XXV. — RETOUR VERS LE PASSÉ
Quelle émotion délicieuse que celle de l'homme qui re
vient, après une longue absence, sûr de retrouver fidèles les cœurs qui l'aimaient au jour de son départ! Je n'avaii pas un doute; mon oncle m'avait toujours tenu au courant de ce qui se passait au village ; je savais que le boi! prêtre était toujours vert et solide, que Juliette embellissait tous les jours et ne m'oubliait pas. Et puis, personne ne m'attendait à Lucy-les-Bois; j'allais donc leur faire, à tous, la plus émouvante surprise. Eu descendant de la voiture publique, je m'engageai dans le chemin étroit et verdoyant qui conduit au presbytère, à l'église et à la place du village ; l'air que je respirais sous les grands arbres avait une saveur enivrante ; nous étions en mai. un dimanche; le soleil du printemps brisait ses rayons d'or dansles branches; des volées de passereaux se poursuivaient dans les buissons; je marchais vite et légère. nent sur le gazon du chemin; j'avais le cœur dilaté, joyeux, et je souriais à tout ce joli paj'sage comme à un vieil ami.
Tout à coup, affaibli par l'espace, arriva juaqu'à moi un bruit grave et mélancolique. Je m'arrêtai ; mes jambes tremblèrent ; je tombai plutôt que je ne m'assis sur l'hei be et je me mis à pleurer des larmes délicieuses. Ce bruit, c'était celui de Ja cloche de.Lucy-les-Bois ! Et ce bruit, il me semblait que c'était la voix de mon vieil oncle qui, devinant ma présence, mon approche, me disait ainsi doucement à travers les airs : « Viens donc, mon enfant, viens dune! »
Au bout d'un instant je me relevai' et je me mis à courir comme un fou...
Puis, je m'arrêtai court et je réfléchis.
Il était trois heures, l'heure des vêpres, auxquelles la cloche appehiit en ce moment les fidèles. J'étais, je l'ai dit, sur le chemin de l'église ; j'allais donc certainement y rencontrer des habitants du village ; on me reconnaîtrait, on parlerait partout de mon arrivée, et je manquerais par là tout l'effet que je voulais produire sur mon oncle et sur Juliette. Résultat de ces réflexions : je franchis lestement une haie qui bordait la route et j'attendis, bien caché par un l'empart de feuillage. Je savais que tous les dimanches, après vêpres, Pulchérie menait sa jeune maîtresse faire une visite à M, le curé et c'est ce moment que j'avais choisi pour tomber au milieu d'eux. L heure avançait et les ouailles, se rendant à l'office, commençaient à défiler devant la haie qui me servait d'abri. J'écoutais, je tendais toutes les puissances démon être pour tâcher de distinguer, parmi toutes ces voix qui passaient, l'organe frais et jeune de ma Juliette...
Bien des fois déjà j'avais cru l'entendre, mais tout désappointé chaque fois, je n'espérais presque plus...
Soudain, je frissonnai !... Oh I pour le coup, je ne m'abusais pas, c'était bien Juliette que j'avais entendue !
Je me glissai en rampant à travers la charmille, au risque de m'égratigner un peu, afin de voir sans être vu.
Une belle et grande jeune fille, adorable dans son élégant costume de paysanne, s'approchait. Elle me cachait une femme qui la suivait, A l'aspect de cette jeune fille, je tressaillis de nouveau, et pourtant, mes yeux ne la re* connaissaient pas. Au moment où elle atteignait la haie» sa compagne lui dit d'une voix un peu essoufflée :
— Oh I je n'ai plus mes jambes de quinze a,nsl Vou# allez trop vite, mamzelle Juliette !
C'était Juliette ! Une autre Juliette, une Juliette épanouie, la fleur du bouton que j'iivais laissé deux ans plus tôt. Elle s'était transformée. Je l'avais quittée enfant, je la retrouvais femme, et femme douée de tous ces dons charmants qui font le désespoir ou l'ivresse d"un amant I Je ne la reconnaissais plus, et pourtant je l'aimais auiaut, j'allais l'aimer cent fois plus que par le passé
LKS MÉiMOIRES D'UN CABOTIN
Penilant toute la durée dea vêpres, je rôdai autour de l'église Qu'elle coûta cher h mon cœur, la patience qu'il lui fallut pour attendre la fin de ces litanies interminables! Elles s'achevèrent pourtant. Je me promenai un peu dans les cham[)S ponr laisser aux flrlèles le temps de s'éloigner et à mon oncle le temps de regagner son presbytère.
