyen principal pour l’interpréter.

Les neumes n'indiquent pas directement l'intervalle exaCt des sons.

Témoignage d' H ucbald.

Les lettres servent à fixer la valeur tonale des neumes.

Xtts méloîries grégoriennes;.

H ucbald, après avoir parlé de la notation alphabétique au moyen de laquelle on peut, comme il le dit, chanter une mélodie quelconque, ajoute qu’il n’en est pas ainsi de la notation usuelle. Celle-ci, dit-il, composée de signes qui affeétent des formes différentes suivant différents pays, peut, il est vrai, rappeler à la mémoire une mélodie connue; mais elle ne peut servir à chanter, sans le secours d’un maître, une mélodie que l’on n’a pas apprise; car les indications quelle fournit sont, sous le rapport de l’intonation, vagues et incertaines; comme on le comprendra par l’exemple suivant :

Alléluia.

On voit bien qu’ici la première note, qui est un accent aigu, suppose un son relativement plus élevé que le suivant : on pourrait toutefois lui donner plus ou moins d’acuité, sans contredire à ce qui est écrit. La seconde note, qui est un accent grave uni à l’aigu, indique par conséquent une dépression de la voix; mais faut-il baisser le ton d’un degré, de deux ou de trois? il est impossible de savoir là-dessus l’intention du compositeur, si l’on n’entend quelqu’un chanter la note. H ucbald ajoute qu’il en est ainsi du reste; puis il indique la manière de fixer avec certitude la valeur tonale des sons pour suppléer à l’insuffisance des neumes. (Scriptores t. I. p. 117. Cf. t. II. p. 258).

Pour déterminer le degré précis de chaque note sur lechelle, faciliter ainsi l’étude du chant, et garantir les mélodies grégoriennes des altérations qui allaient devenir de plus en plus imminentes, on a eu recours à divers moyens. Depuis longtemps déjà, mais dans une mesure très-restreinte, c’est-à-dire, presque exclusivement pour les exemples donnés dans les traités de musique, on s’était servi de la notation alphabétique soit seule, soit jointe aux neumes. Quelques maîtres de chant, comme S. Odon, songèrent, dans un but spécialement didactique, à appliquer ce procédé à toutes les pièces du Graduel et de l’Antiphonaire. C’est ainsi qu’a été écrit, et écrit pour les écoles, comme nous l’avons déjà remarqué, le manuscrit bilingue de Montpellier, dont l’heureuse découverte par M. Danjou, ne

Phases DtDerses Des neumes.

nous laisse pas moins dans le regret pour la perte de l’Antiphonaire de S. Odon.

Pendant que l’on cherchait ainsi à faciliter la leéture des neumes, en leur adjoignant les lettres; dans le meme but et peu à peu se formait et se perfectionnait une autre méthode, qui devait avoir un succès plus universel et plus durable.

Pour indiquer d’une façon moins abstraite que par le secours des lettres, les intervalles que la voix doit parcourir en chantant, la pensée vint assez naturellement de disposer les neumes à des hauteurs diverses suivant la différence des intervalles. Cette manière fut d’abord appliquée à la notation à points superposés ; et cette notation en effet, par sa nature même, était déjà presque cela; il ne fallait que laisser suivre son cours à la pensée qui avait superposé les points pour arriver à faire éclore comme spontanément tout le système.

Neanmoins, même avec les points, il fallait au transcripteur un soin extrême pour bien les échelonner et les disposer à la hauteur convenable. Afin de mieux y réussir, le copiste traçait une ligne autour de laquelle chaque note trouvait sa place. Au commencement de la ligne était écrite la lettre correspondant à la note qui devait avoir sa place sur la ligne même; sinon, l’usage apprenait à connaître cette note.

Supposons que ce soit F (fa). Dans ce cas, les notes E (mi) et G (sol) se trouvaient tout près de la ligne, l’une audessous, l’autre au-dessus. Plus haut que le G (sol) venait A (la), et plus bas que E (mi) la note était D (re) ; et ainsi de suite, pour les autres notes, selon leur degré respeélif de gravité ou d’acuité.

