DE LA PRONONCIATION LATINE
ÊME sans avoir beaucoup réfléchi sur les conditions requises pour une bonne exécution du chant, on conviendra facilement que la première de ces conditions est de se servir de la mélodie pour faire valoir les paroles. Les lois de l’Eglise, la recommandation de tous les auteurs, le simple bon sens imposent au chantre l’obligation de respecter toujours le texte, de rendre intelligibles les paroles qu’il prononce, de les faire servir à l’édification des auditeurs, de mettre en harmonie les sons de sa voix avec les sentiments que doivent lui suggérer les mots qu’il articule. Personne ne peut nier que ce ne soit là le principe fondamental de toute méthode pratique du chant liturgique.1
Ainsi donc, en observant ce qui a été dit précédemment sur la manière de lier les sons qui composent chaque groupe de notes, le chantre doit prendre garde à bien faire ressortir le sens des paroles qu’il prononce. Curandum est , dit Benoît XIV., ut verba quœ cantantur plane perfedteque intelligantur 2 .
Les mélodies grégoriennes ont été composées pour donner au texte liturgique une plus grande force d’expression. Cantus , dit S. Bernard (Ep. 312), sensum litterœ non evacuet sed fecundet.
Dès lors que les paroles cessent de pouvoir être comprises, elles n’ont plus leur raison d’être; le chant, de son côté, n’étant
Le chant doit faire valoir les paroles.
'■Qui dunque la prima condizione imposta alla musica dalla natura stessa délia instituzione liturgica è che il canto renda i)itelligibili,anzi fiià intelligibili le parole : si canta non per allettare il senso, ma per agevolare l’intelligenza. {Civil t à Cattolica. 1856. vol. iv.)
2 La nécessité où l’on se trouve trop souvent réduit de se servir de chantres n’ayant pas l’intelligence de la langue latine, peut rendre difficile l’application des principes que nous allons poser, mais n’en détruit pas la légitimité. Cette nécessité surtout ne dispense pas ceux qui connaissent le latin du devoir qui incombe à tout homme qui parle, surtout si c’est à Dieu qu’il parle, de faire attention à ce qu’il dit, et de parler en être intelligent. Quant aux chantres qui n’ont pas la ressource de pouvoir suivre le sens de ce qu’ils prononcent, ils peuvent cependant, guidés par les yeux, si ce n’est par l’intelligence, prononcer correctement les syllabes, les grouper comme il convient pour former les mots, distinguer ceux-ci et partager les phrases, sinon avec la dernière perfection, du moins convenablement et de façon à ce que le texte soit suffisamment intelligible. Nous ne demandons pas autre chose ici, et les règles à suivre pour arriver à ce résultat sont à la portée de tout le monde.
Xas mélo&tes grégoriennes;.
Divergences de prononciation.
plus soutenu par les paroles, perd de sa force et de son caractère. Le texte et la mélodie doivent donc se prêter un mutuel secours; pour cela il faut que le chant soit un langage modulé, mais qu’en étant modulé il ne cesse pas d’être un langage. On doit appliquer au chant en général ce que Jacques Eveillon dit de la simple psalmodie : Adtio loquentis est; et ideo fieri debet intelligibiliter , id est ex temperatione linguœ et vocis , ut et ipsi qui canunt et qui ex altero choro auscultant , aure ac mente percipiant ea quœ dicuntur. (De reéla psallendi ratione liber, auélore Jacobo Eveillon , presbytero, Ecclesiae Andegavensis canonico. Cap. II. art. i.)
C’est peut-être ici l’occasion, avant d’aller plus loin, de dire un mot des divergences que présente la prononciation du latin chez les différents peuples. Ces divergences sont telles que deux interlocuteurs se parlant latin, mais chacun avec sa prononciation, ont peine à se comprendre, quand encore ils y parviennent. Ces manières diverses de prononcer une même langue tiennent aux habitudes différentes prises dans la langue maternelle, et dépendent peut-être aussi en quelque chose de la conformation particulière des organes vocaux. Ce serait donc une entreprise difficile à réaliser, sinon impossible, que de vouloir arriver sous ce rapport à une parfaite uniformité.
Il est cependant certaines règles de prononciation plus importantes, qu’il serait possible et facile d’observer partout, et que l’on nous permettra de signaler ici à l’attention des maîtres de leélure et de chant.
Toutes les lettres doivent être prononcées.
