XVII. — MON PREMIER DÉBUT
Le premier début est, je crois, la plus vive émotion qu'un homme puisse éprouver.
C'est que l'amour-propre est le plus sensible de tous les points physiques et moraux auxquels l'homme puisse être touclié.
On guérit d'une balle ou d'un coup d'épée ; on guérit d'une passion repoussée ; on ne guérit pas d'un coup de sifflet.
Demandez à tel comédien devenu célèbre ; s'il est en veine de franchise, il vous dira que, souvent, dans son sommeil, il est poursuivi par un cauchemar atroce et qu'il se réveille en sursaut, l'oreille déohirét3 uar le son suraigu d'un coup de sil'tiet qui lui fut lancé, il y a vingt ans, le jour de son premier début.
Pour mon compte, je crois encore ressentir Y" 7rémissement qui m'agita tout entier, le 30 mai li( ^ à sept heures du soir, quand le rideau se leva sur le premier acte à'Ali/iérine et Kaduijane ou la Femme à deux visays.
La rampe m'éblouissait; je distinguais vaguement une foule de têtes alignées devant moi dans la salle; j'étais en scène.
Tel fut mon saisissement que je restai là une bonne minute sans ouvrir la iMmche.
— Va donc! me cria mon père qui m'observait de lu coulisse.
Je commençai d'une voix étranglée parla peur : 0 mU'c fois infortuné [}ad< i guise !...
— Plus haut! interrompit brutalement un spectateur, du fond du pari erre.
Chose étrange! Cette interpellation, loin d'au.irme:!! mon trouble et ma confusion, les dissipa en un cl n d'o'^ C'était une lutte entre moi et le public; une iuue dans laquelle il fallait vaincre 1 Je jetai un regard assuré sur la foule et je m'écriai d'une voix retentissante :
Malédiction éternelle 1
Décidément, j'avais du sang de comédien dans les veines. Mal:^ré ma jeunesse évidente, qui contrastait d'unj façiin grotesque avec la caducité du persoûiiatre que je représentais, le public m'accepta et mon premier début s'acheva sans encombre.
Le rideau baissé, mon père m'embrassa solennellenent
— Tu as vu le feu. me dit-il, et tu t'es bravement comporté! Soldat, continua-t-il en parodiant une pose et uu mot célèbres, soldat, je suis courent de toi!
En vérité, le publii; -^le Villefran.he n'étai* pas difficile ! Mon père s'était chaigé de me fuire ma tête^ car j étais absolument ignorant dans l'art du m^ic/i/i/lage...
Du reste, ses soins s'étaient bornés à me dessiner en noir d'énormes rides sur le front, les tempes et les joue-;.
Quand je m©, contemplai dans une glace, avant d'entrer en scène, je me fis horreur à moi-même ! De mon visage aff"reusement tatoué, une barbe plus jaune que blanclie descendait sur ma poitrine. J'étais vêtu d'une rohe, — dans le genre de ma barbe; moins blanche que jaune; — trop longue de six pouces...
— Tu la relèveras pour marcher, m'avait dit mon père, ce sera fort majestueux.
Mais, dans le trouble inséparable d'un prem'er début (st^'le classique), j'oubliai sa recommandation, de sorte qu'au premier pas je marchai sur ma robe, et que peu s'en fa lut que le grand prêtre du soleil ne se jetât les quatre fers en l'air.
Cette robe m'inquiétait pour la suite de la pièce. Mais ce n'était rien en comparaison des soufl"rances que me causait ma barbe!
Cet appendice vénérable, attaché à mes oreilles par deux fils de fer, m'encadrait les lèvres d'une forêt touff'ue. Elle comprenait deux moustaches épaisses et longues à faire crever d envie un otflcier piémontais, et auxquelles, dans son zèle, le perruquier avait cru devoir imprimer une gracieuse infl'^xion.
Trop de zèle, hélas! L'une de mes moustaches. — la droite — s'était recroquevillée sous le tVr. et dans un sens si déplorable que, chaque fois que je voulais parler, elle m'entrait immédiatement dans la bouche!
Convenez-en, ce n'était pas commode, surtout pour un débutant.
Grâce à ce sang-froid qu'on acquiert dansles situations tenilues, j'avisai un expédient qui sauvait tout.
Dès que j'avais deux mots à prononcer, je me prenais gravement la barhe d'une main et je maintenais adroitement ma moustache rebelle, pendant que j'articulais ma phrase .
Cependant tous ces embarras nuisaient à ma pantomime.
Une main occupée à relever ma robe de peur de marcher dessus, l'autre employée à prévenir le danger toujours menaçant d'avaler ma nioustaihe droite, li me devenait assez difficile d'animer mou débit par des gestes élo(|uents.
