Chapitre fftt. - - DU RHYTHME PROPRE AU CHANT
Les divisions sont la première condii iondu rhylhmc.
Le rhythme est la proportion dans les divisions.
ANS le chant, comme dans la parole, les sons ne peuvent être, avons-nous dit, ni tous continus, ni tous disjoints. Tous continus, ils n’offriraient à l’oreille qu’une suite confuse; tous disjoints, ils deviendraient absolument inintelligfibles.
Dans le discours, les syllabes se trouvent groupées de manière à former des mots, des membres de phrase et des phrases. Ces divisions amenées par la distinction naturelle des idées, exigées par la nécessité de la respiration, sont en même temps un besoin pour l’oreille; tellement, dit Cicéron, que nous ne pourrions souffrir un orateur à qui la force des poumons permettrait de parler tout d’une haleine sans s’arrêter; si cui sit infinitus spiritus datus , tamen eum perpetuare verba nolimus. (De oratore.) Le chant est soumis à la même loi : il ne peut être intelligible, facile à exécuter, agréable à l’oreille, qu’à la condition d’offrir comme le discours des divisions variées.
Toutefois le charme que ces divisions doivent procurer à l’oreille, dépend d’une condition essentielle qui regarde le compositeur plutôt que l’éxécutant, mais que celui-ci doit cependant pouvoir analyser : nous voulons parler de la proportion.
L’oreille a reçu de la nature le sentiment et le besoin de la proportion, et elle ne peut permettre que la suite des sons se trouve divisée comme au hasard par des coupures arbitraires. Dans le chant, comme dans le discours, il faut qu’il existe des divisions; mais il faut en même temps que ces divisions offrent, soit entre elles, soit avec le tout, un rapport symétrique et bien proportionné.
Dans la poésie et la musique mesurée, les divisions sont déterminées par des règles précises et constantes. Dans le discours libre et dans le chant naturel, les divisions sont plus variées; mais pour netre pas astreintes à remplir un cadre fixe et rigoureusement limité, elles ne laissent pas de se trouver soumises aux lois d’une certaine proportion.
La proportion dans les divisions constitue le rhythme.
Du rï)ptï)me propre au cï)anf grégorien.
Il y a deux sortes de proportion, par conséquent deux sortes de rhythme. Si la proportion est établie sur des bases rigoureuses et immuables, comme dans les vers, le rhythme est mesuré; si la proportion n’est déterminée que par l’instinél naturel de l’oreille, comme dans le discours, le rhythme est libre.
Le rhythme libre est appelé nombre par les orateurs. Ou’il y ait du nombre dans le discours, c’est une chose, dit Cicéron, qui se reconnaît facilement; il suffit pour cela d’avoir une oreille humaine : Esse ergo in oratione numerum quemdam non est difficile cognoscere ; judicat enim sensus. Quod qui non sentiunt , quas aures habeant , aut qui in his hominibus simile sit, nescio. (Or. LV.)
Ce nombre repose sur une mesure déterminée, non par des règles fixes, mais par le sentiment intime dont l’oreille est l’oreane. Celle-ci contient naturellement en elle-même la mesure
Nombre
oratoire.
des sons : elle juge de ce qui est trop long ou trop court. Pour ne point tromper son attente, chaque division doit être contenue dans certaines limites. Se tenir en deçà ou aller au-delà, c’est blesser l’oreille, en la frustrant du plaisir auquel elle a droit : Aures enim vel animus aurium nuncio naturalem quemdam in se continent omnium mensionem. Itaqite et longiora et breviora judicat , et perfecta ac moderata semper exspedtat ; mutila sentit qucedam et quasi decurtata : quibus tamquam delicto fraudetur , offenditur : produdtior a alia et quasi immoderatius excurentia qttee magis etiam aspernantur aures. (Or. LIII.)
Le plaisir que procure le rhythme oratoire a la même cause que celle qui fait le charme des vers; cause dont l’art analyse les effets, mais que l’oreille, sans le secours de l’art, semble deviner par un instinél secret : Eadem res in numero orationis effeit voluptatem quæ in versibus ; quorum modum notat ars, sed 'aures ipsœ tacito eum sensu sine aide definiunt. (Or. LX.)
Dans le rhythme libre, aussi bien que dans le rhythme mesuré, il y a proportion; et cette proportion repose, comme nous l’avons dit, sur le rapport que les parties dont se composent le chant et le discours ont, soit entre elles, soit avec le tout.
Ce rapport peut être multiple; car nous devons distinguer dans le langage, soit parlé, soit chanté, plusieurs éléments qui tous peuvent servir de base au rhythme.
L'oreille juge du nombre.
lies méloûtes grégoriennes.
Parallélisme hébraïque.
Le premier est la pensée elle-même, ou, si l’on veut, les tours et les figures qui sont la forme de la pensée, et sa forme la plus intime. Le parallélisme de la phrase, c’est-à-dire le rapport d’analogie ou d’opposition entre les pensées ou les images qui se répondent l’une à l’autre avec symétrie, comme nous le voyons dans la poésie hébraïque, constitue déjà une sorte de rhythme qui charme l’esprit et l’imagination; rhythme plus parfait que celui dont l’oreille seule est flattée, parce qu’il est d’une nature plus spirituelle. Aussi peut-il, sans etre détruit, passeï du texte original dans une traduction. Nous en avons un exemple dans ces paroles si solennelles et si mystérieuses de Lamech, au chapitre quatrième de la Genèse :
Audite vocem meam , uxores Lamech ,
Auscultate sermonem meum.
