scène que vous ne soulignez pas a-sez. 11 est utile que
nous le travaillions tous trois daus le silence du cabinet.
Tiens, voilà Hector Boulard bonjour,- Uion petit. J'ai
vu ton drame à la Gaîté , superbe, mon cher, superbe! Ca enfonce Dennery ! Et qu'est-ce que ta fais mainieuant?
— J'ai trois actes au Vaudeville.
— C'est vrai, tu as lu arx acteurs hier. Ou m'a dit beaucoup de bien de la piùc« Mui, je répète au Palais- Roval... une bêtise... mais j-* "-tois que Rosabelle y seri; bigrement drôle !...
— Robert I...
— Quoi ! ta ne veux pas que je dise qno tu Ips dégottorastous avant trois ans, Rosabelle'^ Et pourquoi donc me génerais-je ! Tu es mon bien, ma chose, c'est moi qui t'ai déniché au boulevard, il m'e.^t poiuiis do me mirer daus mon ouvrage ! A propos, Hector, est-il vrai que tu es de la grande machine qu'on répète à la Povte- Saint-Mai'tin?
— Oui; mais je ne me ferai pas nommer.
— A cause?
— Nous sommes six... tu comprends... il y en a au moins trois qui s'éclipseront.
— Pas pour touclier leurs droits, cependant... gredin !... C'est une excellente affaire que celle-là. Tu gagneras au moins huit à dix mille francs avec ton sixième. Ah ! Pellegrin qui entre... Va donc le chercher, Ernest; j'ai à lui parler.
Le singulier café que ce café des Variétés, avec sa clientèle d'auteurs dramatiques et de comédiens ! Que de sourires et de poignées de main de Judas il a été échangé sous ces plafonds jaunis par la fumée des cigares 1 Car, cela est triste à dire, mais la fraternité artistique n'est guère plus aujourd'hui qu'un mot vide de sens. Et comment pourrait-il en être autrement? Soyons juste. Il y a une trentaine d'années, il était possible encore de compter les gens qui écrivaient pour le théâtre. Aujourd'hui que chacun se croit apte à corriger, ridendo mores, c'est bien différent. Le président de la Société dramatique lui-même, je crois, serait fort embarrassé de dire le chiffre exact des membres de cette association. Aussi il faut voir comme on se pousse, comme on se presse, comme on se bouscule dans cette course qui a pour clocher le cabinet du directeur I Plus d'amitié, de générosité. Encore moins d'impartialité, de franchise ! Une pièce tombe, tant mieux! C'est une place libre sur l'aftiche ! A qui la prendra ! Collaborateur, hier, de X..., et, par conséquent, combattant hier avec X..., sous le même drapeau, V..., qui travaille maintenant avec R..., souhaite maintenant à X... les chances les plus funestes. Le café des Variétés est le lieu où l'on se réunit après une première, un peu importante , pour se réjouir, sans la moindre vergogne, s'il y a eu chute; pour contester perfidement, en enveloppant son dire de périphrases élogieuses, s'il y a eu succès. Voici, là-bas, L>eux Etoiles. On l'entoure. Il est si amusant !... Il a des mots si drôles! — surtout à la ville ! — Et puis, quel excellent garçon !... Cependant, jeune homme, qui commencez, et qui avez la tête toute remplie de scénarios originaux, de titres affriolants, dènez-vous de la bonhomie de Deux-Etoiles ! Deux-Etoiles est un des larrons littéraires les plus redoutés des vieux routiers du théâtre. Un mot, un geste, un regard que vous laisserez échapper imprudemment devant lui, et il saura quelle est la pièce que vous voulez faire ou que vous faites... et il se dépéchera de la faire avant vous. A ses côtés, Trois-Etoiles, l'air grave, mitigé d'une agréable teinte de raillerie, — la raillerie ne messied point à l'homme d'esprit, — jette un coup d'oeil furtif, distillant l'envie, sur une boutonnière voisine où brille le ruban rouge de la Légion d'honneur. Trois-Etoiles n'a commis que quatre à cinq pièces, toutes assez médiocres... mais il possède une certaine fortune, qui lui laisse de nombreux loisirs, et il consacre une partie de ces loisirs & rédiger, en sa qualité de membre de la Commission, des discours à toutes sauces, qui devraient bien lui valoir, — pense-t-il, — ce que ses comédies ne lui ont pas encore rapporté. Ah ! ah ! Qui entre? Quatre-Etoiles, le menteur par excellence ! Le blagueur^ — c'est le mot, — le plus effronté de toute la gent écrivassière ! Quatre- Etoiles se moque même de lui; un moyen d'être excusé quand il se moque des autres. Ecoutez-le, il vous dira qu'il a dix pièces sur le chantier, qu'il ne sait où donner de la tête. Suivez-le, vous le verrez passer ses soirées en face d'un tapis vert, ses nuits dans le lit de quelque actrice de cinquième ordre. Cinq-Etoiles, dans son coin, prend, pour la quatrième fois depuis le matin, de l'absinthe. Pourquoi cette passion si furieuse pour une boisson énervante? De la passion! Allons donc! L'a!)sinthe fait mal à Cinq-Etoiles... S'il en boit, c'est pour que ses chers confrères puissent dire : « Ce pauvre Cinq-Etoiles se tue!. .. Un garçon de tant d'esprit, quel dommage ! » Un plaisir comme un autre ! Cinq-Etoiles aime à laisser croire qu" il s'abrutit ^^and, par bonheur, il n'y a encore jus-
qu'ici que son estomac qui souffre de ses trop fréquents sacrifices à la Muse Verte.
