XXVI. — LA CHASSE A l'eNGAGESiBNT
— Mon cher Rosabelle, me dit Varnier, le lendemain de mon retour à Paris, vous comprenez que mon crédit est à peu près restreint aux quatre théâtres de drame. Nous allons donc faire une tournée chez MM, les directeurs delà Porte -Saint-Martin, de l'Ambigu, de la Gaîté et du Cirque.
Nous nous mîmes en campagne. — Inutile de dire que je n'étais plus en paysan. Grâce à la libéralité de mon oncle, j'avais pu me procurer des vêtements convenables.
Nous arrivâmes d'abord chez le mortel important qui dirigeait le vaisseau de la Porte-Saint-Martin,
— M. le directeur est-il visible? demanda Varnier à un garçon de théâtre,
— Monsieur est en conférence avec trois constructeurs du Havre, de Nantes et de Marseille.
— Des constructeurs de maisons?
— Des constructeurs de navires, monsieur; il s'agit de la grande escadre qui doit manœuvrer dans notre nouvelle pièce maritime et d'actualité : Le télégraphe transatlantique, ou Quinze cents lieues de gutta-percha.
— Ainsi, le directeur est inabordable?
— Inabordable est le mot.
— Mais ne pourrions-nous voir son secrétaire?
— Son second, oui, monsieur. Descendez dans l'entrepont. Prenez à tribord, puis à bâbord, et vous le trouverez dans sa cabine.
Tout à coup, une voix aigre et perçante éclata dans le cabinet directorial.
— Auguste, eh! moussaillon de l'enfer, mille sabords, arrive ici !
— Monsieur m'appelle, nous dit Auguste, allez trouver le second.
Nous parvînmes bientôt dans sa cabine. Le secrétaire nous reçut fort gracieusement. Varnier lui exposa le but de notre visite.
— M, Rosabelle, dit-il, est très-jeune et nt)n moins intelligent; il a déjà deux ans de théâtre. Vous en ferez quelque chose ; il ne demande qu'à travailler.
Le secrétaire écoutait en se grattant le meuLoii. Quand Varnier eut fini, il se tourna de mon côté et me dit gravement :
— Avez-vous le pied marin?
Savez-vous nouer une garcette, ferler une voile, épicer des grelins?
— Monsieur, je sais Ruy-Blas, Don Juan d'Autriche^ et Les malheurs dun amant heureux.
Le secrétaire haussa les épaules d'un air de mépris et s'adressant à mon protecteur :
— En vérité, mon cher, dit-il, comment avez-vous eu l'idée de nous }irésenter un artiste qui n'a pas fait les moindres études nautiques! J'en suis désolé, muis nous avons ici tout un équipage de loups de mer finis, et vous comprenez...
— Je comprends que j'ai bien l'honneur de vous saluer, monsieur, into rompis-je en prena^it mun chapeau et on me sauvant, Siii\i de Varn'er nui riait comme un fou.
Dès que nous fùmc- dans le couloir :
— Mon pauvre ami, me dit Varnier, parjonnez-moi; j'avais oublié, en effet, que, pour être bien accueilli aujourd'hui dans ce tliéàtre-là... le premier théâtre de drame... jadis... il vous eût fallu être vêtu d'une veste bleue à grand col renveisé, et coiflTé d'un petit chapeau en toile cirée... Allons au Cirque; je connais le directeur assez intimement; nous serons peut-être plus heureux.
Cinq minutes plus tard, nous entrions dans le cabinet «ô l'autocrate du Cirque.
— Ah ! bonjour, Varnier, s'écrio ce monsieur, bonjour. Vous savez la grande nouvelle? Je ressuscite la pièce à
eheval. Oui, mon excellent bon, à cheval, tout à cheval! Les pères, les amoureux, les traîtres à cheval. Les femmes elles-mêmes seront en amazones. Dans les changements à vue, quand on enlève les tables et les chaises, ce service sera fait par des machinistes à cheval. J'avais pensé h mettre aussi le chef d'orchestre à cheval, mais il prétend que cela le gênerait pour battre la mesure. En attendant, j'ai engagé Baucher pour jouer les grands pre miers rôles et Victor Franconi pour les jeunes premiers, les Bressant équestres.
Ce directeur était lancé; il aurait parlé comme cela dixsep* heures sans manger; Varnier eut beaucoup de peine à l'interrompre pour lui présenter ma requête.
— Volontiers, très-volontiers, répondit-il aussitôt, j'ai toujours besoin de jeunes gens. Monsieur a sans doute pris quelques leçons?
— Oh! oui, monsieur, répondis-je, j'ai beaucoup travaillé.
— Sous quel professeur? Etes-vous élève de Leblanc ou de Pellier?
