‹ Les mémoires d'un cabotinChapitre 29 sur 45 · XXIX. — PROFILS DE THÉÂTRE · texte numérisé non relu

XXIX. — PROFILS DE THÉÂTRE

Le souper se prolongea jusqu'à trois heures du matin ; il fut délicat et arrosé des vins les plus généreux... — C'était Robert-Guérin qui avait absolument voulu nous l'offrir, et Robert-Guérin s'entendait admirablement à commander un menu. — Quaad nous nous séparâmes pour regagner nos logis respectifs, nous étions dans cette disposition d'esprit où l'on considère volontiers comme un mythe, à l'usage des songe-creux, l'existence des nuages au ciel.

Mon père, surtout, était d'une gaieté que j'eus quelque peine à modérer. Sous prétexte de Moët et Chandon, il chantait, à mon bras, de façon à casser tous les carreaux dos maisons du boulevard.

— Tais-toi donc ! lui disais-je. Ce n'est pas une raison, parce que nous sommes contents, pour nous faire arrêter par les ser^rents de ville.

— Nous faire arrêter t.. . Et pourquoi nous arrêterait-on?

— Parce qu'il est défendu de chanter la nuit dans les

rues, parbleu !

— Défendu!... Laisse-moi donc tranquille! D'abord, puisqu'il n'y a personne dans les rues, la nuit, qu'est-ce que ça peut faire aux sergents de ville, qu'on y chante?

— 'Mais, s'il n'y a personne dans les rues, il y a des gens qui dorment dans les maisons.

— Eh bien ! s'ils dorment, ils ne m'entendent pas... et, s'ils ne dorment pas, ils doivent être ravis de m'entendre!

11 faut céder à ma loi.

Et comment s'en défendre !...

Du Zampal .. rien que ça. On leur en fichera de l'Hérold, pour les bercer, ces i iiots-là !

Et comment s'en défendre !..;

J'ai retrouvé mon ut de poitrine, Vut de poitrine de ma jeunesse !... Ah ! vois-tu, Aristide, quand tu gagneras les petits vingt mille francs au Palais-Royal, il faudi*a que t\i me remettes au Château-Margaux et aux beeftacks Chateaubriand à tous mes repas... et je pane qu'au bout AJ six mois de ce régime, j'enfoncerai 'ramberlick !. . .

Il faut céder à ma loi !...

— Chut ! nous voici chez nous ! tu n« vas pas chanter en montant l'escUier, je pense?

— Et puis? On nous donnerait congé Î..7 Après? Non» n'allons pas rester dans ce taudis, maintenant! Tu vas louer un bel appartement... dans un beau quartier... avec des tapis et des tentures partout. Tu me feras faire une chambre à coucher toute capitonnée, pas vrai ? tu ne refuseras pas une chambre capitonnée à ton vieux père? et

tu m'achèteras un piano de Pleyel pour étudier. Décidément, je veux me remettre au chant... Tu entres au J^alais-Roj'al... j'entrerai à l'Opéra-Comique. Hein? ça serait drôle si j'allais gagner aussi mes vingt mille francs de mon côté !

— Ça serait très-drôle. Mais te voici dans ta chambre. Bonsoir.

— Comment tu m'abandonnes déjà? Nous n'en fumons pas une ensemble avant de nous coucher?

— Non; je suis fatigué. Adieu.

J'avais quitté mon père en dépit de ses supplications. Ce n'était point pourtant que le besoin de me reposer me sollicitât. Non, certes ! De ma vie, je ne m'étais senti si éveillé. Si je voulais être seul, c'était pour causer avec ma chère Juliette.

J'allumai deux bougies... j'allumai quatre bougies. — J'aurais voulu posséder le soleil pour inonder de ses flots de lumière cette feuille de papier sur laquelle j'allais rédiger le récit de mon bonheur inespéré. — Je choisis une ]»lurae toute neuve... — Que n'en avais- je une en or, en diamant! — et je commençai ainsi :

« Ma Juliette, mon amour de Juliette, ma fiancée adorée, ma petite femme chérie bientôt...

