‹ Les mémoires d'un cabotinChapitre 19 sur 45 · XX. — LE MONSTRE VERT · texte numérisé non relu

XX. — LE MONSTRE VERT

La voiture roulait péniblement par des chemins aux ornières profondes...

Dans la nuit noire et nuageuse, quelques rayons de lune passaient comme des âmes errantes...

Et mon costume de diable me gênait terriblement! Je me rappelais de plus en plus Marguerite de Bourgogne!

Tout à coup un éclair binistre et blafard déchira les ténèbres! Le tonnerre gtouda...

Et le cocher cria : — La porte s'il vous plaît?

Nous étions arrivés.

Où, à quelle distance, par quelles routes? Je l'ignorais.

On me fit descendre et marcher quelque temps à travers un parc, par des allées immenses donr, les grands arbres 8'iiiclinaient en gémissant et se penchaient vers moi comme pour me dire : « Défie-toi! »

Puis nous entrâmes dans un pavillon obscur, sous une porte basse .

Je songeai à Philippe d'Aulnay, assassiné I Je frissonnai!... ^

Et pas d'arme... pas d'arme!

Tout à coup, un huis s'entr'ouvrit; j'y passai, et la lumière de vingt bougies éclata à mes yeux éblouis, pendant qu'une voix caressante m'accueillait par ces mots :

— Bonsoir, mon petit.

C'était la baronne.

N'essayons pas de le nier, je la trouvai d'une beauté 5uave.

Une couche de lis et de roses s'épanouisiiîiit sur son teint.

La toilette qu'elle avait cru devoir sa-U.-T'&r' f<5ur la circonfetance voilait h peine des charmes tout Bouveaux pour moi.

Ses yeux, chargés comme des batteries électri. . es, lançaient sur nioi des effluves dangereuses...

Une table drossée portait un menu fJélicat dont les galas de la troupe Rosabelle ne m'ava;,eut jamais donné eeulemciit l'ombr!) d'une idée!

La nuit, la bonne chère, tout ce confort inusité, la \.:n d'une femme encore belle, n'était-ce pas plus qu'il n'en fallait pour tourner la tête d'un pauvre comédien de dixneuf ansi

0 lecteurs, pardonnez-moi !

Je ne vous ferai point le récit de notre souper.

Si la conversation fut calme, aux hors-d'œuvre, au de'*sert elle s'anima tellement que je la traduirai, s'il vous plaît, par une ligne de points. Ci :

Nous sommes dans une chambre à coucher voluptueusement éclairée par une lampe qui pourrait ètie d'albâtre Le déshabillé de la baronne est plus gaiant que jamais...

Pour moi... — ô honte ! — je viens de déposer sur un canapé mon costume de diable et je m'avance, ivre cVumour. . ,

Tout à coup, un cri terrible retentit I D'ud geste énergique la baronne me repousse loin d'elle! Je cherche la cause de cette résiptance inatten iue!... Horreur!... Mon corps, tout entier teint d'une afi'reuse couleur verJâtre, jette dans l'obscurité des lueurs pliosphorescentes! Je sais veit. vert, vert, de la tète aux pieds, et je flimboie comme le plus roussi de tous les diabk^s d'enfei'l Je me précipite de nouveau vers ma conquête... Elle se renverse en arrière en poussant des gémissements épouvantables. Que faire! A ces gémissements, des serviteurs vont accourir ! Que se pusserj-t-il? La terreur me prend à mon tour. Eu deux temps je me réintègre dans mon costume et je saute par la feuélre! Je cours à travers lès allées i!u parc jusqu'à co qu'un mur se présente; je le franchis avec une agilité infernale...

Et me voilà, seul, en pleine campagne, vers trois heures du matin, en grand costume de démon !

Déjà l'aube blanchissait le ciel à l'horizon; j'étais arrêté sur une route déserte, quand une chanson retentit à quelque distance. Aussitôt, je me blottis dans un fossé pour me dérober aux yeux du chanteur.

En effet, il passa devant moi, insouciant, continuant de roucouler. Ah! s'il se fût douté que le diable le guettait! Ce brave homme poussait devant lui un âne chargé de légumes. Evidemment, c'était un cultivateur d«s environs se rendant au marché de la ville.

