XXIV. —PARIS
J'étais h Paris ! Pîiris, mot magique, Paris dont le nom >eiil fait Gclore mille rêves désordonnés ! Paris, le Reims les artistes! N'est-ce pas l\ seulement qu'on les sacre :ois!
En attendant que je fusse sacré roi, j'avais déjà passé îrince perulant quelques heures, mais, pour le moment, 'ctais tombé du haut de toute espèce de grandeur, et je .•cgrettais fort mon boursicot. De plus, je portais un coshime de paysan qui ne manquait pas de caractère, mais qui n'était pas à la dernière mode de Dusautoy.
Que faire? Si Paris est un paradis pour celui dout la poche sonne l'or, c'o.^t le plus lanLuiesquu des enfers [.our le pauvre hère dénué de monnaie. A cliaque pas, je rencontrais des marchands de comestibles aux. devantures allViolantes, des boutiques de tailleurs pleines des [dus ulégants vêtements, et comme je les évitais, la mine basse, en songeant au creux de mon gousset, je ma jetais en plein étalage d'un changeur avec ses platées de louis et ses bottes de billets de banque !
J'examinai ma situation bien en face : elle était limpide; je ne savais pas où dîner ni coucher; je ne possédais pas un maravédis. Nous étions arrivés à Paris vers quatre heures; il pouvait en être mainteniint de cinq à six. Heureusement, le matin, quand j'étais prince, j'avais déjeuné princièrement, de sorte que la faim ne me talonnait pas encore trop impérieusement. INlais la nuit allait "Venir, il me fallait un yite. Je sentis alors tout ce qu'il y a de triste dans l'isolement, au milieu d'une foule inconnue. Où aller? Tout à coup, je pensai à mon célèbre camarade, l'acteur en représentations, que j'avais presque oublié au milieu des bizarres incidents de mon évasion.
J'ai dit qu'à son passage à X. ., il m'avait remarqué, et m'avait vivement engagé à quitter la province pour venir le trouver à Paris. Ce que je n'ai pas dit, c'est qu'il se nommait Varnier et qu'il appartenait au théâtre de l'Ambigu-Comique. Il y tenait, avec un succès énorme, un emploi semi-sérieux, semi-comique; un genre qu'il avait créé, On disait les Varnier, comme on dit les Frédcrick, les Déjazet. Cependant Varnier, à Paris, se rappellerait-il les promesses de Varnier en province? S'occuperait-il sérieusement de moi, ou bien n'avait-il cru me faire qu'une gracieuseté banale et n'entraînant aucune conséquence?
Je compris alors l'imprudence avec laquelle je m'étais lancé à toutes brides en avant sur une promesse vague d'un homme qui m'avait vu huit jours I Enfin, le sort en était jr'lé: je me trouvais sans un sou, ni un ami, sur le pavé dt- Paris; il s'agissait de me tirer d'affaire. Je n'avais donc qu'une conduite h tenir : me rendre au théâtre de l'Ambigu et y chercher Varnier.
Après avoir demandé mon chemin une douzaine de fois, j'atteignis le boulevard Saint-Martin et je découvris le théâtre de l'Ambigu avec son pignon découpé en gradins. Je gravis un petit escalier noir, du genre colimaçon, qui me conduisit à la loge du concierge...
— M. Varnier? demandai-je, le cœur palpitant.
— Il est parti, il y a une heure.
— Pensez-vous que je puisse le trouver chez lui?
— Oh! M. Varnier ne rentre jamais chez lui qu'à six ou sept heures du matin.
Je frissonnai ! Un dernier espoir me restait :
— Joue-t-il ce soir?
— Non.
Il semblait être écrit au grand livre du destin que, ce jour-là, je dînerais par cœur et coucherais à la vilaine étoile!
A ce moment, une petite femme, tout de rose et de salin vêtue, passait devant la loge. Elle entendit le nom de son camarade et dit sans s'arrêter :
— Varnier. il prend Vais, à la porte Saint-Mar,
Et elle dégringola l'escalier en fredonnant ce relr^ir. :
Ah! qu'il fait donc doux, Qu'il fait doux donc De ficher fon camp, Quand on ne joue pas Quand on ne jou pas le soir.
