DE FORMULES SUR UNE MÊME SYLLABE
LA différence des langues modernes, qui imposent au chant une marche presque toujours syllabique, la langue latine se prête sans peine à des évolutions plus ou moins prolongées de la voix sur la. même syllabe. De là, dans le chant grégorien, ces séries de notes qui se multiplient sur certaines syllabes jusqu’à faire oublier un instant le texte.
On a voulu dire que les traits mélodiques, qui se prolongent ainsi sans paroles, n’appartiennent pas au chant primitif, tel que S. Grégoire l’a donné; mais c’est une erreur. Tous les monuments de la tradition témoignent avec une parfaite unanimité en faveur de ces longues séries de notes; du moins en ce qui concerne les versets de Graduel et d 'Alléluia et certains passages des Offertoires. Dans les répons de Matines, la phrase musicale se développe aussi avec une certaine ampleur, mais plus brièvement que dans les chants de la Messe dont nous venons de parler.
Postérieurement à S. Grégoire, il est vrai, c’est-à-dire vers le septième siècle, mais surtout à partir du huitième et du neuvième, on s’est beaucoup exercé à composer des mélodies pures, que l’on ajoutait en suplément au répertoire grégorien. La fécondité du compositeur allait parfois jusqu’à remplir des volumes entiers de cette musique sans paroles, musique que l’on pourrait appeler à la fois instrumentale et vocale : instrumentale, en ce sens que les notes s’y présentent seules comme pour les instruments; vocale, parce que l’instrument auquel ces chants se trouvaient destinés était la voix humaine, le plus parfait de tous. Le respeél pour les chants proprement liturgiques n’en était en rien diminué et l’œuvre crréororienne demeurait inviolable. Si à l’imitation de ce que S. Grégoire lui-même avait fait pour les morceaux les plus solennels de la Messe, on avait introduit quelques modulations plus longues dans certaines pièces de l'Office, on ne l’avait fait cl’abord que pour des cas exceptionnels, et dans une mesure restreinte. Amalaire, au neuvième siècle, signale un seul exemple de ces adjonélions neumatiques,
Les neumes prolongés appartiennent au chant de S.
Grégoire.
Traits mélodiques n apparte- 7iantpas au répertoire grégorien.
Hts méloîues grégoriennes.
Ne umes du Répons Descéndit.
postérieures à S. Grégoire, c’est la phrase mélodique du V. Tamquam sponsus avec la triple modulation qui se développe sur les mots fâbricæ mundi , dans le célèbre Répons Descéndit de cœlis en usage au temps de Noël; phrase et modulation qui se retrouvent dans le R/. In médio, composé pour la fête de S. Jean l’Evangéliste. Et encore dans ces circonstances où, pour des raisons spéciales qu’explique Amalaire ( De ordine antiphonarii , c. 18.), on avait cru devoir donner plus d’étendue à la mélodie, voyons-nous les copistes, comme par exemple le moine Hartker à S. Gall, dans un manuscrit encore existant, mettre à côté des neumes plus récents du R/. Descéndit la mélodie ordinaire et grégorienne. Plus tard, on a composé quelques nouveaux Répons ornés de traits mélodiques assez longs suile dernier ou l’avant-dernier mot de la réclame. Les célèbres
Répons du roi Robert.
Répons Stirps pesse , Ad nutum Dômini et Solem justüiœ , dont on doit le texte à Fulbert de Chartres et la mélodie au roi
N’eûmes ajoutés aux antienneset auxversets.
Robert, offrent de très-beaux spécimens de ce genre de composition. Ce devint bientôt comme une règle d’agrémenter de la sorte, aux fêtes solennelles, le dernier des Répons de Matines; ce même Répons, surtout dans les Eglises monastiques, se chantait aussi aux Vêpres entre l’hymne et le Capitule. On avait dans les différents tons des modulations préparées pour cela d’avance, qu’il suffisait d’adapter au dernier ou à l’avantdernier mot du Répons que 1 on voulait rendre plus solennel. Outre cela, c était la coutume dans plusieurs Eglises, également pour plus de solennité, d’ajouter à la dernière antienne des Vêpres ou des Laudes, avant le Capitule, une vocalise de convention, variant selon les tons, mais toujours la même pour chaque ton. Cette vocalise avait d’abord été inventée pour les écoles. Les maîtres de chant avaient en effet imaginé huit phrases mélodiques que nous aurons plus loin l’occasion de faire connaître. Il y en avait une pour chaque mode; quand on voulait savoir dans quel mode était composé un morceau, il suffisait de voir laquelle de ces huit phrases mélodiques pouvait lui être adaptée. Celle du second mode, plus ou moins modifiée, est demeutee en usage a la fin des versets qui suivent les hymnes, soit des Vêpres, soit des Laudes. Il est facile du reste de distinguer en tout cela ce qui est grégorien de ce qui ne l’est pas.
