XXVII. — LE DUEL
Hélas ! était-ce donc la peine de venir débuter à Paris pour y avoir le même désenchantement qu'en province ? On ne me sifflait pas, ici, parce que le public parisien est trop indifférent pour se donner cette fatiguelà; on me riait au nez, de temps en temps, et on me laissait m'agiler dans le vide au milieu de rinatteuiion générale.
Au bout de trois mois, je fus rangé parmi ceux d'entre nous qu'on appelle des acteurs utiles. Jouer des rôles de quinze lignes et toucher cent cinquante francs par mois, tel était le lot qui me semblait réservé à tout jamais. Triste, abhé, triste! comme dit Musset.
J'avais loué une modeste chambre dans le haut de la rue de Lanory. Un matin, vers onze heures, au moment où je terminais ma toilette pour me rendre à ma répétition, ma porte s'ouvrit et deux personnes entrèrei;it.
— Mon père! m'écriai-je.
Il ouvrit majestueusement ses bras paternels où je dus me précipiter ])our rester fidèle aux traditions, puis je me dérobai a lui pour considérer la seconde personne qui avait pénétré dans mou domicile : c'était une gi'ande et svelte jeune fille, aux cheveux blonds comme une gerbe mûie, aux yeux bleus comme la fieurdu bluet. Elle attachait de loin sur moi un regard un peu timide, mais plein de iendresso et d'émotion. Je ne m'y trompai pas un instant, et je courus à elle en lui disant ;
— Lucile, ma sœur 1
— Mon frère, mon cher frère !
N'y a-t-il pas, lecteur, quelque chose d'étrange dans le fait de cette famille dispersée, dont les membres, jetés isolément dans des cercles diflerents', passent quinze, vingt ans de leur vie sans se voir, sans se connaître, sans s'occuper les uns des autres, et qui, un beau jour, se retrouvent, s'embrassent, pleurent et rient de bonheur en se voyant réunis ?
- — Bien, enfants, s'écria l'illustre Rosabelle, je suia content devons! Ah çà ! monsieur mon fils, vous voila dans une position supeibe, artiste d'un des principaux théâtres de la capitale. Aristide, tu m'as dépassé de cent coudées, mais je ne suis pas jaloux.
— .\h! mon père, une [)usition superbe! Dix-huit cents francs et de^ bouts de itile!
— Bah! Iais.se doue; avant six mois, tu gagneras six mille francs et tu tiendras la têre de l'affiche! J'en suis sûr. Je l'ai toujours dit : tu as dans le nez l'étoffe d'une (■toile. Pour moi. apprends la cruelle vérité : il y a un mois, le ménage Piftlvrd et l'intàme Dér^ousu, entraînant à leur remorque*loute ma troupe m'ont planté là sous prétexte que yi ne les noui-rissais depuis quinze ans que de prome.ssesl Je suis resté seul et absolument ruiné! Quant à la s«aur. sa parente de Normandie, appréciant mal rtionner.r que je lui fuisais en la laissant dépositaire de ma fill-i upique, mel'a renvo^^ée, franche de port, c'est vrai, mais sans un l'ouge liard vaillant. Je me suis dit alors : « Ueureusement mon fils est là! Il est arrivé, lui! Dans la bonue fortune, il ne repoussera pas sa famille éprouvée par l'adversité !... »Et nous voilà! Tu es notre dernièie planche, Aristide, et tu ne nous manqueras pas, dis, mon enfant?
Pauvre père, toujours plein d'illusions, il était d© bonne foi en parlant ainsi! Pour lui, j'étais arrivé, j'étais riche, j'allais devenir un grand comédien ! Je regardai ma sœur : elle baissa les y-enx, toute tremblante. Elle ne partageait certes pas les rêves paternels.
Je leur tendis à chacun une main en murmurant : — Merci d'avoir compté sur mon cœur ; je ne suis pas riche et je n'ai guère d'espoir de le devenir, mais le peu que j'ai est à vous. Luci!e, chère sœur, viens m'embrasser encore. Nous avons vingt ans à rattraper.
J'étais parti à ma répétition en les priant de m'attendre chez moi. J'étais préoccupé, cela se conçoit. Comment soutenir mon père et Lucile avec dix-huit cents francs par an pour tout revenu?
Il y avait, à l'Ambigu, un brave garçon, — un pauvre acteur, sans réputation comme moi, — qui m'avait pris, dés mon arrivée à son théâtre, en véritable amitié, Bligny avait quarante-cinq ans, une femme et quatre enfants. Résigné depuis longtemps à ne jamais percer au premier rang de l'armée dramatique, il avait arrangé sa vie de la façon la plus sage. Madame Bligny tenait un magasin de modes dont B'igny s'occupait autant que de son théâtre. La maison avait pour clientèle les plus élégantes actrices de Paris et .taisait ainsi de fort belles affaires. Bligny aurait même pu abandonner les planches et vivre du commerce de sa femma ; mais il n'en fit jamais rien. — « Il faut, disait-il, qu'un homme gagne par lui-môme son pain; je serais moins fier et moins gai, si, tous les mois, je n'a[q)ortais pas au ménage les dix louis que jedois, je n'ose dire à mon talent, mais à mon travail. »
Tel que nous venons de le peindre, ce modeste comé* dien n'était-il pas plus honorable que tant d'oisifs mes* sieurs qui roulent carrosse avec la dot de leurs femmes!
