ILS
Du courage... et ^ bientôt. (Page 22.)
— Comment donc!... Vous allez voir que jo me gènerai pour de mécliaats pécheurs de deux liards. Cette place me convient; j'y reste. Si vous n'êtes pas contents tous deux, tant pis !
Tandis que Pulchérie, sans pitié pour notre désespoir de pécheurs, s'agenouillait à notre nez, à notre barbe, sur le bord de l'eau, dans cette espèce de boîte, — on appelait cela un carrosse à Lucy-les-Bois, — dont se servent les blanchisseuses pour se livrer à leur besogne sans mouiller leurs jupons, la petite Juliette considérait les poissons gisants à terre... Elle s'était même hasardée à en prendre un qui palpitait encore.
— Allons, toi, laisse cela !... dis-je, en le lui retirant brutalement des mains, — vexé que j'étais du mauvais procédé de Pulchérie, et, par conséquent, peu disposé à me montrer gracieux envers la petite fille.
Pulchérie redressa la tète ; elle vit Juliette toute rouge et toute confuse.
— Et puis, iit-clle d'un ton aigre, crois-tu pas qu'elle va te le manger, ton poisson, gamin !
— Je ne veux pas qu'elle y touche, moi !
— Tune veux pas!... Eh bien! avise-toi encore de lui parler rudement à cette petite, et tu verras ! Viens, Juliette, viens, tiion trésor... je t'en donnerai des poissons... et de plus beaux que ceux-là I Viens t'asseoir près de moi, mon chérubin!
Le chérubin paraissait peu sensible à ces paroles; il était quelque peu gâté à la ferme, et par sa mère adoptive, Catherine Dodet, et par Pulchérie surtout, liunuibilc, les sourcils rapprochés, les lèvres pincées, le chérubin me regardait avec dépit enfermer mes chevannes dans mon filet...
Cependant, Julien, convaincu qu'il ne gagnerait rien à essayer de lutter avec Pulchérie, s'acheminait vers un autre coup assez éloigné. Il m'appelait. Mais, outre (;ue la place était véritablement bonne, il me semblait encore qu'il y allait de ma dignité de ne pas céder immédiatolueut à la tyrannie d'ua<9 servante.
— Tout à l'heure, répondis-je, tout à l'heure.
Et, remontant seulement de quelques pas sur la droite de Pulchérie, je continuai de pêcher. La berge, à l'endroit où je me trouvais alors, dominait la rivière d'une hauteur de deux mètres environ. J'étais mal, maisj'avaia décidé que je resterais là au moins un quart d'heure ; je restai.
Pour la troisième fois, depuis dix minutes, j'étais occupé de dégager ma ligne qui s'accrochait dans les joncs, lorsque souda n un petit cri, poussé tout près de moi, me fit retourner. Ce cri partait de la bouche de Juliette. La petite fille n'avait pas voulu en avoir le démenti. Tandis que Pulchérie frappait le linge de son battoir et que son attention paraissait tout entière captivée par d'inutiles efforts, elle s'était doucemeni rapprochée du filet qui reposait derrière moi, sur l'herbe ; mais, comme elle touchait déjà cet objet qui piquait si fort sa curiosité, uu caillou s'était rencontré san.« doute sous son pied, et elle avait fait un faux pas... Bref, au moment où je me retournais, elle roulait comme une boule sur le terrain et disparaissait dans leau.
La rivière était rapide et profonde en cet endroit ; mais une telle considération ne devait point m'arrèter. Sans prendre le temps d'ôter ma veste, je m'élançai. — Je me souviens qu'entre le quart de seconde qui s'écoula dans ce mouvement et l'instant où je plongeai, j'entendis un second cri... mais terrible celui-là... déchirant... surhumain! C'était Pulchérie qi-.i criait de la sorte ; Pulchérie qui n'avait rien vu, mais qui avait deviné, et qui accourait de mon côté en bondissant comme une bête fauve.
Cependant j'avais réussi à saisir la petite Juliette que le courant entraînait. Nageant vigoureusement, je regagnai le bord. Pulchérie, le corps penché en avant, les bras étendus, saisit l'enfant... ; elle était évanouie... mais le contact de l'air suffit à la ranimer..., elle rouvrit les yeux.