— Quelle est cette demoiselle? demandai-je au con-« cierge.
— C'est la première ingénuité du théâtre.
— Et qu'a-t-elle dit au sujet de Varnier?
— Qu'il prenait l'absinthe au café de la Porte-Saint- Martin... Vous n'avez donc pas entendu?
— Si fait... j'ai très-bien entendu, mais... — Est-ce I)rès d'ici le café de la Porte -Saint-Martin?
1,0 concierge me regurda tuut ébahi; cependant il daigna m'iiidiquer la route à suivre.
Deux minutes plus tard, j'entrais au café de la Porte- Saint-Manin.
— M. Varnier?
— Dans l'étoutfoir, mon petit père, me dit un monsieur qui SOI tait.
Décidérneiii je n'étais pas au courant du beau langage parisien. J'interrogeai un gaiçon qui me répondit que M. Viirnier était à l'estaminet. J'y pénétrai... et je m'expliquai aussitôt le nom de fantaisie du lieu. Une salle petite, basse, et alïreusement noire. Au milieu, un b llard sur lequel deux joueurs complaisants faisaient semblant de voir encore leurs billes. 11 était six heures passées; le jour baissait; j'eus grand'peine â distinguer, dans l'un des joueurs, les traits de l'illustre Varnier. Je l'accostai. Il me reconnut aussitôt, lui !
— Tiens, c'est vous, cher ami! Bravo! vous avez suivi mon conseil! Eh bien! on vous casera! Venez me voir la semaine prochaine.
La semaine prochaine! Cela lui était commode à dire! Comment vivrais-je jusqu'à la semaine prochaine? Mais Varnier ne pouvait deviner la situation invraisemblable dans laquelle je me trouvais. Je suis d'un naturel fier; en dire davantage à Varnier sans y être invité par lui, c'eût été lui demander l'aumône. Je ne lui répondis donc que quelques mots de remerciements, et je fis volte-face pour me retirer...
— Ne vous en allez pas comme ça, mon cher! cria l'artiste; que peut-on vous offrir? Vous prendrez bien une absinthe 1 Garçon, une absinthe à monsieur.
De l'absinthe! il m'olfrait de l'absinthe! O dérision! Je n'avais pus besoin de m'ouvrir l'appéiit, j'aurais mieux aimé me le fermer! J'acceptai pourtant. C'était beaucoup pour moi de ne pas quitter le seul homme que je connusse à Paris. Varnier continuait sa partie de billard; il jouait avec un gros hoarjme à cheveux crépus qui parlait beaucoup, riait de chaque parole qu'il avait dite, tutoyait l'illustre comédien, et le traitait avec la plus grande familiarité.
La partie terminée, il s'en alla en criant à Varnier :
— Tu m'as gagné, vieux filou; mais je joue mieux que toi: je te repincerai demain!
— Ce monsieur est un comédien de vos amis? dis-je à mon protecteur qui s'asseyait auprès de moi.
— Ca! c'est un marchand de saucisses du faubourg Saint-Denis! Je ne sais pas seulement sou nom! Ah en, ajouta-t-il, en me regardant avec plus d'attention qu'il n'avait fait jusqu'alors, vous êtes drôlement habillé! Qu'est-ce que c'est que ça! Vous jouez donc les paysans à la ville?
Il me mettait sur la voie, ma dignité était sauvée; j'en profitai pour lui conter toute l'histoire de ma fuite, de ma principauté d'un jour et de mon voyage avec un peloton de hussards.
Il en rit beaucoup, mais, après s'être fort amusé de mes malheurs, il redevint sérieux et me dit :
— Mon pauvre garçon, vous devez être fort embarrassé?
M. d'Heilly tomba. (Page 47.)
Et comme j'hésitais à lui répondre :
— AUonS; poursuivit-il, pas de fausse honte! Nous sommes camarades, c'est-à-dire faits pour nous entr'aider. Dites-moi tout, ou plutôt ne me dites rien. Parler longtemps par-dessus l'absinthe, mauvaise affaire. Allons dîner. Au café vous me conterez le reste.
