LE DROIT
en gouvernement à l'Hôtel de ville eut la prétention, elle, de régir le monde d'après ses principes.
Quel joli gouvernant que Ledroit, ce forçat d'une crâne ignorance, qui demandait à la Commune de donner 600 francs de rente à tous ses défenseurs, ni plus ni moins! Quel économiste que ce revenant de Toulon !
C'est lui encore, ce forçat, qui demanda que chaque citoyen fut muni d'une carte d'identité, sans doute pour que les honnêtes gens fussent reconnus et mis en lieu sûr. C'est lui, toujours lui, qui lit quantité d'autres propositions plus absurdes, plus démentes, sentant la brute d'une lieue et le forçat de bien plus loin encore.
Ledroit est sorti du bagne en 1862. Il n'était pas encore Ledroit alors. Nous ignorons comment il s'appelait à cette époque; mais, désirant courir de nouvelles aventures sans avoir à compter avec son passé, il se dépouilla du nom sous lequel il avait été condamné et s'appela ironiquement Ledroit.
Le forçat fut délégué à la justice par ses honorables collègues, puis nommé membre de la commission de la guerre. Il fut partout d'une incapacité notoire et d'une violence qui faillit le rendre suspect aux plus violents eux-mêmes.
Rigault, à la piste de toutes les arrestations, commençait à remarquer que Ledroit traînait fort la jambe quand arriva la prise de Paris qui l'empêcha de poursuivre jusqu'au bout ses investigations.
Ledroit s'enfuit. Il a, dit-on, été arrêté à Caen. Il est à croire qu'on l'enverra rejoindre à Belle-Isle les 5,848 électeurs du 5^ arrondissement qui l'ont nommé leur représentant le 26 mars.
LEFRANÇAIS.
EvoLUTioNNAiRE au dehors et père de famille au dedans, dénonçant le mariage comme immoral et la propriété comme un vol dans les salles de bal transformées en salles de prêche, mais une fois rentré chez lui, doux et bon, aimant tout particulièrement les petits enfants, leur faisant des joujoux et incapable de la moindre indélicatesse à l'endroit de cette propriété qu'il vient de décrier : tel est ou plutôt tel était Lefrançais.
Maître d'école en sa jeunesse, il en garda un air dogmatique et pédant; il semblait toujours
LE FRANC AI s. 125
parler à des enfants et ne souffrait ni réplique ni controverse. Il avait le front carré et développé, le nez fort et les mâchoires saillantes. Ses yeux apparaissaient tout petits sous les replis des paupières, ce qui donnait à sa physionomie un air indécis qui était assez désagréable de prime abord; quoique âgé de cinquante-cinq ans, il avait encore la barbe et les cheveux très-châtains. Il était toujours mis avec une académique correction et observait jusque dans ses paroles ce bon ton qui régnait dans ses manières.
Lefrançais est né en 1816, à Angers. Il lit ses études dans cette ville. Il fut pendant quelque temps instituteur primaire dans le Lyonnais, croyons-nous, fut cassé de sa place en 1851, arrêté et condamné à quelques mois de prison, qu'il lit à Mâcon.
Il fonda, avec Chéron, une compagnie rivale de la maison Richer et fut comptable de l'association. Il reparut sur la scène politique pendant la période électorale de 1869 et eut plusieurs démêlés avec la justice impériale pour délits politiques. A la suite de ces faits, Chéron voulut se séparer de Lefrançais. Les deux associés ne purent s'entendre, et l'affaire fut portée devant letribunal, qui adjugea à Lefrançais 10, 000 francs de dédommagement.
Sans place désormais, il s'enfonça plus avant dans la politique. Son instruction était sérieuse et son esprit très-développé. Il avait étudié les différents systèmes socialistes et avait conclu pour la propriété collective, comme seule juste. Il professait également la théorie de l'union libre, quoiqu'il n'en ait point usé. Il était trèsconvaincu jusque dans ses violences, et déjà, en 1848, il demandait que les Tuileries, le Louvre, le Palais-Royal et autres palais fussent rasés comme monuments de la monarchie ou tout au moins transformés en hôpitaux. Doué d'un certain génie de déduction, il parvenait à rendre clairs pour son public ses diffus principes et parlait avec netteté et concision.