Des traits mélo&tques.
Toujours est-il qu’au temps de S. Grégoire la liturgie admettait de ces traits mélodiques plus ou moins prolongés sur une même syllabe. Et comme il est constant que ce grand Pontife a plutôt régularisé qu’inventé les mélodies qui portent son nom, nous devons en conclure qu’elles existaient avant lui, avec les tirades de notes qu’il y a laissées. S. Augustin, du reste, nous parle à plusieurs reprises de ces vocalises, qu’il nomme jubila, et il nous en donne les raisons intimes, prises dans les besoins mêmes du sentiment religieux. Le chant n’a pas pour but unique d’exprimer la pensée, il doit plus encore servir à l’expression du sentiment. Or, si la pensée, pour pouvoir se traduire au dehors et se communiquer, exige la parole articulée, il n’en est pas de même du sentiment. Lorsque le sentiment est vif, les paroles par lesquelles il a commencé de s’exprimer deviennent bientôt une gêne plutôt qu’un secours; le cœur ne trouve plus de mots pour répondre à ce qu’il éprouve et la voix module, sans plus articuler de paroles. La joie surtout aime ainsi à s’épancher en modulations musicales dégagées de toute entrave. C’est ainsi, nous dit S. Augustin, que ceux qui travaillent aux champs ou à la vigne, ou s’occupent avec ardeur de quelque travail, entonnent des airs joyeux; mais bientôt l’allégresse qui les anime leur fait oublier le texte de leur chanson, et ils continuent, sans articuler de syllabes, de purs refrains de jubilation. Illi qui cantant sive in messe sive in vinea , sive in aliquo opere fervent , cum cœperint in verbis canticorum exsultare lœtitia, veluti impleti tanta Ice titia , ut eam verbis explicare non possint , avertunt se a syllabis verborum et eunt in sonum jubilationis. (Enarr. in Psalmum XXXII. 8.) A plus forte raison, ajoute le S. Doéleur, doit-il en être ainsi dans l’expansion de la joie religieuse; car, en présence d’un Dieu dont la majesté est ineffable, qu’y a-t-il de mieux que de se livrer à la jubilation : Quem decet ista jubilatio nisi ineffabilem Deum ? Dieu est ineffable; mais si aucune parole n’est digne de Lui, d’un autre côté il n’est pas permis de garder le silence sur ses grandeurs et sur ses mystères. Ne pouvant pas parler, ne devant pas nous taire, l’unique ressource qui nous reste, c’est de jubiler ; c’est de nous réjouir sans paroles, c’est quand la joie n’a pas de limites, de franchir celles des syllabes. Ineffabilis enim est Detis quem non potes et
Les jubila d' après S.
Augustin.
lies mélodies grégoriennes.
Manière d' exécuter les traits mélodiques.
tacere non debes , quid restat nisi ut jubiles; ut gaudeat cor sine verbis , et immensa latitudo gaudiorum metas non habeat syllabarum. (Ibid. Cf. Enarr. in psalm. XCIX. 3. — XCIX. 4.
CII. 8.) La raison pour laquelle nous prolongeons les neumes sur une même syllabe, c’est, nous dit le pieux Rupert, afin que lame remplie des charmes de la mélodie, soit transportée au-delà de ce monde vers les régions de la gloire où les Saints triomphent dans l’allégresse. Jubilamus magis quam canimus unam que syllabam in plures neumas vel neumarum distinctiones protrahimus , ut jucundo auditu mens attonita repleatur , et illuc rapiatur ubi Sancti exsultant in gloria. (De Officiis, lib. 1.) Dans ces chants, nous dit un autre auteur, il y a beaucoup de notes et peu de paroles ; et ce n’est pas merveille que la voix humaine ne suffise plus à exprimer ce que la pensée est impuissante à concevoir. Verbum est breve , sed longo protrahitur pneumate. Nec mirum , si vox humana dejicit ad loquendum , ubi vox non sufficit ad cogitandum. (Etienne d’Autun, De Sacramento altaris , c. 12.)
