‹ Les mémoires d'un cabotinChapitre 11 sur 45 · X. — ou j'apprends des choses qub je ne connaissais pas · texte numérisé non relu

X. — ou j'apprends des choses qub je ne connaissais pas

Avant tout, une petite explication, nécessaire, je crois. "\'ous n'êtes pas sans avoir remarqué, lecteur, que, depuis longtemps, — depuis le moment de mon baptême, ma foi, jusfiu'à la confidence de mes rendez-vous amoureux avec Julettft, — je ne vous ai pas dit an«mot concernaut mon per-^ et ma mère.

r.« motif de ma conduite est tout sfmple; si, dans un intervalle de dix-neuf ans, j'ai gardé le silence sur les auteurs de mes jours, c'est que, pendant dix-neuf ans, les au'eurs de mes jours ne s'occupèrent guère plus de moi que SI je n'avais jamais existé.

Et je dis g aère f parce que... —Mais la suite de mon

histoire vous donnera, à ce sujet, ios écla'Kîis.>emuiitd voulus.

Eu attendant, et pour me disculper entièrement, j'e^jpère, dans le cas oi l'on serait d'Sposé, nonobst-iin .0 qui précède, à me traiter de tils indifférent, je . ; -i constater qu'à plusieurs reprises, depuis que javais l'â^e do raison, j'avai.s interrogé mon oncle sur le toort d;.ma famille.

— Tu la connaîtras un jour, ne t'inquiète pas! m'a. répondu chai^ue fois mon oncle.

— Mais où est-elle V Que fait-elie?

— Tu le sauras plus tard.

— Mais enfin, mon père, ma mère ne vous donnent donc janais de leurs nouvelles et ne vous demandent donc jamais des miennes?

— Nous causerons de cela... sérieuseaient, un de ces jours.

— Mais...

— Mais... es-tu malheureux avec moi? Te manque-t-il quelque chose ici?

— Oh 1 non !

— Eh bien ! alors, encore une fois, attends... et ne te préoceupe ni ne t'inquiète point; voilà tout ce que je te damaude.

Et je ne m'étais ni préoccupé ni inquiété, en effet. Etais-je coupable, lecteur? Non, n'est-ce pas? On ne peut désirer ce qu'on ignore... aimer ce qu'on n'a jamais vu.

Ceci posé, je reprends mon récit.

C'était le 12 mai 185... Ce jour-là, Sophie Gaignetto, ma nourrice, était bien désolée, et Claude Gaignette, son mari, — en dépit de ses efl'orts à chercher l'oubli au fond de la bouteille, — avait aussi le cœur bien gros !

La veille au soir, Julien, leur hls aîné, pris par le recrutement, était parti pour rejoindre son régiment, — le 12" dragons, — à Strasbourg.

J'avais fait la conduite à Julien, avec ùautres garçons du village, jusqu'à Vermenton ; et maintenant, assis à la porte de la chaumière de mes pauvres parents nourriciers, j'essayais de les consoler de mon inioux. De mon mieux, car, au'ecté moi-rnèrne plus que je ne voulais ie laisser voir, j'avais peine à trouver des paroles couvenabU^s pour apaiser la douleur de Sopliie et de Claude Oaignette. D'où provenaient mon trouble et mon émotion? Etnit-ce que le sort de Julien me paraissait si fort à [lîaindre? i-Von. Julien avait toiijoursdit qu'il aimerait à être soldat, et il était parti to.it joyeux. Ce qui m'attristait, en ce moment, c'était comme une appréht^nsion instinctive. Siphieet Claude Gaiguctte pleuraient, et, maigre moi. je phmrais avec eux, mais la cause de nos lurmes n'éiait fias la même. Un malheur réel les frappait; — une crueiio séparation de leur premier né; — moi, c'était le pressentiment d'un malheur qui m'accablait.

