XXIII. — ou JE COMPROMÎTIS LA SÛRETÉ DE l'ÉTAT
Quand je me réveillai, après la meilleure des nuits dans le [jIus doux des somuieils, je crus, au premier reirard, fjue je dormais encore et que je faisais uo rêve étrange.
Trois hommes vêtus de noir, l'un deux ceint d'une ojliarpe tricolore, me contemplaient de l'autre Ijout de la cliambre, tète découverte, diina rattkuJû d'un profond respect.
Je me frottai vigoureusement les yeux pour m'assurer que j'étais Ijien éveillé.
Aussitôt Viiomme à l'écharpe se posta en avant de ses deux com)icigiions, s'apprcchade mon lit, s'inclina jusriu'à terre et me dit d'une voix pénétrée :
— Monseigneur.. .
A ce mot, je bondis sur mu couche. Mon aventure de la veille au sow m'avait surpris, celle-ci me stupéfiait. Une telle réce[.tion dépassait toutes les idées reçues sur la plus large hospitalité ! Passe pour le souper, pour les vêtements, pour le lit, mais U'ait-ar .oon i.0**» 'i« «*oj4seigneur !...
Je me tàtai pour savoir si j'étais bien moi.
Au bondissement, au cri que je n'avais pu retenir, l'homme tricolore s'était arrêté ; je le regardais d'un air qui devait être prodigieusement comique; il soutint mon regard d'un visage impassible. Evidemment, ce monsieur n'était pas là pour s'amuser. En face de cette figure l'iême, solennelle, froide et respectueuse, il m'était impossible de croire à une mystification.
Voj^ant que je n'ajoutais rien, et que je semblais attendre qu'il continuât, mon interloculeur reprit :
— Monseigneur, vous êtes reconnu.
— Ahl je suis...
— Oui, monseigneur. Oh ! nous guettions depuis huit jours vos moindres mouvements sur la rive droiie !
— Mais, monsieur, vous vous trompez !
Cette fois, l'agent supérieur de la police (telle était sa qualité) eut sur ses lèvres blafardes un mince et froid sourire : le sourire du limier qui se croit infaillible et qui se dit : « Me tromper, moi ! Oh ! »
— "Voire Altesse, continua-t-il, me pardonnera d'accomplir à son égard un devoir bien rigoureux ! Au nom de la loi, prince, je vous arrête !
Ma foi, le quiproquo me parut tellement bizari'e, que je n'y tins plus et que je partis d'un immense éclat de rire au nez de M. l'agent supérieur.
D'un coupable vulgaire il eût sans doute réprimé une h ilarilê attentatoire à la majesté de ses fonctions I Mais jetais pi'ince; il mordit ses lèvres minces et attendit tort patiemment que mon accès de gaieté fût passé.
— Monseigneur, fit-il alors, peut se convaincre qu'il n'y a rien ici que de très-sétieux.
Là-dessus, notre homme ouvrit la porte extérieure, et je vis que la maison était cernée par un cordon de troupes.
— Monsieur, dis-je à l'agent, tout à l'heure, en quel- (|ues mots, je vous expliquerai ce malentendu ; pour le moment, je serais bien aise de me lever et de m'iuibiller.
— J'y aiderai "N^'otre Altesse, si elle veut me faire cet Vonneur; mais j'ai ordre dtt ne pas la perdre de vue une j»econde.
— Pendant l'éternité J
— Non, monseigneur, JL».|u'à Paris seulement.
— A Paris! Vous m'emmenez à Paris?
— Tels sont les ordres supérieurs. Des relais de poste sont disposés. Mais ne vous inquiétez pas, monseigneur, ie voyage se fera avec tous les égards dus à votre rang. Une excellente berline stationne à la porte de cette chaumière. Elle contient toutes les provisions de bouche nécessaires. Rien ne manquera à Votre Altesse.
