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Galimafré (Page 47.)
coûter Varnier et de m'attendrir en l'écoutant qui fit un effet foudroyant . Le public, ne regardant que moi, laissait le pauvre Varnier s'épuiser dans le vide, et, à mon moindre geste, il se roulait !
Hélas I à mon premier triomphe, il me fallait écraser un de mes camarades, le premier qui m'avait tendu la main à Paris; mais, au fond, je jouais franc jeu, et ma conscience ne me reprochait rien.
Quand la toile tomba, deux mille voix crièieut comme un tonnerre :
— Rosabelle ! Rosabelle !
Et je reparus pour me voir et m'entendre cribler d'applaudissemenis frénétiques !
Sur le théâtre, parmi mes camarades, on ne rencontrait que des physionomies stupéfaites. Bligny, seul, enchanté, répétait sur tous les tons: «J'en étais sûr!» L'auteur courait de loge en loge en criant à tue-tête :
— Où est Rosabelle? Où est-il, que je l'embrasse! Pourmoi, je pensais à ma Juliette bien-aimée, et je
pleurais de joie. J'avais donc touché à ce but que, depuis mon premier pas dans la carrière, je voyais fuir sans cesse devant moi comme un mirage 1 Je venais de remporter en plein Paris, devant ce public des premières représentations, qui fait et défait les gloires du théâtre, un de ces j^uncès d'autant plus bruyants qu'ils sont plus inattendus! Demain tous les journaux allaient retentir de mes louanges. Après-demain je serais célèbre I Et puis, à quelques jours plus loin, j'entrevoyais mon rêve d'amour devenant une réalité; ma Juliette en robe blanche, parée du bou- (juet virginal ; l'église de Lucy-les-Bois sonnant pour nous son plus joyeux carillon, et mon vieil oncle étendant sur nos têtes ses mains pleines de bénédictions. . . .
J'étais seul dans ma loge, plongé dans la contemplation de mon l)onheur. On frappa à ma porte ; Bligny entra précédant un jeune homme de bonne mine, dans lequel je reconnus aussitôt Robert-Ouérin, un de nos vaudevillistes pu vogue.
— Mon cher Rosabelle, me dit Bligny, je te présente M. Robert-Guérin, qui a voulu venir te complimenter en personne.
Je m'inclinai ; Robert-Guérin me serra la main.
— Vous êtes, fit-il, un vrai comique, et je ne viens pas ici pour vous complimenter, comme dit ce vieux sournois de Bligny! On fait des compliments aux nullités. Quant aux gens de talent, on les engage, ce qui vaut mieux. ' J'ai une pièce qui va passer au Palais-Royal, un Jocrisse amoureux. Depuis un mois nous cherchons un Joansse ; vous êtes notre homme. Voici un engagement pour trois années, à six, sept et huit mille francs. Signez, et c'est moi qui serai votre obligé.
— Mais, balbutiai-je, je suis encore à l'Ambigu pour deux ans?
Robert-Guérin se mit à rire; Bligny suivit son exemple.
— Bah! dit le vaudevilliste, signez toujours, l'engagement est conditionnel. D'ailleurs, avant un quart d'heure, vous serez libre ; j'en fais mon afi'aire.
— Mais...
Et j'allais objecter encore je ne sais quelles raisons dictées par le respect des traités...
— Mais pas un mot déplus; signe! fit Bligny en me coupant la parole.
Je signai.
Tout aussitôt Robert-Guérin se précipita hors de ma loçe en me criant :
— A bientôt.
A peine le vaudevilliste était-il sorti qu'un homme entra comme un torrent. Ce torrent, c'était mon père.
— Enfin ! s'écria-t-il, le ciel me récompense dessaciifices que j'ai faits pour toi! Ah! mou fils, n'oublie jamais que tu es mon élève !
Le cher homme m'embrassait encore lorsque Robert- Guérin reparut, tenant par la main mon directeur, lequel tenait dans la sienne mon engagement.
Avant que je n'eusse eu le temps de prononcer un mot| le seigneur de l'Ambigu s'écriait d'un ton pénétré :
Songe aux dieux, Rosabelle!,,. (Page 52.)
— Mon olier Rosabelle, pardonnez-moi «îo vnn.^ avoir méconnu. Dv4s à présent, je veux réparer mes ions. L'engagement que vous avez ici n'est pas digne da YTuTn î-iiiest ? Je vous rends la liberté 1
En même temps, il prenait une pose des plus nobles et déchirait en quatre le pacte qui me liait à son théâtre,
— Maintenant, reprit-il, j'espère que vous voudrez bien rester mon pensionnaire. Je double vos appointements.
— Un instant, mon gaillard, c'est là que je t'attendais! s'écria Robert-Guérin ; Rosabelle n'est pas libre ; il est engagé au Palais-Royal et débute dans ma première pièce.
— Ahl filou ! s'exclama l'impressario en menaçant du doigt, Robert-Guérin, tu m'as mis dedans! Elle est mauvaise 1
— Moi, je la trouve excellente, riposta Robert-Guérin, mais, pour te consoler, je t'invite à souper avec Rosabelle, avec Bligny, avec ce vénérable père souffleur, dans les salons dores de Bonvaliet ! Partons !