J'exposai ma situation à Bligny.
— Mon petit, me dit-il, il y a urgence à te sortir de là, et nou^ t'en sortii'ons. Voyons, d'abord, est-ce que tu as envie de mettre ta sœur au théâtre?
— Oh! non! répondis-je très-vivement.
— Bon ! je m'en doutais! Tu as du cœur, toi. Eh bien I si tu le veux, madame Bligny la prendra chez nous, comme apprentie modiste. Dame, pour commencer, elle , %ur^ que la table et le logement; mais dés qu'elle saura \ Vailler, nous la paierons bien. Acceptes-tu '2
— Si j'accepte ! Des deux mains !
— Et ta sœur, crois-tu que...
— Je réponds d'elle. J'ai bien lu dans ses yeux ; elle est fu're, et sera heureuse de n'être à charge à personne.
A merveille ! Reste ton père. Il a un fameux estq-
mac, le papa Rosabelle ! Un estomac h engloutir en trois mo^s tes pauvi^es dix-huit cents francs. Il faut qu'il travail, .e.
— Oli ! Blignj, je n'oserai jamais dire cela à mon père! D'ailleurs, que ferait-il?
— Je lui parlerai, moi, et, ne t'inquiê'te pas, j'ai mon idée. Maintenant, autre chose : sais-tu la tenue des livres, petit ?
— Non, mais, en quinze jours, je l'apprendrai.
— Bravo! Apprends-la donc, et dans quinze jours tu gagneras cinquante francs de plus par mois en tenant les livres de la maison Bligny. C'est ce que je donne habituellement. J'ai voulu faire ce travail- là, moi-même, mais psilt!... ce n'est pas ma faute... je ne mords pas à l'algèbre !
— Oh! mon bon Bligny, mais tu m^sauves, tout simplement.
— Est-il bête! Je te fais plaisir sans que ça me coûte rien... il n'y a pas de quoi me tresser des couronnes, va ! Ah ! si tu voulais, il y aurait un autre moyen ; seulement tu ne voudrais pas, tu te fâcherais...
— Me fâcher contre toi... tu plaisantesl Parle !... je t'écoute.
— Ma vieille, je n'ai pas de talent, moi, vois-tu ; mais j'ai un don, je flaire, je devine celui des autres... Eh bien ! entre nous, si tu végètes à l'Ambigu, c'est parce que tu n'es pas dans ta voie
La mouche dramatique me piqua, et je répondis un peu amèrement :
— Ah ! te voilà comme les autres ! Je végète ! Parbleu ! je ne joue que des pannes! Qu'un hasard une indisposition me permettent de doubler un seul jour le grand premier rôle ... et tu verras I
Bligny secoua la tête et soupira. — Allons, dit-il, je l'avais bien deviné : tu te fâches au premier mot. Arrêtons les frais.
Bligny tint toutes ses promesses ; Luoile entra chez lui et gagna bientôt de jolis appoinieraents. Je devins son teneur de livres et j'accrus ainsi mon léger revenu. Quant à mon père, cet illustre Rosabelle ([ui avait menacé si longtenjps de détrôner le grand Frederick, Bligny le décida à abdiquer loute ambition; il entra comme souffleur au théâtre de la Gaîté.
Ma chère Lucile avait vingt ans; j'ai dit qu'elle était blonde avec des yeux bleus; ce que je n'ai pas dit, c'est qu'elle était jolie.. . oh! mais presque aussi jolie que ma Juliette !
Vingt ans, et de la beauté ; avec cela une modiste ne compte pas ses amoureux. Lucile était bombardée tous les jours de lettres incendiaires. Elle me les apportait le dimanche, son jour de sortie, et elle en riait avec moi de toutes SCS dents blanches, car elle avait hérité d'avance d'une bonne dose de gaieté paternelle.
Parmi ces correspondants enflammés, le plus ardent ?tait un certain comte d'Heilly. Presque chaque jour, il
crivait à ma sœur; ses lettres ne parlaient que de bois
de rose, de dentelles, de calèches et de diamants. Lucile
^^ me les montrait toutes et en riait comme des autres ;
pourtant l'insistance de ce monsieur, le ton presque brutal
' que prenaient ses phrases amoureuses, avaient fini par
m'inquiéter un peu.
Un dimanche matin, Lucile m'arriva tout émue. Elle me dit qu'elle avait eu peur d'une voiture. J'essayai en vain d'ça tirer autre chose, et la voyant bien décidée à se taire, je cessai mes questions. Seulement, comme je ne jouais pas ce soir-là, au lieu délaisser ma sœur retourner seule à son magasin, je l'accompagnai. Nous étions à peine dans la rue lorsque je m'aperçus qu'un homme nous suivait. Nous ayant dépassés de quelques pas, à un moment donné, cet homme se retourna pour regarder Lucile
assez insolemment. Elle me sentit tressaillir de colère ot murmura : «Aristide, ne dis rien!...»