Il faudrait d’abord, ce nous semble, poser en principe qu’en latin toutes les voyelles aussi bien que toutes les consonnes doivent être prononcées. Cette règle est, il est vrai, formulée dans les grammaires; mais il est de fait qu’elle n’est pas observée partout avec toutes ses conséquences. Ainsi le mot latin constantia est prononcé chez nous comme son dérivé français constance , dans lequel l’articulation de la lettre n ne se retrouve plus représentée que par le son nazal donné à la voyelle. Le latin demande que dans constantia , on soit prononcé comme dans connexio , et an comme dans pannus \ que l’on dise par conséquent aussi intende , en donnant aux voyelles i et e le son pur qu elles ont dans in terra , et en articulant la lettre n aussi distine-
De la prononciation latine.
tement que Ym dans assumptio. Ce serait toutefois une moindre faute de donner à la syllabe le son nazal du français, que de supprimer Yn en prononçant inter comme iter.
Les Italiens prononcent ^ mouillé, et ils disent agno comme nous disons agneau (avec cette différence toutefois que l’effort de la voix dans agno porte sur la première syllabe et non sur la finale). Il nous est d’autant plus louable de les imiter en cela, que notre langue semble déjà nous y inviter; toutefois prenons garde alors de mêler les deux prononciations en disant non pas anius anio , ou agît mis aguno , mais, ce qui est absolument fautif, agunius agu'nip.
Les Italiens également, et en général, comme l’on sait, tous les peuples, hormis les Français et quelques-uns de leurs voisins, donnent à la voyelle u le son de Y ou français. Ici encore il serait à désirer que cette prononciation pût devenir absolument universelle. Remarquons seulement pour éviter toute erreur, au cas ou l’on désirerait se mettre à l’unisson sous ce rapport avec les autres nations, que si Yu voyelle doit toujours être prononcée ou , il n’en est pas de même de tu consonne, c’est-à-dire de Yu qui vient après q ou g. En Italie comme en Allemagne, et généralement partout, la prononciation du mot quia , par exemple, n’est pas couia : elle se rapproche plutôt de cvîa.
Les diphtongues que nous exprimons en français comme une voyelle simple, doivent être en latin proférées comme deux voyelles, mais d’une seule émission de voix. Ainsi en français autel se prononce comme s’il y avait ôtel, mais en latin autem se prononce aoutem , en ouvrant la bouche sur« et en la fermant sur ou par un seul mouvement.
Si nous insistons sur ces détails, c’est aussi parce qu’ils sont nécessaires pour l’intelligence des anciens neumes, dont plusieurs particularités ne peuvent s’expliquer qu’en supposant le latin prononcé à la manière italienne, c’est-à-dire, après tout, à la manière latine.1
U voyelle et u consonne .
1 Nous n’entendons pas dire cependant ici qu’en Italie s’est conservée absolument intaéte, pour le latin, la prononciation des Latins eux-mêmes. Nous croirions volontiers, par exemple, que le chuintement appliqué au c dans cœlum , pacem , ducis etc. appartenait d’abord exclusivement à la prononciation populaire ; le d, ou t légèrement frappé, par lequel commence l’articulation, lui donne seul de la grâce et de la distinétion.
B es mélodies grégoriennes.
Le mot forme un tout indivisible.
Faut-ü ici parler cle ces modes de prononciation plus ou moins étranges qu’amène trop souvent la négligence, soit des leéteurs, soit des chantres? Ceux-ci surtout semblent parfois se complaire à devenir inintelligibles. Les consonnes, les voyelles, tout dans leur bouche est facilement défiguré, tronqué, dénaturé. C’est ainsi, par exemple, qu’au lieu de Kyrie , on les entend dire Kêrie\ pôtri ou pciitri pour patri etc. C’est ainsi encore que pour n’avoir pas voulu perdre la peine d’ouvrir assez pleinement la bouche avant d’entonner, par exemple, Agnus Dei , ils prononcent sans s’en apercevoir Magnus ou Nagnus Dei . Déjà, en parlant de la pureté qu’exige l’émission du son, nous avions signalé des défauts de même nature; mais revenons aux principes.
Chaque voyelle, disions-nous, doit avoir le son qui lui est propre, et chaque consonne l’articulation qui la distingue; et cela d’après les lois du latin interprétées par l’usage des pays qui en ont le mieux conservé les traditions.
Mais ceci ne suffit pas; parce qu’il ne suffit pas, pour bien parler, de prononcer correéf ement les syllabes; il faut encore que celles-ci se suivent dans un certain ordre, dans l’ordre même qui donne au langage d’être intelligible.
