‹ Les membres de la Commune et du Comite centralChapitre 48 sur 142 · LONGUET · texte numérisé non relu

LONGUET

L portait bien son nom, c'était une immense créature, — une asperge, disaient ses camarades, — aux allures excentriques, dégingandées, bizarres. Il semblait marcher sur des échasses, tant ses jambes étaient longues, et manœuvrer des ailes de moulin, tant ses bras étaient grands. Il avait une face blafarde, au nez rougeaud, entourée de cheveux noirs longs et plats et fendue par un formidable rictus satanique qui témoignait du scepticisme et de Tamère raillerie du personnage.

Il allait sale, débraillé, ignoble. Son milieu à lui était le bouge. Là il était à son aise, se grisait à demi, puis les jambes allongées en travers de la table, les yeux brillants par l'excitation bachique, la voix un peu enrouée, il commençait un de ces interminables discours sur les misères sociales et les théories socialistes : discours prononcés avec verve dans une langue élégante, semés de sailh'es, pleins de cette gaieté sarcastique qui empoigne. Dans la rue, il était toujours atfairé, les mains dans ses po-

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ches, un bouquin sous le bras, le nez au vent, les yeux aux nues, songeant sans doute à la victuailledu lendemain. Il avait à peine le temps de donner une poignée de main aux connaissances, un regard à la foule : il avait à faire. Oii> Il n'en savait rien. Fainéant par nature, par goût et même par état, il avait toujours en tête quelque projet pour lequel il se mettait en marche par le chemin le plus long.

Ce fut un Gringoire journaliste, toujours pauvre — plus que pauvre, misérable. I/argent lui venait rarement, de ci, de là, et s'en allait avec une fantastique vitesse. Les privations avaient maigri et creusé sa ligure, car l'étudiant qui sortait d'une princière orgie se couchait souvent le lendemain sans souper, — heureux s'il avait dîné. Son costume était un problème, sa garde-robe un mythe. Les gens qui l'entouraient à l'Officiel observèrent qu'il avait changé de chemise après avoir reçu ses premiers appointements. La chemise prise était neuve : l'étiquette y pendait : — 3 fr. 50 c. — et y pendit longtemps. Depuis quand l'autre durait-elle r»

Longuet est né à Caen vers 1837. Son père était marchand de bas, et Longuet lui-même fut destiné au commerce, car c'est comme employé d'une grande maison et non comme étudiant

qu'il vint à Paris après avoir fait d'assez mauvaises études au l)xée de Caen. Mais bientôt il se sentit appelé à toute autre chose qu'à mesurer du drap, écrivit dans quelques petits journaux de répoque et essaya de fonder une Revue littéraire à Rouen, il y a une huitaine d'années. Il fonda ensuite à Paris le Journal des Écoles, où il mit en avant un projet de société de secours pour les étudiants pauvres ou malades, et la Rive gauche après la suppression des Écoles. La Rive gauche, où écrivait également Protot, eut un véritable succès et se tirait à 20,000 exemplaires. L'insertion des Propos de Labienus de Rogeard lit supprimer le journal et condamner Longuet à plusieurs mois de prison.

Longuet assista au congrès de Liège tenu par les étudiants en 1865 et se vit poursuivi pour ce fait. Affilié à 1" Internationale, il en devint un des apôtres les plus actifs en province et organisa à lui seul les deux sections de Caen et de Condé-sur-Noireau. Ce commis voyageur en idées faisait l'étonnement des bonnes gens de la campagne. On ne pouvait croire à la réelle influence de cet homme dépenaillé qui se roulait dans la débauche pour s'abasourdir, missionnaire de cabaret, Démosthène de carrefour, espèce de pitre dont le boniment était laffran-

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