Deux fois l'étranger renouvela ce manège; la seconde fois je m'arrêtai et je lui dis assez haut :
— Vous m'obligeriez, monsieur, en cessant de passer et de repasser ainsi à côté de moi.
— Pardon, monsieur, répondit-il avécun riremoqueur. mais je tenais à m'assurer que c'était bien la sage mad. moiselle Lucile qui rentrait ainsi pendue au bras û'u;amant!
L'inconnu n'avait pas achevé sa phvase que j'<'îtais devant lui et que je lui disais à demi-voix :
— Je suis le frère de mademoiselle, monsieur; je me nomme Aristide Rosabelle, je demeure rue de Lancry, 53, et je vous prie de me donner votre adresse.
On me tendit une carte sur ]a(iuelle je lus: «Comte d'Heilly, rue de Provence; » puis on s'éloigna sans prononcer un mot.
— Maintenant, Lucile, dis-je à ma sœur, qui était restée comme pétrifiée par cette scène, il faut m'apprendre la vérité.
La vérité était que, le matin, M. d'Heilly avait suivi Lucile dans la' rue, et l'avait grossièrement insultée... .
Dès lors mon devoir m'était tout dicté. Cependant je me trouvais en face d'une question que je n'avais jamais voulu envisager jusque-là. Pour obtenir raison de l'outrage fait à mon nom et à mon sang, il me fallait vaincre le préjugé en vertu duquel les gens du monde se croient si fort au-dessus des comédiens.
Amener un comte à croiser l'épée avec un acteur de l'Ambigu, malgré toutes les révolutions accomplies depuis 89, ce n'est pas une petite affaire.
Evideujment, ce monsieur allait hausser les épaules et refuser en riant de se battre en duel avec un cnbotin.
Quel recours me resterai r.-il alors? Le recours aux voies de fait! Déplorable vengeance; car l'homme bien élevé, qui venge ainsi son injure, s'assimile à un portefaix.
Mais ma sœur avait été insultée, pourtant, et à cette pensée mon sang bouillait dans mes veines.
Cette foi? encore, j'allai consulter Bligny.
— Envoie, me dit-il, à ce monsieur, deux témoins qui ne soient pas des acteurs et ([ui aient une belle position dans le monde. En face de pareils répondants, tout conite qu'il est, ton- adversaire devra te prendre au sérieux. Ma femme a un parent chef de bataillon dans la garde et officier de la Légion d'^bonneur ; il sera ton témoin ; tâche de t'en trouver un second : parmi les auteurs, ce ne sera pas im.possible.
Le lendemain matin, M. le comte d'Heilly vit entrer chez lui deux hommes parfaitement distingués, portant tous deux la rosette de la Légion d'honneur. L'un était le commandant Menessier, des voltigeurs de la garde imj'Jriale; l'autre M. Paul Dupas, auteur dramatique.
— Monsieur le corîîte, dit Paul Dupas, nous venons vous demander satisfaction au nom de M. Aristide Rosabelle, artiste du théâtre de l'Ambigu. Vous avez, nous a-t-il affirmé, gravement insulté sa sœur.
Le comte bondit à cet énoncé :
— Un acteur! s'écria-t-il. De par tous les diables, messieurs, le comte d'PIeilly ne peut pas se l)attre avec un acteur de l'Ambigu !
— Monsieur, il n'y a pas de sots métiers, reprit Paul Dupas, sans achever le proverbe. M. le commandant Menessieret moi. nous nous portons garants de la parfaite honorabilité de M. Rosabelle. Ceci posé, nous ne saurions admettre que vous vous refusiez à lui donner satisfaciion.
A la suite de cette entrevue, le comte d'Heilly mit mes témoins en rapiioi t avec deux (le ses amis. On ne .s'imagine pas toutes les difficultés qu'élevèrent ces derniers avant de consentira une rencontre. Il fallut que M. Menessier et Dupas déclarassent qu'ils considéreraient un refus définitif comme une insulte personnelle, pour vaincre les aristocratiques répugnances de ces messieurs.
Enfin, grâce à mes témoins, j'eus l'avantage d'être traité comme un homme et non comme un pantin.
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On se battit au pistolet. Mon adversaire et moi, nous fîmes feu en môme temps sur un signal donné. M. d'Heilly tomba. A ce moment, je l'avoue, une sueur froide glaça tous mes membres; quelque juste que fût ma cause, j'eus peur d'avoir tué cet homme. Je restai sur le terrain jusqu'à ce que le chirurgien, amené par les témoins, eût déclaré que la blessure n'aurait pas de suites graves.
Le soir, quand j'arrivai au théâtre, le bruit de ma rencontre s'était déjà répandu. Je fus accueilli comme un héros: — Bravo 1 me criai^-on de toutes parts, tu as vengé le corps des comédiens 1 kf — Ma foi, messieurs, répondis-je, je n'ai pensé qu'à ma sœur.