‹ Les mémoires d'un cabotinChapitre 20 sur 45 · XXI. — JE RENONCE AUX PÈRES "NOBLES · texte numérisé non relu

XXI. — JE RENONCE AUX PÈRES "NOBLES

On se lasse de tout, même de jouer, à dix-neuf ans, et sans appointements, les rôles de INJathusalem.

Je ne perdais pas de vue le grand but de mes efforts : devenir quelque chose et gagner beaucoup d'argent pour être l'époux de ma chère petite Juliette. Or, ce n'était pas, je le voyais maintenant, dans la troupe de mon père, que jo pouvais espérer me créer un avenir. Lui et ses camarades étaient de vieux routiers, revenus de toutes les illusions, condamnés à traîner éternellement, de petite ville en petite ville, une existence accidentée dans ses détails, mais dont les horizons ne s étendaient pas plus loin que leur arrondissement dramatique. Ils le savaient, ils Uî dis. lient eux-mêmes, en riant tout haut, et, peut-être, en pleurant tout bas. Rester parmi eux, c'était me condamner d'avance, — et, à dix-neuf ans, on ne se laisse point condamner sans jugement, — à toute une existence obscure et misérable. D'ailleurs, j'avais en moi un levier qui me paraissait de force à renverser bien des obstacles : j'avais mon amour...

ËnfiD, dernier argument, mon père, en me faisant honte

du nez qii'il m'avait donné, n'était pas parvenu à nie convaiucrri ([ue je fusse impropre à exprimer de tendre» passions. ^

Un soir, au foyer, on avait oité, aevant moi, nombre d'exemples fameux d'acteurs qui, grâce à leur talent, avaient su vaincre de grands désavantages phvj?iques. Lekain, entre autres, m'avait-on dit, avait une tète vulgaire, bourgeoise, presque ridicule ; un nez auprès duquel le mien était de la statuaire grecque; pourtant, Leku::i avait joué tous les héros les plus amoureux, depuis Orcsi-j jusqu'à Orosmane.

Il résulta de toutes ces réflexions, qu'après six mois do service dans la troupe de Rosabelle, je vins trouver mon père un beau matin et lui tins ce langage :

— Mon père, j'ai assez des barbes blanches et des rides centenaires; j éprouve le besoin do rajeunir d'une soixantaine d'années. Vous allez monter la dernière pièce du Gymnase de Paris. Confiez-moi le rôle qui a été créé à ce théâtre par M. Dressant.

Mon père me regardait, et je voyais briller dans ses yeux un commencement de colère.

— Eh bien! et moi, s'écria-t-il, qu'eit-ce que je jouerai donc alors? Ah ! vous osez me demander les Dressant, — à moi, votre père, qui les joue ! — sans respect pour mes cheveux blancs !...

Ici, cet homme excellent et bizarre s'interrompit et se rit au nez à lui-môme.

— Allons, c'est drôle, tout de même, reprit-il. Au fond , tuasraison, peiit. Mais je ne peux pas lâcher ces rôles-là, vois-tu. En huit jours je serais nettoyé dans l'esprit de mes pensionnaires.

— Alors, papa, comment faire?

— Tu es un finaud, Aristide. Tu veux me quitter! Allons, avoue-le ; je ne m'en fâcherai pas. A ton âge, on ne s'amuse pas longtemps avec des vieux singes comme nous autres. D'ailleurs, tu dois avoir de l'ambiiion. Tu te dis : «J'aurai du talent, j'ai du courage, j'ari iverai. » Je me disais cela aussi à ton âge !

Pauvre père, le ton dont il accentua ces phrases dénotait un tel fond de désenchantement et de tristesse, que je me sentis ému de compassion pour son passé et do doute sur mon avenir.

— Voyons, petit, continua-t-il, en reprenant sa voix allègre et rieuse, il ne s'agit pas de te dorer la pilule, comme je l'ai fait quand j'ai été te trouver à Lucy-les- Bois...

Mais alors j'avais une excuse... Que veux-tu!.. . Je voulais te possédera mes côtés... Et puis il me manquait quelqu'un pour l'emploi des vieillards... Mon dernier lière noble m'avait quitté pour danser sur la corde dans une troupe d'équilibristes ! Enfin, tu veux t'en aller... tu es dans ton droit... et mon devoir est de fa'der, si je peux, à sortir de cette jolie petite ornière où je clapote depuis environ vingt-cinq ans.

D'abord, tu vas t'adrosser à un correspondant dramatique pour trouver un engagement.

— Qu'est-ce qu'un correspondant dramatique, mon père?

— Un fort aimable compère qui fait la traite des comédiens. Lui placer bon petit blanc Aristide, comme jeune premier, n'importe où.

— Et par quel moyen?

— Etre bien facile. Bon directeur écrire à petit correspondant : « Moi besoin d'un jeune premier à 200 francs par mois. » Li répondre : « Moi qu'avé pitit Rosabelle, li, bon teint, vacciné, bon pensionnaire ! » Et voilà.

— Et ça coûte?

— Cinq pour cent d'intérêt sur la valeur totale de l'engagement, payables d'avance sur le premier mois. Veuxtu que j'écrive? Tu es mineur; c'est moi qui dois faire tes affaires .