« Ce n'est plus un pauvre acteur sans le sou et sans nom, qui t'écrit, c'est un comédien ù moitié chemin de la fortune et de la réputation. Apprends ce qui vient de se passer en quelques heures : je végétais dans un théâtre lie troisième ordre... je suis engagé sur une scène supérieure; je gagnais dix-huit cents misérables francs... à dater d'aujourd'hui, j'en gagne cinq cents... par mois... par mois, ce qui fait six mille francs par an ! Et ce n'est pas tout! . . . L'année prochaine, ce ne sera plus six mille francs que je gagnerai, mais sept mille , et l'année suivante, liait 1 Cependant, par quel prodige s'est opérée ma brillante et subite métamorphose? Si tu me le permets, ma chère Juliette, je garderai, jusqu'à nouvel ordre, avec toi, le silence sur ce sujet. C'est un enfantillage, mais je liens à ce que ta surprise soit complète quand tu viendras me voir jouer. Et tu ne tarderaspas avenir, sois tranquille. Dès demain je répète mon rôle de début à mon nouveau ihéâtre ; il s'appelle le théâtre du Palais-Royal; un joli nom, heinl — et sitôt que j'aurai débuté, je t'écris... tu accours avec notre bonne Pulchérie... cachées toutes deux au fond d'une loge, vous assistez au triomphe de M. Aristide Rosabelle... puis trois semaines ou un mois après, je demande et j'obtiens un congé. Cela ennuiera mon directeur de me voir partir, mais je m'en moque. Nous nous marions là-bas... à Lucyles-Bois... C'est mon bon oncle Jacques Chambrun qui nous unit. Et le village, tout entier, danse à notre noce. Ensuite, nous nous occupons de vendre la ferme ; — c'est encore mon oncle.. . notre oncle Jacques Chambrun qui se chargera de ce soin ; — et nous voilà bientôt, tous les trois, revenus à Paris, dans un joli petit appartement que j'aurai loué et meublé d'avance. Tous les trois, car je l'ai promis à Pulchérie et je tiendrai mon serment, dis-lelui bien, Juliette ; elle restera à notre service toute sa vie. Pauvre bonne femme,., elle qui t'a élevée.. . , elle qui t'a aimée avant moi, — car c'est pourtant vrai qu'elle t'a aimée avant moi ! — eilo en mourrait, j'en suis sûr, s il fallait qu'elle te quittât. Ce sera déjà assez dur pour elle de se faire à la vie de Paris, et, toi-même, ma petite femme,. tu vas te trouver bien dépaysée aussi, bien gênée sans doute, à la ville, toi si heureuse au village, sous les arbr<^s, aux rayons du grand soleil. Mais, sur ce point encore ne t'inquiète pas! Un comédien bien posé jouit de certains privilèges, et il en est un entre autres que je ne négligerai point de réclamer, celui de m'absenter chaque année, un ou deux mois, de mon théâtre, pour me reposer. Tu devines comment nous emploierons ces deux mois de liberté?. . . — ces trois mois, j'en demanderai trois, tant pis ! — nous irons les passer à Lucy-les-Bois. Et plus tard, lorsque nous nous trouverons assez riches, nous nous retirerons tout à fait dans notre cher pays!... Oh! d'abord, tu le sais, Je n'ai pas d'ambition. Assurément, il est trèsjigrôable de faire pai-ler de soi et de s'entendre applaudir

chaque soir, mais il doit être si bon aussi de vieillir... où l'on a passé sa jeunesse !... Ma Juliette, taudis que je t'écris, — à trois heures du matin, — tu dors doucement dans ton lit. Rêves-tu un peu à moi, seulement, ma petite femme ? Tu me répondras dès que tu auras reçu ma lettre, n'est-ce pas? Dis-m'en bien long, je t'en prift ; parle-moi de toi beaucoup et un peu des autres. Ah! qtt je t'aime, ma Juliette 1 Tiens ! vrai, je t'aime encore plus, je crois, depuis que je suis plus heureux. Tu conçois; lorsque je doutais encore de mon avenir, il se mêlait parfois comme de vagues inquiétudes à mes plus chères espérances. J'avais beau savoir que tu m'aimes et que tu n'en épouseras jamais un autre, je me disais uussi: « Elle est riche... et, si je continue d'être pauvre, je ne puis pourtant pas la forcer de m'épouser... Ce serait presque de l'indélicatesse de ma parti » Aujourd'hui, c'est bien difi'érent, mademoiselle la fermière, si vous avez de l'argent, des propriétés, des champs, des bois, moi j'ai mon nom, j'ai mon mérite reconnu, qui valent bien aussi quelque chose... on vous le prouvera par de beaux et bons écus qu'on va gagner.

« Allons, me voici arrivé au bas de la page ; il y a tout juste la place pour y mettre un baiser au-dessus de ton nom, ma Juliette. Prends garde qu'il ne s'envole en ouvrant la lettre, car il serait capable de se montrer indiscret en se promenant sur tout ce que tu as de joli : et teyeux si doux, et tes joues si roses, et ton menton avec sa fossette, et tes cheveux si fins et si soyeux !.. . Pardonnemoi, je suis fou. Je t'aime! Réponds-moi vite. Et à bien- .tôt. Oh! je t'écrirai souvent encore avant de te prévenir du jour oii je t'attendrai. Embrasse Pulchérie pour moi... Embrasse aussi mon vieil oncle. — Je voulais ajouter quelques mots pour lui dans cette lettre, mais, quelques mots, ce ne serait pas assez, et il aura sa lettre, tout entière, comme toi. Je vais m'y mettre tout de suite. Décidément, je ne dormirai pas cette nuit; mais je ne le regrette pas, au contraire , cela me fait du bien de parler de mon bonheur.