L'allure franche, la générosité simple et cordiale de ce brave cœur, m'avaient enlevé de l'esprit unpoids considérable; je me laissai conduire tout souriant dans une petite rue avoisinante. Nous grimpâmes cinq étages et nous entrâmes dans un appartement d'où s'échappaient des parfums culinaires tout à fait appétissants.
— Hortense 1 cria Varnier en entrant, deux couverts pour moi.
A cet appel, une grosse femme, dont l'aspect bizarre et revèche me rappela la vieille contrôleuse de la troupe Rosabelle, se précipita à noire rencontre.
— Aristide, reprit Varnier, je vous présente Hortense, la mère des comédiens.
— De quoi! s'exclama cette mère, qui me parut peu tendre, qui est-ce que tu m'amènes là, toi?
Et, me tirant sans façon, par le bras, près d'une fenêtre, elle m'examina comme une bête curieuse en grommelant :
— Où l'as-tu fait faire, celui-là? A-t-il une binette avec sa veste et son gilet rouge! Tu sais bien que je ne veux ici que des cabots ! Remporte ton paysan avec sa veste et plus vite que ça !
— Hortense, ma belle enfant, riposta Varnier, vous barbotez dans le baquet de l'erreur! Monsieur est cabot, et, quant à ce costume, c'est un déguisement qu'il a pris au dernier mardi gras et qu'il a gardé depuis par ordonnance du médecin.
— Ah! s'il est cabot, c'est différent! Ton nom, l'amour? Je connais tous ceux de France, vois-tu, comme le grand homme connaissait ses grenadiers!
-p^ Je me nomme Aristide Rosabelle.
— Rosabelle! Ah! soutiens-moi, Varnier I
— Qu'est-ce qui te prend, ma vieille?
— Il me prend que ce jeune homme... ce jeune honme...
— Eh bien?
— J'aurais pu être sa mère... car j'ai beaucoup, j'ai trop connu son père! Ah ! le gueux! Comme il m'a plantée là !
En un clin d'œil, par suite de ce souvenir, j'étais devenu le favori de madame Hortense, la mère des comédiens/
Un type, que cette femme. Elle tenait une table d'hôte où, pour un prix très-modique, elle servait d'excellents repas à ses pensionnaires, — tous comédiens ou cabots, — pour lui emprunter un de ses mots favoris.
Pour Hortense, il n'existait rien au monde que les comédiens ; «lie méprisait profondément le reste de l'humanité. Rien n'était assez bon pour ?es acteurs chéris; mais elle eût mis un duc et pair à la porte.
Du peste, ce n'était pas, je l'ai dit, une mère bien tendre, au moins en paroles. Elle traitait ses pensionnaires comme des nègres et leur prodiguait des épithètes à faire crouler les Halles. Mais il n'était jamais arrivé qu'Hortense eût refusé crédit à un pauvre artiste sans place. Elle attendait des années, et, si le débiteur était vraiment malheureux, elle ne réclamait jamais son argvint. Je vis, à cette table, pratiquer une égalité qui partout ailleurs n'existe qu'en théorie. Ainsi Varnier, qui gagnait trente mille francs par an, dînait à côté d'un petit comédien à douze cents livres qui le tutoyait et traitait avec lui de pair à compagnon.
Quant à l'hôtesse, elle devait ce jour même m'offrir un échantillon de la manière dont elle menait ses clients. L'un d'eux, gaillard à mine fleurie et à lèvre sensuelle, s'avisa de lui dire au milieu du repas :
— Hortense! tes haricots m'affligent! Ils sont d'un sec! Si tu les régalais d'un peu de beurre, par hasard, ri»a petite mère?
A cette apostrophe, Hortense devint rouge comme un buisson d'écrevisses. Elle porta ses mains sur ses hanches et s'écria :
— De quoi! tu débines mes légumes! Il faut du beurre à monsieur! Et une voiture pour te reconduire aussi, pour tes trente sous, méchant paillasse. 11 y en a chez la fruitière, du beurre! Tu peux descendre en chercher! Mes haricots! suis leur exemple! Ils sont plus gras que toi et ils ne fout pas tant de bruit!