Quoniam occidi virum in vulnus meum , et adolescentulum in livorem meum.
Relations diverses que feuvent avoir entre elles les divi¬
sions.
Ce sont là les premiers vers connus, et ils sont dans ce rhythme puissant qui résulte, non du cliquetis des longues et des brèves classiques, non de la résonnance de notre rime française, mais ce qui est plus naturel et plus intime, du choc même des pensées
1 et de l’écho des sentiments.
Si nous cherchons les éléments du rhythme dans ce qui vient frapper l’oreille, c’est-a-dire dans le son lui-meme, nous allions a remarquer le genre de cansonnance tju il produit , le ton sur lequel il est proféré , le temps qu'il dure , et la force qui lui est communiquée: toutes choses qui, lorsqu’elles se produisent avec symétrie et proportion, donnentdu rhythme. Celui-ci est d’autant plus marque que la symétrie, soit des consonnances, soit des tons, soit des temps, soit des sons forts ou faibles, est plus régulière, la proportion d un ou de plusieurs de ces éléments rhythmiques plus rigoureuse.
Il n’est pas nécessaire,- même pour le rhythme poétique, que ces éléments offrent tous à la fois un rapport symétrique. Ainsi dans le vers français, le rhythme est constitué simplement par la proportion dans la coupe des phrases et par le retour régulier des consonnances finales. Dans les vers latins, il laut egalement que les divisions de la phrase soient proportionnées et les cadences semblables; seulement la proportion est basee, non
sur le nombre des syllabes, mais sur le temps que l’on met à les prononcer. Pour la similitude des cadences, elle existe, non pas comme dans la langue française, par ce retour des mêmes consonnances que nous appelons la rime, mais par celui des pieds. De plus, dans le cours du vers latin, la disposition des temps forts et des temps faibles doit être régulière, tandis que notre poétique ne prescrit rien à ce sujet.
D ans la musique moderne, les divisions sont caractérisées, moins par la différence dans la durée des notes, qui peut être égale, que par le retour à intervalle fixe et isochrone du temps fort.
La musique ancienne, lorsqu’elle était mesurée, paraît l’avoir été, pour ce qui concerne la durée des sons, selon les principes du mètre poétique, et d’une façon par conséquent toute différente de la nôtre.
Le rhythme existe dans le chant grégorien; et ici encore, pour le prouver, nous avons le témoignage des anciens auteurs. Gui d’Arezzo est parmi eux celui qui nous fournit sur ce point important les explications les plus précises. On voit, en les lisant, quelle intelligence ce grand maître avait de l’art de la composition musicale, art dont le secret, à entendre certains auteurs, n’aurait été révélé qu’au seizième siècle. Une étude attentive du chant grégorien nous montre des mélodies à la composition desquelles a présidé un goût à la fois simple et fécond, naturel et délicat, un goût vraiment inspiré. Ces mélodies sont le fruit d’un art qui n’a rien de conventionnel, ni de recherché, mais qui cependant est soigneux de donner aux divers mouvements de la voix la juste proportion qu’exige l’oreille.
Gui d’Arezzo nous a déjà parlé des divisions du chant : syllabes musicales, neumes ou distinctions. Il fait remarquer que ces divisions, surtout les distinctions et les neumes, dont l’heureuse variété n’empêche pas la régularité, doivent pour plaire au goût et à la raison avoir entre elles un rapport de similitude. Rationabilis discretio est si ita fit neumarum et distinctionum moderata varietas ut tamen neuma neuinis et distinctiones distinctionibus quadam semper similitudine sibi consonanter respondeant.
En quoi consiste cette similitude? Elle repose, dit-il, sur le nombre des sons et sur la proportion des pauses : semper aut in
Il y
a du rhythme dans le chant grégorien.
Le rhythme grégorien repose sur la similitude des divisions.
Propor-
tionsmathé-
matiques.
Xces méloùtes grégoriennes.
numero vocum aut in ratione tenorum 1 neumœ alterutrum conferantur atque respondeant. (Microl. c.xv.) Elle repose ensuite sur la relation que la diversité des intervalles établit, soit entre les syllabes musicales successives, soit entre les neumes, soit entre les distinctions, secundum laxationis et acuminis varias qualitates. C’est ce que nous appelions plus haut le dessin mélodique. Mais de même qua la proportion basée sur le nombre des sons doit se joindre celle qui résulte des pauses, ainsi à la proportion établie sur la marche du chant par la variété des intervalles doit être ajouté, comme complément nécessaire, le caraélère qu’impriment à cette marche les diverses cadences, ut ad finalem vel affinem currant.
Four bien comprendre la doélrine de Gui d’Arezzo sur ces quatre sortes de relations, à savoir : i° celle du nombre des sons, 2° celle des pauses, 30 celle des intervalles, 40 celle des cadences, nous devons distinguer, avec les anciens, principalement les proportions suivantes : la proportion égale , la double , la triple et celles qu’ils nomment sesquialtera et sesquitertia. V oici en chiffres le tableau de ces diverses proportions :
æqua
dupla