De même qu’avec des voyelles et des consonnes on forme des syllabes, ainsi avec des syllabes on forme des mots. Toutefois, ce qui constitue le mot, lui donne sa forme et son existence comme mot, ce n’est pas la simple juxtaposition des syllabes. Il ne suffit pas en effet que celles-ci se succèdent simplement, si elles ne se fondent en un seul tout, en un tout indivisible, comme l’idée que ce tout est appelé à exprimer. Les syllabes par ellesmêmes prises isolément n’expriment rien de distinél ni de complet; c’est seulement par leur jonéfion, ou plutôt par leur fusion, qu’elles disent quelque chose. Que ma pensée, par exemple, se porte sur la ville de Rome; pour l’exprimer, je dis : Roma\ mais parce que l’objet de l’idée est un, et qu’il ne peut se partager par moitié sur chacune des deux syllabes du mot, j émets celui-ci tout entier comme d’un seul mouvement. Ce phénomène, qui imprime ainsi un mouvement unique à la série des syllabes qui composent chaque mot, constitue l’essence même de 1 accentuation. L’accentuation est dans le langage la règle des réglés; et tout ce que l’on pourrait dire sur la prononciation
De la prononciation latine.
latine ne serait d’aucun avantage pour rendre un texte intelligible, si l’on négligeait la règle de l’accent.
L’accent ne sert pas seulement à donner à la récitation plus de vie et de mouvement, en variant le ton et la force des syllabes; il a une raison d’être plus intimement et plus essentiellement bée aux lois naturelles du langage : son but est de fondre en un tout vivant les éléments du mot, en même temps que d’aider l’oreille à distinguer les uns des autres les mots dont se compose le discours. Il réunit toutes les syllabes d’un même mot autour de l’une d’elles, comme autour d’un point central; et c’est grâce à cette subordination que, malgré la pluralité des syllabes, l’unité de l’idée se peint sensiblement dans le son du mot. Sans l’accent, les éléments du mot sont, comme nous disions, simplement juxtaposés; ils ne sont unis et subordonnés que par l’accent. Ainsi dans une accentuation régulière, chaque mot est produit par une impulsion unique, qui commence avec la première syllabe du mot, atteint le point culminant de sa force sur la syllabe principale, appelée pour cela syllabe accentuée, et vient expirer pour ainsi dire sur la fin du mot. Jusqu’à ce que la syllabe accentuée soit prononcée, la voix semble monter, elle retombe ensuite sur les dernières syllabes du mot, et s’y repose un instant avant de prendre un nouvel essor.
Les syllabes qui appartiennent à un même mot n’ont donc pas toutes la même importance dans la prononciation : il en est une dans chaque mot qui doit dominer toutes les autres, en les attirant à elle comme autour d’un centre commun.
Cette syllabe principale est signalée à l’oreille par une intonation plus forte ou plus aiguë, tandis que les autres syllabes sont plus faibles, plus obscures, plus déprimées. Elle est appelée par les anciens, syllabe aiguë ( syllaba acuta ) ; nous la nommons syllabe accentuée , l’accent aigu étant l’accent par excellence. Cet accent ayant pour effet premier, du moins chez les anciens, d’élever le ton de la syllabe qui en est affeélée, est désigné par eux sous le nom d’ accent tonique. Il appartient proprement au mot auquel il donne la forme et l’unité. Nous avons déjà remarqué qu’il doit se distinguer de l’accent oratoire, soit logique, soit pathétique, lequel appartient plutôt à la phrase, et
L accent donnel' unité au 7iio t.
Accent aigu ou tonique.
Iles înélotites grégoriennes.
n’est pas soumis comme l’autre à des règles grammaticales fixes et déterminées.
Le signe de l’accent tonique est connu. Il s’emploie communément dans les livres liturgiques, mais seulement sur les mots qui n’ont pas moins de trois syllabes; parce que dans ceux-là seulement, ainsi que nous le verrons, il peut y avoir doute sur la place de l’accent. Dans les autres, l’accent n’est pas écrit; mais il doit être marqué dans la prononciation, comme s’il était écrit.
Les règles de l’accentuation latine sont presque toujours omises dans les grammaires, où cependant elles devraient occuper une place importante; c’est pourquoi nous les résumons ici, comme constituant une base nécessaire à l’enseignement du chant liturgique.
Mots latins accentués.
Tout mot latin, ayant par lui-même un sens distinél, possède une syllabe accentuée. Omnis vox aliquid per se significans aut acuetur aut JleOteturx. (Diomède.) Est in omni voce acuta. (Quintilien. Inst. or. 1. r. c. 15.) Cette règle donnée d’un commun accord par les grammairiens est, d’après Cicéron, une loi naturelle au langage humain. Ipsa natura , quasi modularetur hominum orationem , in omni verbo posuit acutam vocem. (De oratore, c. 18.)