— Juliette !... Juliette!... ma belle petite fille... moa bijou 1 murmurait Pulohôrid «n la couvrâat de bai;iefs^
LES MÉMOIRES U'UlS CAliOTIN
Juliette... tu m'entends... tu me vois, n'est-ce pas ?... Tu n'es pas morte ?... Parle-moi donc ! mais parle-moi donc bien vite!...
— J'ai froid... reporte-moi chez maman... et puis... tu m'embrasses trop fort, tu me fais mal!...
Voilà tout ce que l'enfant avait à répondre à la pauvre servante : « Elle l'embrassait trop fort, cela lui faisait mal. » Mais Pulchérie n'avait entendu, n'avait compris qu'une chose : Juliette souffrait... Juliette avait froid !
— C'est vrai, c'est vrai ! dit-elle, chère amie... à quoi p«nsais-jel... Tu as froid !.. Viens, viens!...
J'avais assisté en silence à cette scène rapide, tout en tordant ma veste et mon gilet. Heureux que l'accident n'eût pas eu de suites plus fâchi^uses, je ne songeais même pas que ce que je venais de faire valait au moins un reinercîment.
Mais Pulchérie y songea, elle, et je n'oublierai jamais le regard qu'elle attacha sur moi, au moment où elle se releva pour emporter l'enfant à la ferme, et l'accent aver lequel elle prononça ces mots :
— Ah! quant à toi. Ristide, tu sais ! Tu as sauvé la petite à madame... Je ne te disque ça !... je ne te disque ça 1
Et elle ne médit que ça, en effet, car elle était loin déjà, me Lissant me demander, tant l'expression de sa voix m'avait paru bizarre, si c'était une menace ou une bonne promesse qu'elle m'avait adressée.
C'était une bonne promesse ; je ne tardai pas à en avoir la preuve.
Peu désireux de poursuivre ma pêche dans l'état où je metrouvnis, je m'étais résigné, après quelque hésitation, à retourner au presbytère pour me changer.
Mon oncle était dans sa chambre ; je grimpai à la mienne sans a^oir été aperçu de Nanette, — dont je redoutais les criailleries en me voyant trempé des pieds à la tête. — Ma toilette réiiarée, je descendis à la cuisine, où je déposai mes poissons, puis je me rendis au jardin. J'y étais dejjuis vingt minutes à peine lorsque j'entendis, du côté de la maison, un bruit de voix parmi lesquelles je distinguai celles de madame Dodet et de Pulchérie. Presque aussitôt j'aperçus la fermière et sa servante, en coinp .gnie de mon oncle et de Nanette, qui accouraient dans l'ailée où je me promenais. Mon oncle avait le visage radieux ; Catherine Dodet, Pulchérie et Nanette pleuraient e'. riaient tout à la fois.
Entouré, saisi, en un clin d'œil, par ces quatre personnes, je fus littéralement couvert de caresses, couvert de baisers et de larnaes.
— Ah ! tu te jettes à l'eau pour retirer les petites filles, et tu n'en dis rien, brigand ! criait mon oncle.
— C'est qu'il a du cœur, notre garçon ! criait Nanette, Du cœur et pas de gloriole!
— Ristide, tu a» sauvé ma Juliette ! Ristide, toute ma maison est à toil criait Catherine Dodet.
— Ristide... tu as sauvé notre Juliette... tu peux me battre ai ça t'amuse, je ne me plaindrai pas ! criait Pulchérie.
Lor>qu'on eut bien crié, ri et pleuré ; lorsqu'on m'eut emhrassé à me manger les joues; lorsqu'on m'eut obligé à racoiitr d x fois de suite les détails de mon sauvetage, il me fallut suivre Catherine Dodet et Pulchérie à la ferme, où l'on me garda à déjeuner et à dîner, en ne cessant de vanter, à tout venant, mon courage et ma modestie.
A tout âge, l'éloge nous ûidte. J'avais été trop bien reçu dans la maison de Catherine Dodet pour ne pas y retourner volontiers. J'y retournai souvent... j'y retournai tous les jours. Mon couvert était mis à demeure à la table de la fermière. Désormais, point de bonne fête sans moi chez elle. A la veillée, j'avais la meilleure place, avec Juliette, près de la cheminée. Au jour de l'an, Catherine Dodet ne manquait pas de me faire un présent... é(^ui valant au moins, comme prix, à celui qu'elle réser- >ttit à sa fille adoptivè...