— Leblanc!... Pellier!... Qu'est-ce que ces gens-là, s'il vous plaît?
— Comment, ces gens-làl Vous ne connaissez pas les maîtres les plus célèbres de Paris?
— Pas le moins du monde, m®«sieur.
— Enfin! vous me direz au moins où vous avez appris à monter à cheval?
— Mais, monsieur, je ne sais pas monter à cheval.
— Eh ! qu'est-ce que vous savez donc?
— Je sais Ruy-Blas, Don Juan d'Autriche et Les malheurs dun nm...
— Par Nessus ! s'écria l'impressario en bondissant, à quoi avez-vous songé, mon cher Varnier, en m'amenant un artiste dénué de toute éducation équestre? Mais ici, vous ne l'ignorez pas, mon bon, hors le cheval, point de succès!... Le cheval, il n'y a que le cheval au monde! Le cheval et le canon, le canon et le cheval...
Je n'entendis pas le reste; Varnier et moi. nous étions déjà sur le boulevard; moi, la mine assez piteuse, et lui riant de nouveau de tout son cœur.
— Bah! fît-il, nous finirons bien par trouver un théâtre qui demande des acteurs et non des marins ou des écujers. En attendant, laissez-moi rire et riez vous-même. Ily ade quoi; et c'est toujours ça de pris... sur L'ennui.
Tenez, nous allons essa^'er de la Gaîté, maintenant; le directeur est un assez drôle d'original, mais il a sinon de l'habileté, au moins une certaine chance. Allons le voir.
— Monsieur le directeur n'y est pas! nous cria le concierge de la Gaîté, comme nous franchissions le seuil de Ventrée dite des artistes.
— Allons donc! fit Varnier, c'est son heure.
— Oui, monsieur; mais il est très-occupé; il ne peut recevoir personne.
— Cependant... vous me connaissez, mon ami? M. Varnier...
— Oh! monsieur, j'ai ma consigne; il m'-?st défendu de laisser monter personne! M. le directeur travaille!
Il fallut céder; le cerbère nous eût dévorés plutôt que de désobéir aux ordres du chef. Mais Varnier avait son plan ; en me guidant par mille et un détours sombres qui ne faisaient pas partie de la juridiction du concierge, il me conduisit enfin à ce cabinet, aux approches si difficiles, où le tyran de l'endroit s'était enfermé pour méditer sur les destinées de son empire. La porte était toute grande ouverte. Nous entrâmes. Le tyran était en train de fumer sa pipe en regardant les images de f Illustration.
— Mâtin! vous êtes joliment occupé, vous! s'écria en riant Varnier.
— Hein!... mais oui, je culotte une pipe d'écume que mes pensionnaires m'ont donnée le jour de ma fête. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, messieurs?
— Mon cher empereur de la Gaîté, dit Varnier en me prenant par la main, je vous présente M. Aristide Rosabelle, un jeune acteur qui donne beaucoup d'espérances, et qui désire entrer chez vous.
îr- Un instant; je vais consulter mon registre. — Et
se tournant vers moi, le gros homme ajouta : « Vous savez...
— Je sais Ruy-Blas, Don Juan d'Autriche et Les malheurs d'un...
— Ce n'est pas ça. Je dis : vous bavez que je tieu'^ essentiellement à la variété parmi les comédiens qui com posent ma troupe. Variété, variété, là est le talent, là es Je succès! Or, plus je vous oonsidère, plus il me sembla que j'en ai déjà un tout pareil.
Il ouvrit son registre et lut : « Antoine Darville, soixante-quinze ans. » Ce n'est pas ça. « Mademoiselle Dubarry, vingt-neuf ans. > Ce n'est pas encore ça. Ah! <( M. Aristide Fianobel! » nous y sommes! Comme les noms se ressemblent!
— On peut changer son nom, fit observer Varnier.
— Son nom, oui, mais son nez, le change-ton? Lisez: Aristide Fianobel, vingt-un ans, nez fort. Je vous fais juge, Varnier. Comment se nomme monsieur?
— Aristide Rosabelle.
— Quel est son âge?
— Vingt et un ans.
— Quel est son nez?
— Un nez fort, je dois le confesser.
— Vous le voyez bien, j'ai déjà le tout pareil. Monsieur Aristide Rosabelle, croyez à la sincérité de mes regrets ; j'aurais été heureux de vous compter parnù mes pensionnaires... mais...
Varnier et moi nous avions déjà battu en retraite.
— Décidément, me dit mon protecteur, lorsque nous nous retrouvâmes sur le boulevard, je vois que vous serez mon camarade, mon cher.
— Comment cela?
— Sans doute! Nous allons frapper à la porte de l'Ambigu ; c'est mon théâtre; je suis siàr de vous faire admettre.
