XVIII. — M. DÉCOUSU
Il est un sujet que je dois aborder, bien qu'il en coût' à ma modestie, à mes remords, plutôt ; car n'est-ce pa; une honte pour moi d'avouer que le souvenir de ma petit<j Juliette ne fut pas assez puissant pour m'empêcher do tomber dans les banales et niaises amours qui faisaient les délices habituelles de mes camarades?
Pourtant, commeje ne m'y laissai entraîner qu'une seule fois, et que cet entraînement n'eut que des suites fort innocences, j'espère que le lecteur me saura gré de ma franchise et me pardonnera en faveur des dix-neuf ans que j'avais à cette époque.
Avant de raconter cette aventure, ou mésaventure, il est indispensable que je fasse connaître un peu plus intimement celui de mes confrères qui tenai*. l'emploi comique dans la troupe Rosabelle, et qui portait sur raffiolie ce nom bizarre : Décousu. M. Décousu est un dos types curieux que j'ai rencontrés en province. Avec une véritable intelligence, un masque mobile des plus heureux, et une uature essentiellement comique, il ne devait jamais s'élever plus haut qu'il n'était alors. Deux choses le condamnaient à végéter toute sa vie dans ces petites troupos quasi foraines, appelées troupes d'arrondissement, et le rendaient impossible sur un vrai théâtre et devant un public sérieux :
C'était, d'abord, son incurable paresse, et, ensuite, la manie de ce que les comédiens appellent la cascade.
Jamais Décousu n'avait eu le courage d'apprendre uu rôle. — Doué d'un rare aplomb, il jouait toute une pièce en prenant chaque mot au souffleur, improvisant tant bien que mal si ce fonctionnaire manquait de complaisance. On cite encore en province la façon dont il sut se tirer d'un mauvais pas où sa paresseuse mémoire l'avait jeie :
Décousu venait de jouer avec un certain succès un vaudeville en un acte. Selon son habitude, il s'était fait souffler son rôle du premier jusqu'au dernier mot. Il ou était arrivé au couplet final, dont, cela va sans dire, il ne savait pas le premier vers.
Il est d'usage de chanter ce couplet sur le trou du souffleur; Décousu s'avança donc sans la moindre inquiétude.
— Soufflez-moi, dit-il tout bas à son homme.
Puis, pour occuper les quel (ues instants de la ritournelle, il fit tourner dans ses doigts une tabatière donc il s'était servi tout le long de la pièce, l'ouvrit, la feima, en fit crier la charnière, avec une aisance qui émerveiilatt sou public.
Pourtant, la ritournelle était terminée, et le souffleur ne soufflait pas !... et le parterre attendait!...
Décousu commença à s'impatientar.
— Soufflez-moi donc, saprelotte! répéta-t-il au souffleur.
Et pour gagner du temps , il se remit à jouer do la tabatière.
Vaine attente ; le souffleur continuait à ne point souffler mot. On grondait dans la salle . **
— Sacrebleu ! soufflez-moi ! On va m'empoigner!
Et Décousu, tout désemparé, secouait plus que jaraais sa tabatière.
Alors, une voix étouff'ée, gémissante, sorLit de la boite du souffleur et murmura :
— Comment voulez-vous que je voas souffle? vous me jetez du tabac dans l'œil.
A ce moment, les spectateurs, à bout de longrxnimité, sifflaient tous comme un seul serpent...
Décousu prit son parti en brave et s'écria, sur l'air du couplet qu'il aurait dû chanter, et en désignant l'inloriul souffleur :
« Comment voulez-vous quil me souffle, «Je lui jette du tabac dans l'œil!
« Je lui jelio « Je lui jette.
« Du tabac dans l'œil ! »
LES MÉMOIIIES D'UN CAbOTlN
La conversation s'anima au dessert. (Page 34.)
Un éclat de rire universel accueillit cette hardiesse de maître Décousu qui se retira couvert de bravos.
Cette fois, son second vice avait corrigé les mauvais effets du premier. Le cascadeur avait sauvé le paresseux.
En termes de coulisses, le cascadeur est celui dont la principale occupation consiste à inventer des charges, à mystifier ses camarades et même le public.
Décousu fit un soir, à mon père, une terri hlo cascade qui peut passer pour le chef-d'œuvre du genre :
C'était dans un drame moderne, horriblement compliqué. Mon père jouait le rôle principal. La pièce était parvenue au troisième acte. Le public écoutait, en s'eflorçani de débrouiller, tant bien que mal, le fil de l'intrigue.
Décousu n'avait pas de rôle dans ce drame. De la journée il n'avait mis les pieds au théâtre. Mo • père était donc àcent lieues de penser à lui quand au milieu du troisième acte et d'un monologue très-important, il vit avec stupeur, une porte du décor s'ouvrir et Décousu entrer en scène...
Ilétait tout de noir habillé ; il avait le front soucieux et l'œil sombre ; il s'avança d'un pas lent et solennel vers mon père et lui dit d'une voix creuse :
— C'est moi ! Tu ne m'attendais pas !
— Va-t'en 1 s'écr-a Rosahelle furieux.
— Soit, je pars, mais promis garde !.,. je reviendrai! Et il s'éloignr. comme il était venu, laissant le public,
abasourdi, se demander : « Quel est ce mystérieux personnage ? Est-ce celui qui a trouvé la croix de la mère de la jeune personnel Que va-t-il faire? «
Cependant, mon pf're avait trouvé la cascade un peu forte. 11 redoutait qu'elle n'eût une suito et chercha Décousu partout, pendant l'entr'acte, pour l'inviter à se tenir tranquille: mais Décousu s'était bien caché; il resta introuvable.
Le quatiième acte commença; mon pi^re avait encore une scèrui pendant laquelle il occupait à lui seul tout le théâtre. Soudain, une trappe s'ouvre, presque sous ses pieds, (>t Décousu apparaît do nouveau, ^ï\x» paie, plus iombre, piuiii taUi (^ue jiimiusl
— Je t'avais dit que je reviendrais, me voici ! dit-il d'une voix sépulcrale.
On ne prend pas deux fois sans vert un vieux routier comme Rosabelle. Mon père avait son plan ec il l'exécuta avec un sang-froid superbe.
Tirant de son habit un pistolet chargé (pour rire, bien entendu), il le dirigea vers la poitrine de l'intrus en s'écriant :
— Ange ou démon, tu ne reviendras plusl Et il fit feu sur lui à bout portant.
Décousu n'avait pas prévu ce dénoûment. Frappé à mort, il ne lui restait qu'à succomber. Il s'exécuta et tomba roide.
Le public était tombé, lui, dans un abrutissement complet.
Le drame s'acheva paisiblement; mais que de têtes de bourgeois travaillèrent, toute la nuit suivante, et se torturèrent à deviner le pourquoi et le comment de ce personnage étrange si fatalement assassiné!
Maintenant, le lecteur connaît Décousu, et je puis commencer le récit de mes amours avec la baronne Angélina de Saint-Geniès.