Une explosion de rires accueillit cette sortie énergique.
Pour moi, encore peu habitué aux mœurs de l'endroit, j'étais fort mal à mon aise et je mangeais silencieusement, le nez dans mon assiette, de peur de m'attirer quelque coup de boutoir.
Bientôt, pi^esque tous les convives, qui jouaient dans la soirée, sortirent l'un après l'autre. Il ne resta h table que mon amphitryon et moi.
— Ah çà! Hortense, dit alors Varnier, je te recommande Rosabelle. Il vient chercher un engagement à Paris, et il n'a pas d'argent, mais je te réponds de lui. ^
— Je n'ai pas besoin de ta garantie, riposta l'hôtesse d'une voix rude; c'est le fils d'un ami, d'un vieux cabot, ça me suffit. Voici trente cachets, mon fiston, tu me payeras ça quand tu seras calé! J'ai confiance, /ouwe l'œil.
J'allais la remercier de sa générosité; elle m'ari-ôta :
— Ne me remercie pas, je n'aime pas les douceurs. Fais comme les autres, j'agis avec eux comme avec toi et ils m'appellent empoisonneuse I Voilà ce qui me va; chacun son caractère. Bonjour.
J'étais retourné au café avec Varnier; là je lui déroulai ma position tout entière.
— Vous coucherez chez moi, me dit-il, et demaiin nous irons voir MM. les directeurs. Pour le moment, voici cent francs que vous me rendrez un jour ou l'autre. Je suis comme Hortense, ajouta-t-il en riant : j'ai confiance et /ouvre l'œil.
— J'accepte, lui répondis-je, avec d'autant moins de scrupule que je serai bientôt à même devons restituer
cette somme. Car j'ai un oncle un très-brave homme
d'oncle, curé de campagne, qui tient toujours quelques écus à ma disposition. Et si je ne me retenais, même...
— Si vous ne vous reteniez ?. . .
— Eh bien ! j'emploierais cet argent à lui faire une visite. Oui, il me semble qu'avant de rien entreprendre à Paris, cela me porterait bonheur d'embrasser mon oncle !
Varnier me regardait en souriant.
— Oh ! oh 1 fit-il, voilà qui n'est pas naturel I Quand on n'a que cent francs, on tif" les dépense pas pour rendre visite à son oncle ! Il y a une autre anguille sous roche !
J'étais lancé ! C'est si bon ae bavarder de ses affaires devant quelqu'un qui paraît vous «Jcouter avec intérêt ; je contai à Varnier mes naïves amours de village, un peu retenti, néanmoins, je l'avoue, dans mes confidences, par la crainte que le comédien ne se moquât de moi. Pourtant, je parlai de Juliette en termes si chaleureux et si tendres, que je vis mon illustre camarade devenir grave et presque mélancolique.
— Allons ! vous êtes heureux, dit-il. Vous aimez une femme, une vraie femme, qui n'a jamais plâtré ni fardé ni ses joues ni son cœur! Beaucoup d'entre nous, à ma place, blagueraient vos amcui's. Au fond, mon cher, tous feraient ce que je fais en ce moment : ils vous envieraient ! Ah! oui, vous êtes bien heureux! — Tenez, voj'ez-vous cotte jolie cocotte qui passe, là-bas, dans une voiture superbe ?
— Une cocotte ?
— Eh ! oui,., une lorette si vous le préférez. .. une farceuse,. . Rh bien! c'est ma maîtresse ! Elle est avec le baron Bernheim, un gros banquier, qui l'entretient.
Varnier soupira tristement et reprit :
— Allez à Lucy-les-Bois, Rosabelle, et si vous avez un amour pur, ccnservez-le I C'est un bien sans prix
A votre retour, nous ferons notre visite aux directeurs, et je vous réponds de vous trouver une place.
Je passai la nuit chez Varnier et, le lendemain, je partis pour mon village bien-aimé.