La hauteur relative donnée aux neumes en indique le ton.

la

Portée d'une ligne.

re

La méthode était simple ; mais plus les points représentant les sons devaient être éloignés de la ligne, plus il était difficile au transcripteur de les placer à la distance voulue, et au chantre d’apprécier cette distance.

J ite méloùtes grégoriennes.

C’est pourquoi il devenait nécessaire de tracer une seconde ligne qui, en fixant la place de la note distante d’une quinte de la première ligne, rendait certaine la leélure de cette note et de ses voisines.

Portée de deux lignes.

re mi fa sol la si ut re mi

Sans cette seconde ligne, la distance de si et ut restait ambiguë; plus haut, celle de ré et mi impossible à voir; mais avec les deux lignes, il devient plus facile de fixer tous les degrés de l’échelle; pourvu toutefois, en ce qui concerne la note la , que celle-ci soit bien au milieu des deux lignes; et aussi que le ré grave ne monte pas trop près de la ligne du bas, et enfin que le mi aigu n’approche pas trop de la ligne supérieure. Si donc le copiste n’était pas guidé par un coup d’œil sûr, il y avait encore là matière à erreur; il ne restait plus, pour couper court à toute confusion et à tout embarras, que de tracer une ligne au milieu des deux autres, répondant à la note la.

Portée de trois lignes.

Enfin, selon que le chant s’étend vers les sons graves ou vers les sons aigus, on ajoutait une quatrième ligne

Portée

complète.

soit au

dessous

de/:

soit au dessus de c :

Et c’est ainsi que se trouva inventée la portée aétuelle de quatre lignes; et avec elle, les clefs : celle de C ou d’ut, celle de F ou de fa. L’on employait quelquefois simultanément ces deux clefs, comme nous l’avons écrit plus haut; mais plus souvent une seule suffisait; on trouve, selon le besoin,

Clefs.

tantôt la ç clefdW:

tantôt la clef de/?:

Phases Diverses Des neumes.

Quelquefois d’autres lettres, spécialement les lettres a , ou^, ou b font, elles aussi, fonction de clef :

Dans l’usage aéluel, le b ne dispense pas de la clef d 'ut. De son côté, le G n’est plus usité que pour la portée de cinq lignes dans la musique moderne.

Afin que l’œil pût discerner plus promptement la ligne qui portait la lettre-clef, cette ligne fut distinguée par une couleur. Le rouge fut assigné généralement à la ligne du fa et le jaune à la ligne de Y ut. Quelquefois lorsque le fa , désigné par le minium, se trouvait occuper un interligne, on n’en traçait pas moins le trait rouge; cela du moins dans le cas où la note fa paraissait dans la mélodie; ce trait supplémentaire ne compte pas alors pour la portée, et n’en occupe pas toute la longueur.1

Ce système constitue ce que l’on appelle la notation Guidonicnne , parce que Gui d’Arezzo a, sinon inventé, du moins perfectionné tout ce système, et l’a mis en pratique pour tout un Antiphonaire, qu’il offrit au Pape Jean XIX., ainsi noté avec les quatre lignes et les couleurs. Le Pontife fut émerveillé de ce genre de notation, par lequel était rendue si facile la leéfure du chant. Dans un petit traité De ignoto cantu , devant servir de prologue à son Antiphonaire, Gui expose lui-même les avantages de sa notation. Celle-ci toutefois ne parvint que bien à la longue à s’implanter partout; car jusqu’aux douzième et treizième siècles, on voit encore des livres notés à l’ancienne manière, c’est-à-dire avec les neumes sans lignes.

L’usage des lignes facilita beaucoup la leéfure des neumes, mais n'en changea ni la forme ni la signification, du moins dans le principe.

1 Nous remplaçons ici la ligne rouge par une ligne pointillée.

Portée coloriée.

Antiphonaire deCrui d' A rezzo.

Une double cause modifie la forme des neumes.

Les neumes et les lettres ont unedestinée commune.

Deux genres d'écriture.

Ües méloïites grégoriennes.