Sans être poigltivémeiit Jaloux de l'accueil mérité que
je recevais à la ferme, Julien, en s'aperce vaiii que je le délaissais, commença, à son tour, à s'habituer à se pas-ser de moi.
Quel charme m'attirait donc ainsi chez Catherine Dodet? Etaient-ce les friandises dont on m'y accablait ? Non. Je n'éiais point gourmand. Etaient-ce les distractions qu'on m'y offrait? Mais ces distractions étaient bien pâles à côté de celles que j'avais goûtées jusque-là.
Tenez, lecteurs, peut-être allez-vous hausser les épaules, crier à l'invraisemblance, au iviman ! Eh bien! du.ssiez-vous me rire au nez, je n'en garderai pas moins tout mon sérieux, moi, en vous faisant l'aveu suivant : si je me plaisais à la ferme, si j'y allais tous les jours, tous la soirs, c'est parce que j'y voyais Juliette.
Assurément, ce que je ressentais dans la société de la fille adoptivè de Catherine Dodet n'avait rien qui ressen;blât à de l'amour. L'amour ne saurait exister entre de.s enfants, et nous n'étions encore que des enfants alors, Juliette et moi. C'était comme une sorte de culte respectueux et admiratif qu'elle m'inspirait. Elle ressemblait si peu aux autres fillettes du village avec sa jolie figure, fine et distinguée, et ses manières déjà coquettes, sa tournure déjà gracieuse, qui lui donnaient l'apparence d'une petite princesse déguisée en paysanne. De son cAté, — était-ce reconnaissance instinctive ou sympathie naturelle?... — de son côté, Juliette ne se montrait véritablement aimable et obéissante qu'avec moi. Je vous ai dit qu'on l'avait gâtée, extrêmement gâtée, et cela est si vrai, qu'à force de se soumettre à ses moindres volontés, on avait fini par avoir à souffrir souvent de ses caprices.. Eh bien! arrivais-je au momeiit où elle venait de donner quelque sujet de mécontentement ou de chagrin à Caiherine Dodet ou à Pulchérie, sur un mot, sur un simple regard de moi, la scène changeait : Juliette devenait aussitôt obéissante, presque câline avec sa mère, polie et affectueuse avec sa servante. Un exemple entre mille : un soir, en entrant dans la salle basse de la ferme, où je lui donnais ses leçons, — car je lui donnais des leçons, s'il vous plaît; des leçons d'écriture, de lecture et de grammaire; — je la trouvai assise, dans une attitude boudeuse, près de la cheminée, et tenant sur ses genoux un petit chien qu'elle caressait distraitement, tandis que debout, près d'une fenêtre, Pulchérie, pâle et les traits décomposés, faisait voltiger, avec une activité fébrile, les aiguilles de son tricot.
Du premier coup d'œil, je jugeai qu'il venait de se passer quelque chose d'extraordinaire.
— Qu'y a-t-il donc? demandai-je.
— Ce qu'il y al... repartit Pulchérie, — qui n'attendait évidemment que ma question pour ouvrir la digae à sa douleur, — il y a, Ristide, que mademoiselle Juliette est une méchante.. . oh! oui!... une m'échaiite !... Il faut être méchante pour dire à une pauvre feiuiao comme moi.... qui l'aime tant!... ce qu'elle vient de dire!...
— Et que t'a-t-elle dit?
— Elle m'a dit... c'est à cause de ce roquet, tenez, qu'elle a sur les genoux... cette petite bête a la maladie, et vous le savez, Ristide, ce n'est ni sain ni propre de la toucher en ce moment... Enfin... comme je me permett.is de faire observer à mademoiselle Juliette qu'elle avait tort de jouer comme ça avec ce chien... devinez ce qu'elle m'a répondu : « Tu m'ennuies, là! Toto n'est pa-« si laid que toi, et j'aime mieux l'embrasser dix fois que de t'ombrasser une!... » Concevez-vou*, Risti.lo?.. Concevezvous?... Si je suis laide, moi, d'abord, est-ce ma faute? Mais... me... dire... qu'on me... préfère un... un chien!... N'est-ce pas que. . que., c'est mal... bien mal?,..