J'acceptai avec enthousiasme. Mon père s'adressa hun de ses anciens camarades, qui avait ei>resprit de quitter les planches et d'embrasser la profession lucrative do coi'respondant. Cet ex-confrèro y mit du zèle; quinze jours plus tard, je recevais un engagement pour un au au thoâ-

LES MÉMOIUES D UiN CABUÏlN

tre de Nice, en qualité de jeune premier aux appointements de deux mille quatre cents francs.

Il est d'usage d'envoyer au comédien engagée une quinzaine d'appointements d'avance pour sou voyage. Aucune somme n'accompagnait mon eniiu^rement. J'en manifestai quelque surprise.

— Moutard, tu manques d'arithmétique, fit mon pèvc Tu as reçu tes avances.

^ Comment ! j'ai reçu...

— Tu vas voir. On a envoyé à Morel, correspondant, une quinzaine d'avance pour toi; ci : cent francs.

D'autre paît, tu lui dois cinq pour cent d'intérêt sur un ;.n d'appointements; à dix francs par mois cela fait bien cent vingt francs. Pour se couvrir, il a retenu tes cent francs ; donc, tu as reçu tes avances et tu lui dois encore vingt fr..ncs, qu'il ne te rcclauie pas par amitié pour ton vieux père. Ah ! c'est un joli métier que celui de correspondant!

— Un métier d'usurier ! de négrier!

— Allons, voilà ta jeune tête (jui s'emporte! Il te rend service, cet homme! Qu'aurais-tu fait sans lui? Qui t'aurait dit qu'à deux cents lieues d'ici, il y avait une bonne place v;!cante? Comment te serais-tu mis en rapport avec le directeur?

— Mais il me \o\e cent francs!

— Pour t'en faire gagnerdeux mille trois ! Trouve-moi beaucoup d'amis (jiii t'obligent à meilleur marché!

— Mais comment m'en irai-je là-bas, alors, sans le sou ?

— Ah ! diable, c'est ju-te, je n'y avj:s pas pensé, moi ! Comment t'en iras-tu là-bas?

Et mon pauvre père se gratta naïvement l'oreille. Cet oubli le peint tout entier.

Les besoins les plus usuels, les plus urgents, étaient ceux qui le préoccupaient le moins. Avec cent sous dans sa poche, il achetait un bouquet magnifique pour quelque belle ; pui?, à l'heure du dîner, il se disait :

— Tiens, j'ai eu tort, j'aurais dû acheter du bifteck. Ma pos'tion ét;.it ci-itique. Les recettes donnaient à

yciue' de quoi subvenir aux dépense.^ de chaque jour. Mon père hasarda les mots : Représentation à bénéfice; mais aussitôt s'éleva un chœur de réclamations.

— Tu m'en promets une depuis six mois! glapit Décousu.

— Et à moi depuis trois ans, cria madame Pifflard.

— Et à moi depuis vingt-quatre ans et demi, hurla la vieille contrôleuse qui m'avait si bien reçu le jour de mon arrivée.

Enfin chacun déclara que ce serait une injustice, un passe-droit, que de m'accorder à moi, nouveau venu, ce qu'on refusait aux vétérans. Mon père dut céder à cet orage de l'opinion. Ce n'était qu'un directeur conslitutionnel.

.Te me trouvais dans un embarras d'autant plus grand que, si je n'étais pas rendu à Nice dans un délai fixé et très-rapproché, mon engagement devenait nul de plein droit. Un m'adressa à un petit juif, chrétien et normand, lequel consentit à me prêter cent francs, à condition que e reconnaîtrais lui en devoir deux cent cinquante. J'allais \50nclure avec ce Shylock, quand le facteur de la poste se présenta à notre hôtel. Il me remit d'abord un petit sac ?f)ndelet qui contenait deux cents francs, puis une lettre 1 usi conçue :

« Mon cher neveu,

(( J'ai appris avec plaisir par ta dernière lettre que tu te portais bien et que tu n'oubliais pas ton vieil oncle. Il ne t'oublie pas non plus, crois-le bien. J'ai pensé que, dans la nouvelle carrière, les commencements devaient être rudes et qu'un peu d'aide ne te nuirait pas. Prends, sans scrupule, la petite somme que je t'envoie, ce n'est pas l'argent de mes jf)auvres. Depuis que tu es parti, nous avons retranché un plat du dîner ; ma bonne Nanette a mis chaque jour de côté le prix de ce plat; et c'est ton dtner au presbytère que je t'envoie dans ce petit sac. Ne

me remercie pas, cher enfant. Conduis-toi bien et n'oublie pns Dieu, qui est bon aux petits, quoi qu'on dise. « Adieu, mon enfant, écris-moi.

« Jacques Ch.vmbrl'n. »

P. S. — « Ce n'est peut-Atve pas bien ce que je vais te dire, mais tant pis ! Juliette vient m'embrasser tous le.smatins. E^t-ce bien naturel qu'une petite fille embrasse si fort un vieux curé? Qu'en pensez-vous, mon jeune nevcu?o

Le lendemain mai in, je fis mes adie'jx à la troupe rassemblée.

J'embrassai mon père, qui riait d'un œil et pleurait de l'autre; quant à moi, je pleurais des deux yeux ! D'abord c'était mon père, et puis on ne pouvait vivre avec lui sans aimer cette nature insoucieuse, mais toujours souriante et quelquefois réellement bonne.

MES INSUCCÈS. — L ACTEUR EN CONGÉ. LE CAf É

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