Peu à peu cependant les neumes primitifs se trouvèrent modifiés, non dans leur forme essentielle comme groupe, mais dans leur forme graphique; et ceci sous l’influence de deux causes.

D’abord, pour pouvoir être disposés sur les lignes, certains traits prirent plus de corps ; on marqua d'un point carré la tête de la virga dont, sans cette précaution, la place sur la portée serait demeurée incertaine. Ce point devint bientôt la partie principale de la formule, et le trait qui constituait d’abord la virga se changea en une simple ligature.

La seconde et principale cause des modifications graphiques apportées aux neumes primitifs, ce furent les changements que l’écriture en général eut elle-même à subir insensiblement. Mais au milieu de ces transformations graduelles et parallèles des neumes et des lettres, les neumes comme les lettres demeurèrent toujours faciles à reconnaître. Lorsque la plume eut élargi sa pointe, donnant aux lettres cette forme plus pleine et plus anguleuse qui caraélérise l’écriture gothique, les neumes aussi prirent du corps et des angles; mais chaque groupe demeura ce qu’il était. Ainsi le podatus fut toujours un podatus , le torculus un torculu s ; de même que dans le texte la lettre A fut toujours un A, le B un B, malgré les modifications propres à chaque genre d’écriture et à chaque époque.

Pour nous y reconnaître plus facilement dans cette transformation graphique des neumes, nous devons distinguer comme deux courants : l’un qui se manifeste en Allemagne, l’autre en France et en Italie.

L’Allemagne fut le pays privilégié du caraélère gothique, qui y subsiste encore aujourd’hui; les neumes y furent écrits avec plus de rigueur, plus de logique et de ténacité que partout ailleurs, selon tous les principes de ce genre d’écriture. En France et en Italie, les livres du moyen âge sont aussi écrits en lettres gothiques, mais généralement avec plus de souplesse et de liberté : et en ce qui concerne les neumes, nous devons remarquer une différence dans la manière dont la plume est posée pour les tracer. En France et en Italie, comme en Allemagne, la plume a le bec élargi; mais en Allemagne, le bec de la plume a sa largeur posée obliquement, tandis qu’en France et

Phases Diverses Des neumes.

en Italie, il demeure dans la position verticale; ce qui donne de lepaisseur aux traits horizontaux et un délié assez fin aux traits verticaux. Les tableaux que nous allons donner permettront de suivre les deux courants dont nous avons parlé. Nous étudierons d’abord la forme latine, puis la forme gothique des clefs; et ensuite celle des neumes, également dans les deux genres d’écriture.

Les lettres, nous l’avons vu plus haut, n’ont commencé à être régulièrement en usage, comme clefs musicales, qu’avec les lignes de la portée; c’est pourquoi nous n’aurons pas à remonter plus haut que le onzième siècle, époque où apparaît dans sa perfeélion la notation guidonienne. Les lettres-clefs, quant à la forme, ne se distinguent pas alors des lettres ordinaires; ou s’il y a parfois, dans le même manuscrit, une différence, celle-ci tient à ce que la musique n’est pas de la même main que le texte, ou même se trouve être d’une époque postérieure.

Quand on s’éloigne de l’origine, on voit les clefs se transformer, en conservant le genre d’écriture propre à chaque époque; mais il n’y a plus entre la clef et la lettre correspondante qu’un rapport de similitude générale; l’une n’est plus, comme à l’époque primitive, la reproduédion matérielle de l’autre. Ainsi dès les douzième et treizième siècles, mais surtout au quatorzième et au quinzième, on voit la clef de la musique et la lettre du texte conquérir, pour ainsi parler , chacune une existence propre et indépendante : soumises l’une et l’autre aux mêmes lois calligraphiques, chacune cependant se transforme à sa manière; mais toujours on reconnaît dans la clef d 'ut la lettre C, dans la clef de fa la lettre F, dans la clef de sol la lettre G, dans le bémol et le bécarre la lettre B. C’est par altération que dans certains manuscrits le B quadratum ressemble à la lettre h.