Les monosyllabes eux-mêmes reçoivent l’accent, à moins
Mots non accentués.
qu’ils ne rentrent dans l’une des exceptions que nous allons signaler. Ea vero quœ sunt syllabæ unius erunt acuta aut flexa. (Quint, ibid.)
Nous avons dit : tout mot latin ayant par lui-même un sens distinct] afin d’exclure, à la suite des grammairiens, certaines particules, ou même certains mots, qui sont trop intimement unis par le sens, comme par la prononciation, soit à ce qui précède, soit à ce qui suit, pour jouir du bénéfice de l’accent.
Particules.
Ainsi : Lies particules enclitiques que,ve,ne, etc., qui viennent s’appuyer sur le mot qui les précède et se fondre avec lui, n’ont pas d’accent. Dans pater materque , que n’est pas accentué.
20 II en est de même de toutes les adjonctions monosyllabiques, ce,pse , dem , met, nam , etc. qui font corps avec le mot auquel
1 C’est-à-dire, ont ou l’accent aigu ou l’accent circonflexe. Ces deux alternatives reviennent ici au même, puisque dans l’accent circonflexe se trouve l’accent aigu.
De la prononciation latine. 105
elles se trouvent jointes, par exemple, dans hujusce , reapse , semet , ubinam , etc. Mais le mot lui-même n’en est pas pour cela privé.
30 La préposition après un pronom, comme dans mecum , vobiscum , etc. ne forme avec lui qu’un seul mot qui s’accentue d’après les règles données plus loin; mais la préposition ellemême ne l’est pas.
Les mots unis par le sens à ce qui suit, de manière à perdre l’accent, sont les suivants :
i° Les conjonctions, si elles sont placées en tête de la phrase ou d’un membre de phrase, n’ont pas d’accent: ainsi dans sicut erat , atque dixit , et vos, quoniam bonus, ut det illis, et in sœcula , quia respexit, quia fecit mihi magna, les conjonctions sicut , atque, ut, et, quoniam, quia, ne doivent pas être régulièrement accentuées. Si dans les bréviaires ces sortes de mots sont, malgré la règle, marqués de l’accent, comme quôniam, il ne faut en tenir compte que lorsque certaines modulations, par exemple la médiante des psaumes, demandent ou permettent un accent.
Les conjonctions, quoique placées en tête de la phrase ou d’un membre de phrase, doivent porter l’accent si, étant isolées de ce qui suit, elles ont une signification par elles-mêmes en vertu d’une ellipse. Ainsi il faut évidemment accentuer et et sed dans les exemples suivants : Et : Tu in principio , Domine, terrain fundasti. — Non dixit J esus : Non moritur. Sed : Sic eum
Coti jonctions.
volo manere donec veniam.
Si les conjonctions ne sont pas en tête de la phrase ou d’un membre de phrase, elles reprennent l’accent : tu âutem, fecit véro , dixit énim.
2° Les prépositions et adverbes-prépositions , si elles précèdent immédiatement leur régime, n’ont pas d’accent. Ainsi dans super eum, super cœlos, super nos, prœter Dominum, infra tectum , supra montem, in manus, post partum, de profundis , a malo , in ceternum, per omnia, a solis ortu , in memoria œterna, ab auditione mala , le premier mot de chacun de ces exemples s’unit au suivant et ne doit pas, par conséquent, recevoir l’impulsion de voix qui caraélérise l’accent.
Si les prépositions sont placées après leur régime, elles reprennent aussitôt l’accent : te prôpter, te sine, teélum Infra, montem supra, fronde sûper viridi.
Préposi¬
tions.
lies tnélo&tes grégoriennes.
Pronoms
relatifs.
Prœpositiones. . . . si casibus prœponuntur, gravantur ; cum vero prœpostere ponuntur , acuto accentu efferuntur K v. g. te propter. (Priscien.)
Quintilien noüs donne aussi la raison de cette différence, quand il dit : Mihi id videtur generalem accentus regulam mutare quod in his locis verba in pronuntiatione conjungimus aut jundlim efferimus. Nam cum dico: circum littora, duo tamquam unum enuntio , dissimulata distinctione. Quod idem accidit m illo : Trojæ qui primus ab oris. Separata vero vel postposita eadem vocabula a prœcepto communi non recedent. (Inst. or.