Pulchérie sanglotait si fort, qu'elle en bégayait.
Je m'approchai de Juliette... '
Mon premier soin fut de prendre le chien, — qui était, en effet, dans un état peu pi'ésentable, — et de le déposer à terre.
Puis me penchant vers ma petite amie :
— Tu as dit cela, vraiment, à Pulchérie? )\iU»*i^ baissu la tête,
LKS MÊMOlHHo D'UN CAIJOTIN
— Allons! i ontinua'-je, c'était pour pfaijJHritL!!-. n'est-cs pis? \ il iloi)*- b eu viio e a 'i-do^er* l-'ulcuôrio pour lui iiinn re • qiJt lu es fâchée de lui civoir fuit de la peiuo. — Jf l'eii prie.
Je u'a^ais pas a:hevé que Ju'ietto se précipitait vers la •:erv ute en lui dcmaiidant pardon.
— J'ai moutil j'ai menti! disait-elle. Tu n'es pas laide, i u.:h-rit!, tu nVs pas laide !
— Si!... si faitl....]e suis laide... et tu peux nie le réjéertant que tu voudras, mon bijou, répondait la t^eiw.me... ça m'est bien éjiral d'être laide... je m'en moque comme d'une guigne d'être laide! Mois il ne faut pa>i me dire que tu ne m'aimes pas, enrends-tu! Oh! non! il ne l'aut jacuais me dire ça... ça me chagrine trop!...
Non, l'amour, avec son cortège de désirs et de rêves, ne saurait hab ter l'àme naïve de deux enfants. Mais les jours, les mois, les années s'écoulent, les enfants grandissent peu à peu... et voici que la graine semée porte ses fleurs .. voici que le cœur, qui s'ignorait lui-uièine, se demande pourquoi il bat... Voici que l'amour éclôt enfin, voici que l'on comprend qu'on aime et qu'on est aimé.
Je venais d'atteindre ma dix-neuviôme année; Juliette effleurait son quinzième printetup.>; depuis quel^iues mois déjà, j'avais cessé de donn«^r des leçons i'i la jeune fille que sa mère adoptive trouvait suffisaiu .Tient instruite; cependant je continuais d'aller chaque jour à la ferme et y y étais toujours aussi bien traité que p ir le passé. Car Catherine Dodet, non plus que mon oncle, ne songeait ]ias encore à s'inquiéter des cinséquencos d'iuie intimité qui lui paraissait celle d'uu IVère et d'une sœur.
Quelqu;^ chose, néanmoins, qui eût dû commencer à ouvrir les yeux de Catherine et de mon oncle, c'était l'iatelligence que nous déployions, Juliette et moi, pour nous fournir des occasions de nous voir le plus souvent possible. Ainsi, nous avions inventé, notaininent, ce moyen de nous dire boniour tous les matins. Le jardin de la ferme, situé derrière les bâtiments à fourrages et L'S écuries, était ceint d'un mur peu élevé qu^ longeait, d'un côté, la route de Vermenton. Au bout de ce mur, dans un angle, s'élevait une terrasse, supportant une tonnelle couveite de chèvrefeuilles. Sous prétexte de travailler à sa broderie, Juliette allait s'installer, le matin à neuf heures sonnantes, sons cette tonnelle. A neuf heures précises, également, j'arrivais par la route au [ded de la terrasse et... et nous restions là une heure entière, parfois, à causer, jusqu'à ce que la voix de la fermière ou de Fulcaérie, appelant Juliette pour déjeuner, nous forçât de nous séparei'. Sans doute, c(fs causeries u'avâient rien que de très-innocent en elles-mêaies. Pourtant, puisque nous épronvons une sorte de joie à nous y livrer en cnchette, c'était donc que, d'instinct, nous devinions qu'on pouvait nous les défendre.
Enfin, sans qu'un seul mot d'amour eût jamais été prononcé entre nous, nous nous aimions, Juliette et moi, et nous étions heureux de nous aimer...
Je vais vous apprendre comment il advint que ce bonheur fut troublé tout d'un coup par l'événement le plus ina.tteudu.