BLANCHET
ET homme était boiteux, maigre, noir; il louchait; son bras gauche était paralysé. Venu on ne savait d'où, il était assez antipathique à ces collègues. Cependant il était si bien dans son milieu à la Commune, il parlait avec tant de violence, votait avec tant de fureur, qu'on ne pouvait vraiment lui soupçonner un blâmable passé. Notre homme, de son côté, se voyant en joyeuse compagnie, reconnaissant dans la bande des assassins, des voleurs, des faillis et des mouchards tout aussi coupables que lui, n'avait souci de rien, frappait de sa canne sur la tribune, déclarait qu'on n'était pas assez révolutionnaire et demandait qu'on terrorisât davantage.
Puis voilà qu'un beau jour la menue canaille du lieu est prise d'un retour de pudeur : on fait une enquête. Rigault, qui avait à cœur d'opérer une dizaine d'arrestations chaque jour, surveillait tout le monde du haut de ses besicles. Chacun, craignant pour son compte, désigne Blanchet. On prend Blanchet, on le questionne, on le
confronte avec des délateurs. Blanchet avoue. On l'emprisonne et tous, délivrés d'une pénible obsession, crient haro sur le baudet devenu le bouc émissaire de ce peuple, qui n'était certes pas le peuple de Dieu.
On avait découvert que Blanchet n'était pas Blanchet, mais Pourille ; qu'il avait été capucin et policier, et qu'en dernier lieu il avait liquidé sa situation par une banqueroute. Voici, du reste, le rapport lu à la Commune et contenant les aveux dudit Pourille :
(( Blanchet, interpellé par le citoyen Ferré, a déclaré qu'il ne s'appelait pas Blanchet, mais bien Pourille (Stanislas).
(( Pourille déclare qu'il a été secrétaire de commissaire de police à Lyon, qu'il est entré, à Brest, dans un couvent de capucins en qualité de novice vers 1860, qu'il y est resté huit ou neuf mois.
(( Je partis, ajoute-t-il, en Savoie, où je rentrai dans un second couvent de capucins, à Laroche. Ceci se passait en 1862.
(( Revenu à Lyon, je donnai des leçons en ville. On me proposa d'être traducteur-interprète au Palais de Justice, j'acceptai. On m'offrit ensuite une place de secrétaire, vacante alors, dans un commissariat; j'acceptai également; je suis