«Au revoir, à bientôt; je t'aime, et puis je t'aime, et puisje t'aime I

« Aristioe. »

Cette lettre terminée, j'en commençai, en eflfet, une seconde à l'adresse de mon oncle. Quatre pages encore, quatre pages pleines, et, je ne sais comment, pleines de mes protestations d'amour pour Juliette ! Le jour naissant me surprit achevant la dernière ligne. Il fallait cependant prendre quelques heures de repos pour me mettic en état de paraître dignement devant mes nouveaux cam-irades, à la lecture de Robert-Guérin. Je soufflai les bougies et me couchai. Mais je ne pus fermer l'œil, ce qui fat cause que j'avais la figure très-fatiguée lor.-^quo je fis mon entrée, vers midi, au foyer des artistes du Paiais-Royal.

— Eh bien! qu'y a-t-il, ma vieille? me cria Robert- Guérin, qui s'y trouvait déjà assis en face de son manuscrit, prés de la table ornée du verre d'eau sucrée traditionnel. Serions-nous indisposé, par hasard?

Et Robert-Guérin ajouta, à demi voix, on m'attirant à lui :

— Tu es influencé, peut être, par lasnect de ces messieurs et de ces dames? Rassure-toi. Ces daines et ces messieurs sont, tous, de très-bons ga.rrons. D'ailleur?, ils me connaissent de longue date ; ils savent que je n'attache pas mes vaudevilles avec des saucisso»-, et que, quand je me mêle de protéger quelqu'un, c'est qiu^ ce quelqu'un le mérite. Remets-toi donc, encore une ibis, et ouvrt^ te? oreilles pour ouïr le chef-d'œuvre dans ie([uel tu vas ètro appelé, ni plus ni moins, à ressusciter Alcido ïou^ez. Tu n'as jamais vu jouer Alcide. Tousez, n'est-ce pas? Tu menais paître tes moutons à l'époque des succOs do ce conèdien Eh bien ! tant mieux I On n'aura pas à t'accuse:- iW. l'imiter.

Allons, mesdames et messiei;i&, quand il vous plaira, je commence. Mademoiselle L. .., si voiis aviez la bonté de vous moucher une h>nne fois pour toute la séance,

Li'.S MÉMOIRES l)'i:X CAliijTLN

cela m'obligerait... quand je li^ et qu'on se mouche, ça me trouble.

Et puis, Ei-nest Bouché, et ce. verre d'eau, mon bon, il n'est pas eucoi-e édulcorô?

. Ei'uest Bouciié, un grand garçon au nez en forme; de vitolotie, étuii, lecolUiborateur h;.bit".eldeRohert-Guériu. Sa [tari de collaboratiou, — assurait la chronique, — consistait lucme priiicipaleinoiif, dana la préparation des verrea d'rau, lesjuurs de lecture.

— Pourquoi truvailiez-vous toujours avec Ernest Bouché? disait-on àRobext Guérin; Un'a ni esprit, ni invention, ni {^aicié.

— C'est possible, mais il a un nez... UTt nez rouge.

— Eh bien?

— l^h bien ! ce nez, sans cesse sous mes yeux, ce nez rutilant, llamhojant, exhilarant, est le guide, le soutien, le mentor de ma vie littéraire I Ernest Bouché est médiocrement spirituel, j'en conviens, comm.; homme, mais, comme nez, c'est une des intelligences les plus rares que je connaisse. Je ne plaisante pas. Sur le plus ou moins de vigueur du coloris de cet organe sans pareil, dont la généreuse nature a doué Ernest Bouché, je juge du plus ou moins de mérite de l'œuvre que je suis entrain de confectionner. Ernest peut dorrqir quand je lui lis un acte... son nez veille, et ce u.z me dit, d'une façon infaillible, dans un langage connu de moi seul, et composé de auances successives, si je me suis trompé... ou si j'ai eu la main heurcusîe... si je frise une veste ou si je vais moissonner des lauriers Périsse Ernest Bouché lui-même, tuais que son nez m'i reste, et je braverai encore les revers!... Ce jour-lù, je le ferai monter en épingle avec ces mots en exergue, sur les narines ; a Ce nez pi'a fait ce que je suis 1 »

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