Il fut un orateur assidu des clubs pendant le siège et protesta contre linertie du gouvernement. Fidèle à ses paroles, il prit part à l'émeute du 31 octobre 1870, fut arrêté et fit quatre mois de prison préventive après lesquels il fut acquitté. Il fut nommé, aux élections du 6 novembre de la même année, adjoint à la mairie du 20^ arrondissement par 5,607 voix.
Il se présenta comme candidat pour l'Assemblée aux élections du 8 février 1871 et obtint 62,626 voix. De nouveau candidat le 26 mars, il fut nommé membre de la Commune par
LEFRANÇAIS.
8,6ip électeurs du 4^ arrondissement. On avait primitivement admis à la Commune que le président serait élu tous les huit jours. Lefrançais fut le premier nommé.
Il joua un rôle important dans la Commune et eut le bon sens de s'opposer aux violences des écervelés qui l'entouraient et, entre autres réclamations, se plaignit de ce qu'on avait dépouillé les Petites Sœurs des Pauvres.
Lefrançais était très-brave. Il paya. constamment de sa personne et se montra souvent d'une témérité rare chez un vieillard. C'est peut-être, avec Delescluze, le seul des gens de la Commune dans lequel on puisse retrouver un reste du désintéressement et de l'héroïsme stoïque des hommes de la première révolution.
Oudet, effrayé du danger qu'il courait au 6^ secteur, demanda à être remplacé. Lefrançais se proposa avec Gambon et tous deux furent immédiatement acceptés. Le Père Duchêne avait déclaré dans un de ses numéros que si les membres de la Commune hésitaient à prendre des mesures énergiques contre les traîtres, c'est qu'ils avaient peur pour leur peau. Lefrançais lui envoya un déh — pour un duel d'un genre tout nouveau : — il proposa à Vermesch de se rendre avec lui aux Ternes sous les obus et de
parcourir les remparts bombardés. Lefrançais fut iîdèle au rendez-vous. Inutile de dire ce que fit Vermesch.
D'abord membre de la commission executive, il donna sa démission et passa à la commission des finances.
Lefrançais ne chercha point à fuir; il avait accepté la lutte, il la continua jusqu'au bout et fut fusillé.
LONCLAS.
HiLiPPE n'allait point sans Lonclas, ni Lonclas sans Philippe. Philippe était le propriétaire de deux maisons de prostitution et Lonclas en gérait une. De là leur amitié accrue par des débauches communes qui les obligeaient à se ménager l'un l'autre pour éviter de désagréables révélations.
C'est dans un des caboulots dont Philippe faisait le commerce que tous deux se rencontrèrent, et de ce jour date la fortune de Lonclas, qui jusque alors avait mené la vie la plus misérable, d'abord homme de peine, puis infirmier.
LONCLAS.
[ap
Lonclas était chef du 73® bataillon, composé de bons bougres d'ivrognes qui choisirent pour chef celui d'entre eux qui criait le plus fort : « Vive la Commune ! »
Après avoir échoué aux élections du 26 mars, Lonclas fut nommé à celles du 16 avril par 5,810 électeurs du iz'^ arrondissement. Rigault effrayait Lonclas, qui ne parut que rarement à la Commune et n'y parla jamais. Il vota pour le Comité de salut public.
Il se tint dans son arrondissement en compagnie de Philippe, bouleversant le quartier, chassant les sœurs, emprisonnant les prêtres, organisant des battues contre les réfractaires, se livrant à tous les caprices, à toutes les sauvageries de la brute dont un accident vient de casser tout d'un coup la chaîne.
Lonclas, en dernier lieu, aida Philippe à incendier Bercy et disparut.