Quand la mélodie se développe ainsi en dehors des paroles, l’accent et les divisions nécessaires au rhythme sont déterminés par la manière dont les notes se trouvent groupées en formules. On observe alors ce qui suit :
i° Chaque formule, selon la règle donnée plus haut, doit s’émettre d’une seule impulsion de voix, de manière à lier aussi étroitement que possible les sons qui la composent.
20 Les formules qui se trouvent jointes dans la notation doivent aussi se joindre dans l’exécution, c’est-à-dire que la transition de l’une à l’autre se fera sans aucune espèce d’arrêt.
Exemples : i~
Bien qu il y ait ici une légère impulsion de voix au commencement de chaque petit groupe, c’est-à-dire sur la et sur ut dans le premier exemple, sur la et sur sol de la clivis dans le second; cependant, dans l’un comme dans l’autre, les deux formules ne donnent ensemble qu’une syllabe musicale, et s exécutent par conséquent d un mouvement de voix continue, sans arrêt ni division.
Des traits mélodiques.
3° Lorsque les formules, au lieu detre ainsi juxtaposées l’une à l’autre dans la notation, se trouvent au contraire séparées par un espace vide, on les distingue dans l’exécution par un retard de la voix à la fin de chaque groupe, et au besoin par une pause de respiration. Le retard ou le silence sont plus ou moins prolongés suivant que la distance laissée entre les formules, dans les livres bien notés, est plus ou moins grande. C’est ici surtout le cas d’appliquer la recommandation de Gui d’Arezzo, qui veut que dans l’expression, comme dans la notation, on serre plus ou moins les notes : Pars ( cantilenœ J compresse notanda et exprimanda, syllaba vero compressius. (Microl. XV.) Ce qui s’accorde avec la règle des instituta patrum : Caveamus ne neumas conjunctas nimia morositate disjungamus vel di sj tinctas inepta velocitate conjungamus, jfubilus vero dulci modulamine bene discretis neumis deponatur. (Gerbert. Scriptores, t. i. p. 7.)
Gradation à observer dans la séparation des groupes.
ta ,
Les trois premières formules de cet exemple sont assez rapprochées quoique cependant distinctes; chacune constitue une syllabe musicale; le son final se trouve naturellement long en vertu de la pause légère qui doit toujours marquer la findès syllabes musicales : tenor in syllaba quantuluscumque. Nous devons dire la même chose des trois dernières formules qui, elles aussi, donnent chacune une syllabe musicale, distinguée par la pause légère dont il vient d’être question. Un espace plus grand sépare la troisième formule de la quatrième et la cinquième de la sixième; il faut donc, pour marquer davantage la division, une suspension de voix plus sensible à la fin de la troisième formule et à la fin de la cinquième; ces formules terminent chacune, non plus une simple syllabe musicale, mais un membre ou neume musical. S’il est besoin de respirer, c’est à ces endroits qu’il convient de le faire de préférence, et dans la notation on peut y placer une petite barre.
hn .
Manière de marjuer les pauses.
Etes mélodies grégoriennes.
4° Le repos n’est complet et l’intervalle de silence n’est exigé qu’à la fin de la distinction. Pour amener ce repos, il faut ralentir le mouvement sur la formule finale. Exemple :
Les formules longues sont respectivement celles-ci :
fa -
0 ffl
fa /
On ne doit appuyer exclusivement sur aucune note; ni sur la note culminante ni sur la pénultième :
Toutes sont ralenties; aucune, sauf la dernière, ne lest plus que les autres. Si cependant les anciens manuscrits autorisent à écrire un pressus , c’est sur lui que la voix doit appuyer.
Exemple :
Nous devons observer que, même dans ce cas, la note finale n’est point brève; on ne doit donc pas imiter les chantres qui s’appliquent à couper cette note finale au lieu de la soutenir un instant. Il ne faudrait cependant pas la prolonger outre mesure, ni surtout la renforcer; ce qu’il faut, c’est laisser doucement mourir le son.