Quelquesspectaleurs perspicaces avaient vu ef compris ma position diflicile, ils en riaiti^t. et je m'en apercevais très-bien. ^
Enfin, cette barbe malencontreu.-e ét^it devenue pour moi une idée fixe, une terreur, qui n* fit que iToître iout le long de la pièce. Vers la fin du quatrif'^ino acte, i'avîiis presque oublié mon rôle et je ne songeais ptu» qu'à ma barbe. D'ailleurs elle était mal accrochée et il me semblait toujours qu'elle allait tomber!
LES MÉMOillES D'UN GAIiOTIN
A cette pensée, des gouttes de sueur froide coulaient de raonffDut eu etfaçantmes rides.
J'étais préoccupé, je manquais d'aplomb, je perdais tous mes moyens ; le public avait murmuré deux fois; ce début, si brillamment commcDcé, menaçaitde se terminer par une chute déplorable !
Et tout cela [lour cette maudite moustache qui persistait à m'entrer dans la bouche.
Arriva le ciiiquièine acte. J'y avais une grande scène avec la mère de l'infortuné Radagaise. Elle m'interrogeait sur le sort de son fils, qui venait de mourir assassiné par trois bandits. Je savais le secrut fatal; mais j'avais juré aux assassins de ne pas le révéler. La malheureuse mère so traînait à mes pieds en s'écriant :
«( Parlez, grand piètre 1 Au nom de ce soleil qui nous éclaire f-t dont vous êtes le lévite, dites-moi ce que ces scélérats ont fait de mon noble fils! Rien! Rien! Ah! mais, répondez-moi donc, grand prêtre ! »
Là-dessus je répondais : « Princesse, ne voyez-vous pas qu'un serment me défend de vous sntisfaire ! »
Le moment venu, j'ouvris la bouche imprudemment. Ma barbe se hâta d'y pénétrer. Je m'en dépêtrai tanlbien que mal, mais, obsédé par cette persécution, je tournai ma langue de travers et je m'écriai :
— Eb! princesse, ne voj'ez-vous pas que ma barbe m'erapéche de vous satisfaire.
Je laisse à penser l'eifet!
Les murmures me frappèrent le tympan comme autant do flèches empoisonnées. Je continuai pourtant, mû par cette force étrange qui soutient l'acteur, le fait parler et marcher dans les moments le.- plus critiques.
J'avais à me jeter à genoux et à invoquer le secours du soleil, mon Dieu, contre les trois chenapans!
Je me jetai trop brusquement sans doute, ou j'oubliai la recommandation de mon père : je ne relevai point le bas de ma robe...
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au lieu de tomber à genoux, je tombai sur le nez et que, dans cette chute, ce que je craignais tant se réalisa : ma barbo se détachant j'apparus avec mon jeune et imberbe visage de dix-ne.uf ans.
On est féroce en province. Mon malheur était grotesque, j'en conviens, mais il fallait en rire et me le pardonner.
On l'accueillit par une bordée de sifflets et de huées !
J'avais du cœur et de la fierté : je me relevai, pâle, furieux : je ramassai la barbe fatale et je sortis de scène sans finir mon rôle.
Rentré dans le taudis où s'habillaient les acteurs, je fondis en larmes.
Ce que j'éprouvais, c'était moins de la colère qu'une humiliation profonde.
« Ainsi, me disais-je, moi, qui suis honnête, brave, h qui, isolément, pas un de ces hommes n'oserait adresser un mot grossier, je viens d'être insulté, bafoué, chassé par eux tous ! Ils m'ont traité comme le dernier des valets et des bouffons! Et ils sont da.is leur droit: je n'ai rien à dire ! Au contraire ; comme je suis sorti de scène sans achever mon rôle, c'est moi qui ai manqué de respect au public et, ù. la rigueur, c'est moi, l'insulté, qui devrais des excuses! »
Mon père me trouva dans cet état de rage et de désespoir, et il fut attendri, lui, le dur à cuire, le vétéran bronzé par vingt ans de tempêtes provinciales.
— Allons, Ar stide, ne te désole pas, mon garçon, me dit-il; c'est cruel la première fois, je sais cela; mais on t'applaudira demain; ce sont les vicissitudes de notre art!
— Votre art ! m'écriai-je. Vous appelez cela un art ! Dites donc le plus ignoble des métiers I
Mon père avait raison ; je jouai le lendemain ; la robe était raccourcie ; la bajb€ m'allait bien; je fus applaudi à tout rompre...
Et je quittai le théâtre enthousiasmé de mon art.
Dans ma mésaventure j'avais enrichi d'une nouvelle expression le pittoresque vocabulaire des coulisses. Depuis C« jour-là, sur les théâtres de Villefranche, Landerueau,
Carpentras. etc.. quand un acteur tombe à plat, on no dit plus : « Il est tombé ! >
On dit : n Jta remporté sa barbe. »