XXVIII. — UN RÔLB DE PAILLASSE
Ici je touche à Tune des plus importantes époques de ma vie.
J'entrerai d'abord dans quelques explications préliminaires. J'étais depuis plus d'un an le pensionnaire du directeur de l'Ambigu. J'ai dit et je redis avec la plus franche humilité que je n'avais pas ombre d'agrément à ce théâtre ; j'ajouterai que, de jour en jour, le public semblait me prendre en grippe. Au premier mot d'amour que je débitais, j'étais, ce qu'on appelle parmi nous, attrape. La direction s'en était naturellement aperçue. Elle s'était dit qu'il était trè.s-désagréable do payer cent cinquante fi'ancs par mois un acteur compromettant. Mais j'avais un engagement de trois ans; on prévoyait que je ne serais pas disposé à le résilier, et pour m'y amener petit à petit, on commença à m'enfoncer chaque jour des épingles dans mon amour-propre ou dans mes intérêts. Ainsi, pour la moindre contravention, pour un retard de cinq mirantes à une répétition, le régisseur m'infligeait des amendes qu'on inscrivait au tableau du foyer des artistes et qu'on me forçait à payer. J'avais pour m'habiller une loge à peu prés propre; on me la retira pour me confiner dans un trou infect...
Je n'en finirais pas si je voulais examiner toutes les petites misères que j'eus à supporter.
Mais j'avais besoin de ma place pour vivre moi-même et pour aider à vivre et mon père et ma sœur ; j'endurais avec résignation toutes ces petites blessures.
Mon cher directeur me ménageait un dernier coup, auqut^l, selon lui, il me serait impossible de résister, et qui le débarrasserait définitivement de ma personne.
Je fus convoqué à la lecture aux acteurs d'un drame nouveau qui allait en répétitions. C'était une pièce populaire intiiulée : Le Faùeu7' de toxirs. Varnier joutvit le principal rôle; à côté de lui, pour lui donner la réplique, l'auteur avait placé un petit rôle de paillasse.
La lecture achevée, on distribua à chacun son rôle, et je lus Pur la couverture du mien : Galimafré.
Ce que j'éprouvai àla vue de ces lettres majuscules, je ne pui.-; le n-nircî qtie par ceci : il me sembla que je recevais nu souliif't (ifviiiiî. rin!|uante personnes! Je perdis la tête, je saisis 1;^ rôle pour Je déchirer et en jeter les morceaux à II f;ice du directeur...
Une main se posa sur la mienne qu'elle serra avec énergie; une vfMx émue me dit tout bas :
— Arrête ! "'est ta fortune que tu vas anéantir ! Celait lUigny qui venait de me parler ainsi; j'avais
une grande ciinfianco en lui; je lui devais trop pour ne pas éeouter au moins ce qu'il avait à me dire.
Il m'onti'aîna d'ahord hors du théâtre etcommença une exhoifation qui décida du reste de ma vie.
— Ma vieille, me dit-il, il y a une conspiration contre toi. On veut te forcer à lâcher pied. Comme tu joues les emplois sérieux, on s'est dit : «Distribuons-lui un bobèche, il refusera le rôle. Or, comme .son engagement porto cette formule habituelle : M. Rosiibelle jouera tous les rôles que l'adminis'ration jugera à propos de lui distribuer, s'il refuse, nous aurons le droit de le remercier. » Eh bien ! ma m. ille, ni seras ] lus malin qu'eux, et tu le leur prouveras. D'ailleurs, tu ea )e soutien do ton père et
de ta sœur, n'est-ce pas? Eh bien ! tu joueras ton Galimafré.
— Ah ! Bligny ! mais je deviendrai le plastron de tout le théâtre !