Pressentiment! Je ne l'ignore pas, voilà un mot qui fait sourire de pitié bien des gens. Eh bien ! au risque do paraître ridicule à ces gens-là, j'avouerai que je crois aux pressentiments, car, doux fois en ma vie, dans des occasions graves, j'ai entendu une voix murmurer, uoii pas à rnnn oreille, mais au fond de mon cœur : « Prends garde !...» et, deux fois, l'ettet a suivi de près la menace...

Le plus sage, quand on se sent impuissant à accomplir une tâche, est de 1 aband mner. Voyaiu que ma présence, au lieu d'adoucir le chagrin de mou père et de ma mère nourriciers, ne servait, au contraire, qu'à l'augmemer.je m'étais dirigé vers le presbytère où j'espérais parvenir bientôt, grâce aux distractions du travail, à chasser de mon esprit le malaise étrange qui s'en étaii emparé.

J'avu'S déjà ie pied sur le seuil de la maison de mon oncle lorsque je m'entendis appeler. Je me retournai et; j'aperçus Josepii, le plusjeune des fils deSopLieGaignecie, qui accourait vers moi.

— Que me veux-tu? lui dis-je.

— Je suis obargé d'une commission pour toi.

— D'une commission ?

— Ouij il y a quelqu'un qui t'attend chez Bonnefon.Un

Lh.b Mi:.\lUlKb:b Ù'VS CAliOïliS

monsieur... un monsieur joliment bien habillé, mômel...

— F.t quel est ce monsieur ?

— Est-ce que je sais! Je l'ai rencontré sur la route... il m'a demandé lomme ca .. d'un drôle d'air, même... si je ne connaissais point, à Lucj'-les-Bois, un jeune homme nommé Aristide Qiiinard... qui devait demeurer ciiez son oncle, M. Jacques Chambrun, le curé du viliag-e. Naturellement, je lui ai répondu que je te connais.sais bien, puisque j'étais ton frère de lait. Alors ce monsieur a paru trés-conteut... oli ! mais là, très-conient ! 11 a fouillé à sa poche et en a retiré une pièce d' vingt sous qui! m'a tendue... Je n en voulais pas, mais il m'a dit : « Si, si, mon ti'arçon, acceptei;, car il fai.t que vous me rendiez un service... et tout service méiute salaire. » Alors, dame, tu CD îir prends...

— lit ce service qu'il a i^éclamé do toi?,..

— Eli i)ien! d'abord, ça a été de le conduire dans un endroit où il put manger un morceau. . parce qu'il crevait de f..im;... — et je l'ai eonu ait chez Honnefoti; — puis de venir te prier d'allei le i\';o ndre tout rie suite.. . par' 0 nue ce qu'il avait à t apprendre ne souffrait pas de retard.

Il a môme ajouté : « Je vous recommande de ne parler qu'à M. Aristide... à lui seul... de l'entrevue que je désire délai. C'est important. »

Et voilà. J'ai laissé le monsieur chez Bonnefon et j'ai pris mes jambes ù mon cou. Ma commission est faite, j'ai gagné mes vingt sous; bonjour I

Quel peut-être ce îuonsieur qui me demande? pensais-je.

Certes, j'étai.« loin de prévoirie nom et la qualité de celui qui m'attendait.

C>:;pendani, comme la politesse seule me faisait une obligation de me rendre à ce rendez-vous, tout surpris que je fus-e de l'e-^^pèce de mvstère qui l'entourait, je ni'aiheiuinai. san> hésiter, vers la maison de Bonntfon. Bonnefon et i le cabari^tier et, en même iem[)s, le marchand d'épii-eries et le débitant de tabac du village ; au besoin, comme en cette cii'constance, — il se faisait restaur.vteur : pourvu que ceux qui s'adressaient à sa cuisine se conientasent de ce qu'elle était capable de leur offrir: une omelette et du f'romai.'e.