Mais le jour se levait et, à la seule idée d'entrer c'?.:-.3 les murs de Villefranche, vêtu à la livrée de monseigneur Satan, mes cornes se dressaient sur ma tote!

Un bouquet de bois s'élevait à quelque distance; je le gagnai rapidement avec la résolution d'y attendre k; r.tiit et de rentrer au logis sous son obscure protection.

Ce bois était fourré, charmant. Un petit ruisseau le traversait et y formait un petit lac solitaire. Aucun bruit ne troublait cette oasis. On s'y serait cru à cent lieues d .s hommes. J'étais fatigué de tapt d'émotions et un pou alourdi par les vapeurs du souper; je me couchai au fond d'un taillis, et je m'endormis profondément.

A peu près à cette mrme heure où je fermais les yeux, deux jeunes fillettes d'un village voisin se dirigeaient vers ce môme endroit, guidées par leur mauvais ange et par le désir légitime, au mois d'aoiit, de se baigner.

Le petit lac, au bord duquel j'avais choisi ma retraite, constituait les thermes favoris des jeunes filles des environs.

Ce bassin d'onde piifô et crîsfallinô pouvait pas?er pour le Don Juan des bassins, tant il avait caresse de beautés fraîches et virginales. Nos deux demoiselles, ayant pénétré sous les ombres du bois, parvinrent à leur ver-

LES MÉMuiuES b'L'X CA!:0TI.\

dovn.nte baignoire, prêtèrent quelque temps l'oreille, fouillèrent du regard (jUGlques buissons en fille.s pudiques i[i\\ ne veulent pas d'amoureuses surprises...

Les infortunées ne m'aperçurent point. Mon costume vert se confondait avec les nuances du feuillage !

Elles se crurent seules et elles en abusèrent.

Cornettes, casaquins, cotillons... et le reste, tout tomba successivement...

Puis elles entrèrent dans l'onde en grand uniforme de naïades.

Elles n'avaient pas même conservé leurs jarretières.

Une fois dans le bain, les deux amies se mirent à rire, à se luiiner, à se jeter de l'eau; enfin elles se livrèrent à une foule de jeux fort innocents, mais très-bruyants... si hruvunts qu'ils me réveillèrent. J'ouvris les yeux et j'aperçus... deux charmantes Vérités, deux Vérités de quinze à seize ans.

Dans le premier mouvement d'une surprise... qui n'avait rien de désagréable... j'avais fait un mouvement. Les baigneuses s'arrêtèrent dans leurs jeux et se rapprochèrent du bord, tout effiirées...

En niais de dix-neuf ans que j'étais, je sortis démon buisson et je leur criai :

— N'ayez pas peur,.mesdemoiselles ! je ne regarde pas!

Et les malheureuses virent se dresser, devant elles, le diable en personne !

Un homme, c'eût été affreux; mais le diable !

Elles bondirent hors de l'eau comme deux petites chèvres, ramassèrent en un clin d'œil ce qu'elles purent de leurs vêtements épars, et s'enfuirent du bois en poussant des cris aigus !

Alors, seulement, je me rappelai de quelle façon j'étais accoutré et je ne pus m'empêcher de rire.

Evidemment ces deux rustiques beautés durent conserver toute leur vie l'idée qu'elles avaient vu Satan, et que Satan les avait vues.. . des pieds à la tête...

Une cornette, un cotillon, un casaquin étaient restés sur le champ de bataille. J'étais sauvé I En un instant j'eus revêtu ces insignes d'un autre sexe.

Je me contemplai dans le miroir limpide. Grâce à mon imberbe menton, j'avais l'air d'une vilaine fille, mais enfin d'une fille.

Et ce fut mademoiselle Rosabelle qui rentra une heure plus tard dans les murs de Villefranche.

Ce retour fut un succès d'enthousiasme pour le cascadeur Décousu, l'auteur de toutes mes infortunes. Il était venu, on se le rappelle, cinq minutes dans ma loge en mon absence. Ce temps lui avait suffi pour enduire tout l'intérieur de mon maillot d'une dissolution de soufre et de phosphore empruntée à plusieurs jyaquets d'allumettes...

Telle est l'histoire de la première bonne fortune de ma vie d'artiste.

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