— Le plastron!... le plastron!... Ecoute, Aristide s'écria subitement Bligny en changeant de ton, et comme» s'il prenait un grand parti, il y a six mois que la vérité me brûle la langue. J'en ai assez! Tu te fâcheras si ça t'amuse. 11 faut jouer ton bobèche, et il faut le jouer.',, parce que là est ton avenir, ton succès, ta fortune I
Je poussai une exclamation de surprise.
— Il n'y a pas de oh ! et de ah ! reprit Bligny; je te l'ai déjà dit, petit, j'ai un nez aussi intelligent pour flairer le talent des autres que le nez de certains animaux pour découvrir des truffes! Tu n'as pas de succès. Pourquoi? Parce que tu veux jouer les Bressant et que tu es un Alcide Tousez. Tous les défauts qui te nuisent dans les rôles sérieux sont des qualités immenses dans l'emploi contraire. A bas les illusions! Tant pis! apprends que tu as le nez comique, la voix comique, le geste, la démarche, le regard comiques, comiques, archicomiquesl Suis mon conseil. En voulant te noyer, ils viennent de te tendre la perche. Joue-moi ce rôle-là avec ton naturel, et... et je ne te dis que ça.
A la voix de Bligny, il me sembla qu'un voile me tombait des yeux. En un insfant, je me vis tel que j'étais. La vérité sur moi-môme m'apparut ; cette vérité qu'on ne trouve presque jamais seul, et faute de laquelle on manque sa vie quand on ne rencontre pas un Bligny qui vous fasse voir clair.
— Oui, m'écriai-je, je te comprends; je sens que tu dis vrai, que tu m'as deviné! Oh 1 tu m'as mis sur la bonne piste, et j'y vais marcher, et ferme! Pour commencer, demain, à la répétition, je veux les renverser d'étonnement.
— Garde-t'en bien, bêta, on te retirerait le rôle ! Répète-le mal, on te le laissera. Le soir, bien enfermés tous les deux, je te le ferai répéter, moi, et, encore une fois, je te réponds d'un succès qui éclatera sur eux comme un obus.
Les répétitions commencèrent et se suivirent régulièrement.
Je répétais d'un air boudeur et maussade, sans chercher à produire le moindre efl'et. L'auteur était désolé et me malmenait fort. Le directeur me laissait aller avec un sourire narquois.
Tous les jours je tremblais qu'on ne me trouvât par trop mauvais et qu'on ne me retirât mon pître; Bligny me rassurait.
— Il n'y a pas de danger, me disait-il; le rôle n'a que cent lignes; ils n'en comprennent pas l'importance qui, d'ailleurs, ne viendra que de la façon dont il sera joué.
Suivant sa généreuse promesse, Bligny m'enseignait chaque soir, avec une merveilleuse intelligence, à mettre en relief les qualités comiques qu'il avait su deviner en moi. Par un phénomène bizarre et pourtant assez fréquent, cet homme, qui n'avait pas de talent par lui-même, en avait pour les autres. Impropre àla pratique, il possédait à fond la théorie.
Le grand jonr arriva. La salle était coirVle conjïjO à toutes les premières. J'attendais dans là eouiiôse, en prcîe à une émotion indicible. Bligny m'avait dit :
— Si nous ne nous sommes pas trompés, à ton entrée en scène, avant que tu aies ouvert la bouche, vven qu'on t'aporcevant, le public tout entier doit se mettre à rire.
Varnier était en scène; je l'entendis crier: « H là! Galimafré ! ... » C'était ma réplique, je parus !... La salle en masse éclata. Varnier n'y comprenait rien et me contemplait d'un œil eflfai é.
J'ouvris la bouche. Ama première bredouille, r^.e nouvelle explosion remua jusqu'aux banquettes du [>. i"terre.
A partir de ce moment, ce ne fut plus qu'an rire. Varnier avait à jouer une grande scène de sentin^er.t et la jouait même fort bien. Malheureusemi^nt vowv lui j'étais en scène en même temps que lui; je n'avais pas in mot à prononcer; mais Bligny m'avait enseigné unefa^on d'ô-