L'étranglât avait, sans doiite, prévenu Bonnefon de la visite qu'il attendait, car. en me voyant entrer dans sa boutique , réoicier-marchaud-de-vins-.rateur-débitantde-tabac, s'écria :

— Ah! c'est vous, monsieur RistideJ Voulez-vous me suivre?

Au fond d'une petite cour, tout encombrée de futailles, s'étendait un jardin embel'i de bosquets... — C'était ainsi, du moins, que M. Bonnefon intitulait les quatre ou cinq tonnelles ombragées rie houblon et garnies de labiés et de bun<s, qu'il iés< rvait aux buveurs.

Un sl^uI des bosquets était occupé ce jour-là — Au village, on ne s'installe guère au cabaret que le dimanche ;

— ÎVI. Bonnefon m'indiquace bosquet du doigt.

— Le n»onsieur est là, fit il.

Et il s'en re ourna bien vite, car il Kvaitdu sucre à peser.

Je marchai vers l'endroit désigné. Le momi^'ur était assis en face du plat de fondation au re.stauranr Bonnefon: une omelette hérissée de lardons. Il se leva au bruit de rne.s pas grinçant sur le sable, posa sa fourcnette et m'examina, de haut en bas, avec une curiosité singulière. De mon côté, quoique un peu gêné i)ar l'inspect on dont j'éia's robJAt,)e regai^dais de tous mes veux l'étranger. C'était un liomme d« quarante à quaranto-cinq ans. aax traits assez réguliers, mais fatigués et pâles... d'une pâleur qui tirait sur le jaune. Sa physionomie était agr^^able, aîiablemême, à ce moment, el pourtant il y avait sur ses lèvres un sourire, qui sembhiit leur être habituel, qui nuisait, à mon sens, à l'encemble du visage, par son expression semi-railleuse Quant au costume du voyageur,

— ce«ostume (jui avait si tort provoqué l'admiration de Jojepli, — il se compo.^aitd'un paletot dedrap, jadis blanc el ja>! s neuf; d'un î^rilet et d un pantalon de m(^me étoffe. Il grands carreaux noirs sur bleu; d'une pairç de bottes

vernies à tiges rouges ; d'un cbapeau de paille, — dit »«nar/m, — et d'une cravate en soie violette ornée d'un diamant qui aurait rendu des points, — commo grosseur, sinon comme éclat, — au fameux Hégi-nt.

Ce fut l'étranger qui emama l'entretien. Son examen, '— ou plutôt notre mutuel examen achevé, et il avait duré près d'une minute, — il s'avança gravement vers moi, et dans une pose solennelle, il me dit d'une voix qui s'harmoniait avec sa pose :

— Mon jeune ami, je n'ai pas besoin de vous demander votre nom... car je vous reconuais.

— 'Vo is me reconnai.>sez, monsieur?

— Mon Dieu, oui... et cependant, je ne vous ai vu qua fort peu... et il y a bien longtemps. Nous sommes le 12 mai 185., n'est ce pas? Eh bien! je vous ai vu... pour la première fois de ma vie... et de la vôtre .. le 22 avril l8.'-{... Il y a donc d x-neuf ans. .. et plus... de cela.

J'avais tressailli en entendant ces mots: nie 22 avril 183., » carje savais que celte date était celle de ma naissance.

— Ma "S qui donc étes-vous, monsieur? m'écriai -je.

— Qui je suis? reprit l'étranger.

Et, plciçant familièrement ses deux mains sur mes épaules :

— Qui je suis ! répéta-t-il. Votre oncle, Jncques Chambrun, h; curé, vous a-t-il quelquefois parlé de votre père, Aristide?

— Mon père ! murmurai- je; mon père 1... Quoi ! vous seriez... Vous êtes...

— Eh oui I je suis ton père, peiit! assez de préambules à la grande scène de reconnaissan e ! Je suis ton père, ton vrai père, ton seul et unique père, Louis Quinard, dit Rosabelle. — Embrasse-moi I

Page 1