Il est intéressant de voir ainsi les caractères musicaux se transformer dans le cours des âges d’une façon presque insensible, et pour ainsi dire inconsciente. On remarque, dans ce développement graduel, une spontanéité qui fait contraste avec le besoin d’invention dont les esprits modernes sont si facilement tourmentés.

Mais voyons les tableaux.

Les clefs se transforment peu à peu.

Tableau des clefs el de leurs transformations.

B es méloDtes grégoriennes.

Notation Latine.

Époques.

CLEF D 'lit.

CLEF DE fa.

CLEF DEw/.

P. molle

OU

rotundum.

B durum

ou

quadratum.

XIe siècle.

XIIe et XIIIe sjècles.

XIVe et XVe siècles.

Musique moderne.

Notation Gothique.

XIe siècle.

XIIe et XIIIe

siècles.

XIVe et XVe siècles.

Musique moderne.

jttt

ffr

!Qt)ases Diverses des neumes.

La lettre F est celle qui a subi les altérations les plus notables. Elle se compose régulièrement d’un trait vertical, d’où partent à droite deux barres horizontales: l’une au sommet, l'autre au milieu. Le trait vertical, surtout dans la notation latine, s’est arrondi, jusqu’à devenir le demi-cercle qui forme le corps de la clef de fa dans la musique moderne. Les deux barres horizontales, dans certains pays, se sont transformées en de simples points, losanges pour le plain-chant, et ronds pour la musique; ailleurs elles se sont au contraire liées, ou à la manière d’un C ou à la manière d’un 5. Celui-ci s’emploie également seul, sans le trait vertical, pour exprimer la clef de fa. La forme donnée à la clef de sol dans la musique, présente une analogie frappante avec le G gothique ornementé, que l’on voit dans le deuxième tableau de la page précédente.

Quant aux neumes, la forme que nous leur donnons est la plus régulière en même temps que la plus ordinaire : celle qui permet de lire plus facilement les différentes sortes de manuscrits appartenant au même genre d’écriture.

Dans chaque genre de notation, il se présente en effet des particularités plus ou moins importantes qui distinguent tel ou tel manuscrit, ou du moins telle ou telle classe de manuscrits. Ces particularités consistent en ce que certains groupes sont écrits diversement, et souvent aussi en ce que certaines nuances d’exécution sont représentées par des neumes qui, non-seulement diffèrent pour le mode d’écriture, mais ne sont pas en réalité les mêmes. Ajoutons cependant tout de suite, pour que l’on ne croit pas qu’il y ait dans les manuscrits des variantes sérieuses, que ces neumes différents sont toujours analogues et donnent pour l’oreille un résultat presque identique.

Il en est des formes de notation dans les manuscrits, comme des formes d’écriture; elles peuvent varier non-seulement selon les époques, mais aussi selon les habitudes et quelquefois le caprice des copistes. De plus, les neumes ne sont pas toujours transcrits par des copistes de profession, mais par des notateurs qui semblent avoir travaillé pour eux seuls. On les lit cependant, quand on est bien au fait des neumes et des mélodies, comme on lit un texte mal écrit quand on connaît bien la langue, parce que les lettres mieux formées font deviner les autres.

Clef de fa.

Diversité des écritures.

Transformations des neumes latins.

Xfcs méiodtes grégoriennes.

Dans la série des signes qui commence au bas de cette page et se poursuit au sommet de la suivante, nous allons du plus simple au plus composé. La liste pourrait être plus complète; mais telle que nous ‘la donnons, elle fera suffisamment comprendre la manière dont chaque signe va se modifiant dans le cours des siècles, sans altération substantielle, jusqua l’époque où les groupes se désagrègent et bientôt disparaissent, pour être remplacés par les notes du plain-chant moderne; où il n’y a plus trace de formules, mais des notes uniformément juxtaposées les unes à côté des autres. Nous ajoutons au bas de nos tableaux, ces points carrés qui sont venus si malencontreusement se substituer, dans les livres aéluels, aux beaux neumes grégoriens.

Notation Latine.

Neumes ordinaires.

SIÈCLES

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