Mais que de plus habiles photographient les diverses et curieuses figures des auteurs dramatiques, fidèles habitué» du café des Variétés ; pour moi, pauvre comédien, jeté depuis quelques instants dans ce milieu, n'est-ce pas trop d'audace que de me permettre d'esquisser les traits de ceux que je dois considérer comme mes maîtres. Mes maîtres, oui, jusqu'au jour où j'aurai carrément posé le pied dans l'étrier, car, ce jour-là, tous ces messieurs, qui daignent à peine, à cette heure, m'honorer d'un regard, je les verrai courbés devant moi, m'offrant un rôle... me suppliant de prêter le concours de mon talent à leur esprit!... Ils me détestent cordialement tous, en ce moment; je vaisdébuter dans une pièce de Robert-Guérin!... C'est Robert-Guérin qui m'a enlevé du boulevard ! Je tomberais demain avec la pièce qu'ils se frotteraient les mains! Que je réussisse, au contraire, et chacun d'eux me félicitera... me tutoiera... me cajolerai... Chacun d'eux ira à mon directeur lui crier :
— Une excellente acquisition que vous avez faite là, cher ami ! Vous me donnerez Rosabelle dans ma première pièce, n'est-ce pas? Je le veux! Il me le faut!... Rosabelle ou la mort 1
J'arrive à mon début. Mon père avait absolument voulu venir m'hablilm" pour cette solennité. Depuis mon engagement au Palais-Royal, il avait abandonné sa place de souffleur à la Gaîté, donnant pour prétexte qu'il n'était pas convenable que le père d'un comédien^ qui devait un jour remplacer Potier et Vernet, continuât de végéter dans d'infimes fonctions. Comme il me rajustait ma perruque, que le coiffeur, — assurait-il, — avait fort mal mise :
— As-tu peur? me demanda-t-il.
— Un peu.
— Bahi... Tu es charmant, c'est moi qui te le dis.."; on te portera aux nues. Je m'en vais dans la salle... au parterre... Nous sommes là cinq qui te chaufferont raide. Est-ce que tu as donné une place à Lucile ?
— Sans doute ! Elle est dans une loge avec Bligny et sa femme. Cela te déplaît ?
— Du tout ! Je pensais, au contraire, qu'il se pourrait bien, qu'en t'entendant applaudir, la petite nigaude ODmmençât enfin à se repentir d'avoir préféré le commerce au théâtre... Hum!... Si elle voulait!... Une gaillarde superbe î... Une Georges à vingt ans ! Deux ans de tragédie forcée à l'Odéon, et elle entrerait ensuite aux Français tout de go !
— Il est possible. En attendant, tu sais que, puisqu'elle est contente où elle est, je désire qu'elle y reste.
— Très-bien 1 très-bien! Mon Dieu, c'est une simpl* réflexion que je me permets... un regret que je formule. Au revoir!... Du calme!... de la confiance!... de l'aplomb !... Je veille sur toi ; tout ira bien ! ^•«•. •••••••»•»
Tout alla bien, en effet; très-bien.
Robert-Guérin et Ernest Bouché étairtit dans la coulisse tandis qu'on représentait leur pièce. — Robert-Guérin fort rouge, Ernest Bouché lort pâle. — Son nez surtout.
— Aléa jacta est! me dit Robert, au moment de ma première scène. 3onge aux dieux, Rosabelle I
Je souris. Mes dieux, mon Dieu ! en cet instant, comme toujours, c'était l'Amour. Je murmurai le nom de Juliette et fis mon entrée.
J'étais très-comiquement costumé; ma tête était drôle; des rires m'accueillirent tout d'abord. C'était déjà d'un assez favorable augure. Je débitai une tirade; on rit encore; une autre; on rit davantage...
Bref, la pièce n'était pas au tiers qu'il n'y avait plus à douter. J'étais accepté, mieux qu'accepté, j'avais un succès. Le bonheur double, triple les moyens. Surexcité par les rires, par les applaudissements, je me surpassai...
Quand la toile tomba, U public, en masse, me redemanda.
X Ma modestie se refuse à rendre compte de tous les i compliments que je reçus de la part de mes auteurs, de 1 mes camarades, de mon père, de mon brave Bligny et de sa femme, et de ma chère Lucile.
Le directeur, lui-même, me manda dans son cabinet après la représentation.
C'était ce que je souhaitais.
— Eh bien 1 mon cher ami, me dit-il, vous devez être enchanté ?
— Et vous, monsieur?
— Mais, moi, je suis fort satisfait aussi, sans doute.
— Alors... vous m'accorderez une grâce ? L'impressario me regarda avec étonnement. II trouvait
peut-être que je me pressais beaucoup d'user de ses bonnes dispositions probables à mon égard.
— Qu'est-ce, mon cher Rosabelle ?... Que voulez-