Ceci rentrait si bien dans mes projets à venir et me tirait si à propos de la position critique où m'avait jeté la perte de mon boursicot; d'ailleurs, l'aventure avait un air de comédie si propre à tenter* un enfant de la balle, que j'eus envie, un instant, de profiter du quiproquo et de n«
l'éclaircir qu'une fois rendu à destination. Mon honnête naturel, l'amour naïf de la vérité que je tenais démon bon oncle, me détournèrent de cette inn'^
Je m'habillai prompt ment avec l'assi-stance du mousieur tricolore, lequel p naissait très-fier de remplir h mon endroit les fonctions de valet ue ciiaaabre. Des qu:» je fus vêtu :
— Il est temps, monsieur, dis-je défaire cesser une situation qui, si elle durait, pourrait compromettre la gTa\itJ de votre ministère. Je ne sais de quel prince, de quelîf. A.tesse, de quel monseigneur vous me parlez. Je me nomme Aristjde Rosabelle ; je suis un pauvre diable de comédien, évadé hier de la troupe de X... Et si j'ai passé la riviéie à la nage, c'était pour échapper aux baïonnettes d'u.i bourgmestre très-désagréable.
Une seconde fois, l'homme solennel sourit ; il paraissait avoir pitié de mes subterfuges.
— Il existe sans doute quelque passe-port, quelques pièces prouvant l'état et le nom que monseigneur prend en ce moment? demanda-t-il.
— Hélas! non, monsieur, tout celaétait dans un paquet d'effets que je portais sur ma tête en traversant la rivière et que le courant a emporté. Demandez si je ne suis pas arrivé tout nu dans cette chaumière, demandez-le, tenez, à mon hôtesse.
— Ah ! çà, c'est bien vrai qu'il était nu, mais tout nu, tout nu ! s'écria Gretchen. Il n'avait plus rien, excepté son chapeau qu'il tenait bien honnêtement, ce pauvre jeune homme !
— Monseigneur, fit alors M. l'agent en s'inclinant plus bas que jamais, la berline est attelée ; quand Votre Altesse sera disposée, nous partirons.
— Allez au diable avec Votre Altesse, votre monseigneur et vos salamalecs ! Je ne suispasplLis]>rince que vous! Mon oncle est curé, mon père comédien amhalant.
— De grâce, cessons ce badinage, monseigneur; votre identité est incontestable. Vous ne me réduirez pas, je vous en supplie, à user des forces dont je dispose.
— Vous voulez me mener à Paris... Eh bien! soit! Au surplus, c'était mon intention d'y aller.
— Pouraifaires politiques, sans doute?
— Non, monsieur, pour m'engager à l'Ambigu !
Mon homme secoua la tête ; il alla donner ses ordres pour le départ. Je le vis parler bas à ses acolytes en se touchant le front et en me désignant, comme pour leur faire entendre que ce pauvre prince n'avait pas la tête bien saine.
— Avant de partir, un dernier mot, monsieur, dis-je. Ces braves paysans m'ont admirablement reçu ; les vêtements que je porte leur appartiennent; je désirerais qu'ils fussent indemnisés.
— Ils le sont déjà et amplement, mon prince. Ces braves paysans ont déjà reçu mille écus pour vous avoir dénoncé !
Dénoncé! Hélas ! encore une illusion qui m'échappait ! Décidément la P>anct n'était pas revenue à l'âge d'or.
Les derniers préparatifs étant terminés, la porte s'ouvrit; quand je parus, deux haies de soldats me présentèrent les armes et les tambours battirent aux champs. L'a- Youerai-je? ma raison commençait àvaciller; je concevais des doutes étranges sur mon origine ! Je passai fièrement devant les troupes, je me jetai dans la berline où mon gardien monta derrière moi, et nous partîmes au triple galop, escortés d'un peloton de hussards sabre au poihé
C'est ainsi que je traversai toute la France et que je fis l'entrée la plus triomphale dans la bonne ville de Parit.
Est-il besoin d'ajouter qu'à peine mis en face de l'autorité supérieure, j'éclaii'ai en un instant ma situation. Je fus remis en liberté avec toutes sortes d'excuses ; l'agent solennel reout une verte semonce et dut méditer amèrement sur l'inconvénient de prendre un prince de ihéàu'e pour un prince de ce monde...
Il parait qu'au moment môme où je fuyais la ville de X..., la police avait été avertie de la présence, à notre frontière, d'un prince exilé dont on redoutait quelque tentative politique. Do là, toutes ces confusions q^ui me
LFS MÉMOIRES D'UN CAHOTIN
valurent un superbe voyage en poste avec escorte de cavalerie Ié<rore.