— Et, pardonnez-moi cette question, pourquoi n'y sommes-nous pas allés tout d'abord?
— Ah! voilà! Parce que, chez nous, il y a une haie à franchir, plus difficile que toutes celles que vous avez vues jusqu'ici. Ce n'est pas au directeur qu'il faut s'adresser, chez nous, c'est à une dame qui n'est pas sa femme et qui dispose absolument de tout dans le théâtre. Y êtesvous?
— Pas tout à fait.
— 0 naïf des naïfs! Figurez-vous que Darty, mon directeur, s'appelle Sarason, et que la dame en question s'appelle Dalila. Eh bien I elle lui a coupé les cheveux. Voilà tout. Supposez encore qu'il se nomme Hercule et elle Omphale. Eh bien il file incessamment à ses pieds, d'où est venue cette jolie expression : filer le parfait amour. Depuis longtemps nous nous sommes aperçu que chaque décision de monsieur était soumise à la correction de madame. En conséquence, nous avons pris le parti de nous adresser tout de suite à madame. Elle en est flattée et mieux disposée en notre faveur. Allons, venez chez Dalila; venez cliez Omphale.
Je suivis Varnier. Un domestique en livrée du meilleur goût nous introduisit dans un appartement meublé et décoré avec un luxe insolent Des tableaux de dix mille francs, accrochés aux murailles, nous regardaient du haut de leur grandeur; des glaces de Venise inestimables, des potiches, mille bibelots ruineux nous criaient sur tous les tons et de tout leur éclat : « Vous êtes de pauvres hères; méchants petits comédiens, que venez-vous traire ici? » Le valet nous annonça après un bon quart d'heure d'attente que madame était visible. 11 souleva une portière en magnifique tapisserie; nous étions en face de la divinité du lieu : une ravissante blonde, vêtue d'un négligé très-habillé, et couchée plutôt qu'assise dans un fauteuil à dossier fuyant.
Varnier commençait à exposer ma supplique, lorsque je l'interrompis par un : « ah ! » des plus énergiquet».
Le comédien se retourna pour voir à qui j'en avais, Dalila, qui me lorgnait, laissa tomber son pince-nez et changea de couleur...
Cependant je m'étais approché de la priuces»e, etjo
LES MIîlMOIUKS Ij UN' ca-jOTîN
lui tendais la main en prononçant cette phrase énorme : —C'est bien toi, ma bonne' Cliarlotte! Comment vastu?
Varnier, stupéfait, se recula...
Quant à Dalila-Ornpliale-Charlotte, elle se leva, rouge, frémissante, indignée, ot du bras, de l'œil, de toute sa personne, me mouuaiit la porte : « Sortez ! sVcria-t-elle. Sortez, impertinent ! El vous, monsieur Varnier, croyez que je n'oublierai pas la plaisanterie que vous venez de vous permettre en me présentant ce je ne sais qui ! »
— Que les cinq cents diables de l'enfer des Petites I)anaïdos vous rôtissent et vous étranglent! beugla Varnier dés (jur' nous fûmes deliors. Quelle mouche vous a piqué! l"]t,es-vous onragé? Pourcjuoi l'avez-vous appelée Charlotte ?
— lilli ! parce que c'est son nom! Parbleu, j'en suis bien sûr; il y a deux ans, elle vendait du sucre d'orge et des pommes aux habitués du ihéàtre de Pont-rK\é'jiie, sa patrie !
— Eh! quand el'e aura't vendu i]cs moules, il no fallait piis la reconnaitr'e, nigaud !... Kst-ce qu'on reconnaît jamais une l'emuie. . devenue ri-ine... à moins qu'elle ne vous v autorise. .. dans le mystère de l'intimité !,..
Enfin, heureusement que tout ceci peut se réparer. V<^nez.
Varnier entra dans un café, demanda au garçon une plume, de l'encre et du papier, et me dicta la lettre suivante :
« Madame,
« Veuille7 agréer les humbles excuses du plus dévoué de vos serviteurs. Cne vague ressemlllance, dont j'ai eu la sottise d'être dupe un instant, m'a l'ait commettre envers vous une de ces méprises qu'une femme de votre sorte aurait le droit de ne jamais pardonner. Pourtant j'ai confinnre en votre indulgence, et je vous conjure d'oublier une maladresse que, de mon côté, je ne me rappellerai jamais, jo vtuis le jure.
« Aristide Ros.\belle. »
Varnier ne s'était pas trompé ; Dalila-Charlotte fat flattée de mon épître. Peut-être aussi craignit-elle que, si elle me repoussait, je n'allasse crier mon aventure sur tous les toits environnants... Et, grâce à son influence, j'entrai au théâtre de l'Ambigu, comme deuxième jeune premier, aux appointements de dix-huit cents francs.