C’est ici surtout qu’apparaît clairement l’utilité des formules; car sans elles il serait impossible de discerner les éléments qui doivent composer soit la syllabe musicale, soit le neume. Quand la mélodie marche parallèlement avec le texte, celui-ci, par la distinélion des mots et des membres de phrase, indique les divisions du chant : les formules alors sont moins nécessaires; mais lorsque la mélodie se développe en dehors du texte, les formules sont indispensables, puisqu’elles remplacent les mots, et que la manière dont ces formules sont groupées sert à partager le
Des traits mélotriques.
chant en différents membres, comme l’est un discours par le sens des paroles.
De là résulte dans le chant l’unité ou, pour mieux dire, l’homogénéité du rhythme. Il y a certainement une différence de caraCtère entre une Antienne qui procède syllabiquement et un Graduel qui offre des traits mélodiques quelquefois assez longs sur une même syllabe; toutefois, dans ces deux espèces de chant, le rhythme est le même : c’est toujours celui d’une récitation accentuée et divisée à la manière du discours. Il n’est pas rare que dans un même morceau une phrase purement syllabique succède à une phrase purement mélodique, et réciproquement; l’ensemble ne serait pas composé de parties homogènes, si le rhythme n’était pas toujours identique à lui-même, toujours libre à la manière de la prose; toujours produit par la succession des syllabes musicales, des neumes et des distinctions, comme celui du discours par la suite des mots, des membres de phrase et des phrases. Le rhythme est libre, disons-nous, mais il n’est pas pour cela indéterminé; il n’a rien d’arbitraire. Les divisions, syllabes musicales, neumes et distinctions, qui sont les éléments sur lesquels il repose, sont toujours en effet déterminées pour le chantre, qui ne peut partager la mélodie suivant son caprice, mais doit suivre pour cela soit le sens du texte soit les formules traditionnelles. Sic pundîum et pausa fiant ut intellectus discernatur.... y ubi lus vero dulci modulamine bene discretis neumis deponatur.
Après ce que nous venons de dire, nous ne devons pas nous étonner des instantes recommandations de S. Bernard, au sujet des livres de chant. Dans la Préface du Graduel cistercien, et dans celle de l’Antiphonaire, le saint DoCteur avertit et conjure ceux qui ont à transcrire du chant, de vouloir bien se préoccuper surtout de la manière dont sont liées les notes, pour s’en tenir fidèlement, sur ce point surtout, à la tradition. Prcemunitos autem esse volumus , eos maxime qui libros notaturi sunt , ne notulas vel conjunElas disjungant , vel conjungant disjunctas ; quia per hujusmodi variationem gravis cantuwn potest oriri dissimilitudo. (De ratione cantandi Antiphonarium.) Sicut notatores Antiphonariorum preemunivimus , ita et eos qui Gradalia notaturi sunt prœmunimus , et hos et illos obsecramus
Il faut que le rhythme soit, partout homogène.
Recommandation de S. Bernard.
Tas méloîries grégoriennes.
En négligeant les groupes on a perdu le chant.
et obtestamur , ne notulas conjunctas disjungant , vel conjungant disjundlas ; ut sicut in cantu ita in modo proferendi, quantum ad pausationes pertinet et distinctiones , servetur identitas. (Id. De ratione cantandi Gradale.)
Si toujours les copistes avaient eu soin d’observer ces sages préceptes; si les chantres, de leur côté, s’étaient toujours appliqués à bien phraser les mélodies en suivant les groupes, on n’aurait pas songé à retrancher la moindre note de ces traits neumatiques, si délicats et si gracieux lorsqu’on sait les exprimer : mais la confusion dans la notation et la lourdeur dans l’exécution devaient en amener la suppression, au grand détriment de l'art et de la piété. C’est en effet surtout à la bonne distribution des groupes de notes, comme nous l’avons dit ailleurs, qu’est attaché l’avenir du chant grégorien. Quelque parfaite que puisse être, sous les autres rapports, une édition de chant, si l’on n’a pas tenu compte de la manière dont les notes ont été groupées dans les manuscrits, nous pourrons avoir la note de S. Grégoire, mais nous n’aurons pas son rhythme, nous n’aurons pas son chant.