Quand je revins, la place était déserte, l'église fermée, le clocher muet. Un peu à droite, en arrière de l'église, l'entrevis sous les arbres le toit moussu et brèclie-tuilcs de cette humble maison où j'avais passé mon enfance...
Je me rappelai ([u'étaiit petit, je m'amusais dos heures à voir sautiller sur ce toit les mésanges qui venaient y picorer; je rogaidai : les mésanges y étaient toujours.
J'entrai dans le jardin ; j'y reconnus ces grands buis que mou brave oncle taillait avec tant de soin en formes bizarres. Il y en avait un qui faisait fauteuil. — « On peut s'y asseoir, » disait mon oncle. — Et quand sur la foi de cette parole, on essayait de s'y poser, le buis vous recevait sur cent petites pointes. On se relevait bien vite, et le jovial curé de rire aux larmes de son espièglerie.
Eh bien ! à ce moment, je m'assis sur le buis taillé en fauteuil et je le trouvai doux ! O puissance du cœur !
J'étais arrivé près de la maison, quand je les aperçus tous! Seulement, mon oncle était en l'air pour le quart d'heure, et voici comme : une superbe treille courait entre le rez-de-chaussée et le premier de la façade ; en horticulteur soigneux, mon oncle, ([ui venait de remarquer un dérangement quelcon(|ue dans l'économie de sa treille, avait été chercher une échelle, y avait grimpé, malgré ' ses soixante ans, et rattachait les branches égarées.
A ce spectacle, je m'arrêtai etje n'osai souffler mot. Me montrer, parler, marcher, c'était risquer de donner au vieillard une secousse telle qu'il se laissât tomber et se fît (juelquc blessure !
En cet instant, Juliette se retourna et me vit. Elle me l'oconnut et elle eut la Tns'-me pensée que moi, car toute rouge et toute pâle à la fois, elle mit, en me regardant, \\n doigt sur ses jolies lèvres, de sorte qu'elle semblait en même temps me dire : « Chut !» et m'envoyer un baiser.
Cependant, mon oncle criait du haut de son échelle :
— Juliette, mon enfant, passez-moi donc ma sei^pette.
— Je ne l'ai pas, monsieur le curé.
— Comment sacr... pristi ! Je vous l'ai ionnée à garder !
— Je vous assure que non.
— Allons! 11 faut que je descende de m^n 'ïcùelle ! Comme c'est amusant! Vingt-cinq mille millions de... petits boutons de rose !
C'est ainsi que l'ancien soldat, devenu pasteur, entamait sans cesse des jurons terribles qu'il terminait de la laçon la plus ynodine.
Mon oncle descendit assez lentement ses échelons ; au dernier, il tombait... mais dans mes bras.
Ah ! quel moment! Quand Dieu vous en donne trois ou quatre semblables, on peut dire que la vie est remplie.
Pendant cinq minutes mon oncle me courrit de baisers "t de douces larmes.
Nous ne disions que des mots entrecoupés : « Mon onde... mon fils... c'est toi... c'est vous !... » Et les baisers recommençaient.
^ Juliette nous considérait et pleurait aussi mais
seule.
— Chacun son touri cria le vieillai'd. Je vais chercher ma serpette !
' Et il se sauva sans regarder derrière lui.
Je passai huit jours à Lucy-les-Bois... huit jours, durant lesquels, Juliette et moi, nous renouvelâmes les serments les plus tendres, les plus brûlants.
Quand je le quittai, mon oncle me donna l'argent n'écessaire pour me libérer envers Varnier et pour attendre mon engageuient.
IN-tre nouvelle séparation fut assez douce ; j'avais .fait casser daiu^ l'esprit du vieux prêtre et de Juliette
toutes les espérances que je concevais de mon séjour à Paris.
Et, vers les premiers jours du mois de juin, je revenais, dispos et joyeux, sur ce futur théâtre de ma fortune et de ma gloire dramatique.