XXXL — JULIETTE ET JOCRISSE
Comme elle était jolie, ma Juliette! Depuis près de quinze mois que je ne l'avais vue, elle était embellie encore, Dieu me pardonne!... Étais-je fier de lui donner le bras, en m'acheminaut avec elle vers la demeure de Bligny, qui avait, à toutes forces, voulu nous traiter tous, ce jour-là. Ma femme, c'était ma femme que j'avais à mon bras !...
— Es-tu heureuse de me voir ? lui répétais-je, à chaque minute.
— Oui.
— M'aimes-tu?
— Mais oui.
— Et moi, tu ne me demandes pas si je t'aime?
— Je le vois bien.
— Coquette ! Alors, il te suffit de le voir, tu ne tiens pas à l'entendre dire?
Quelque chose pourtant refroidit un peu ma joie, au plus fort de son expansion. J'avais compté que Juliette resterait au moins huit jours à Paris, et elle ne pouvait m'en accorder que deux. Des travaux urgents à la ferme nécewitaient, disait- elle, son prompt retour à Lucy-les-
Bois. J'essayai de combattre sa résolution; tout fut inutile. Juliette avait le caractère très-ferme, je le savais ; ce qu'elle avait arrêté dans son esprit, on l'eût plutôt tuée que de l'empêcher de l'exécuter.
— A ton aise, m'écriai-je, non sans laisser échapper un gros soupir; pars donc quand tu voudras, je ne ta retiens plus. Mais, du moins, une fois à Lucy-les-Bois, tu me promets de t'occuper de tout préparer pour notre mariage... car, avant uu mois, j'espère bien t'avoir rejointe!
Il me sembla que Juliette avait légèrement tressailli au moment où je prononçais ces mots. Elle gardait le silence.
— Eh bien 1 repris-je, surpris, tu ne me réponds pas?
— Pardon, mon ami, fit-elle en rougi.ssant, pardon! Ne te tourmente pas... tout sera prêt, i<'i-bas, quand tu arriveras. JNos bans publiés... ma toilette prête... Mais... mais alors tu es donc bien sar de pouvoir quitter ton théâtre... bientôt?
— Si j'en suis sûr... mais tout ce qu'il y a de plus sûr !... Un des acteurs qui joue avec moi dans la pièce ou j'ai débuté s'en va vers la fin de mai... On ne saurait le remplacer... je profiterai donc de cette occasion pour filer de mon côté !...
Et comme Juliette se taisait de nouveau :
— Ha çà, repris-je, déjà inquiet, est-ce que cela t'ennuierait maintenant, Juliette, que le jour de notre mariage fût proche ?
Juliette du rouge passa au pourpre.
— Si tu ne m'aimais plus, poursuivis-je, il vaudrait mieux me le dire tout de suite !
— Mais tu es fou ! reprit-elle avec véhémence. Qui te parle de ne plust'aimer? Pourquoi ne t'aimerais-je plus? Mon Dieu 1... si je suis un peu troublée, c'est que... c'est que, tu as l'air si en colère parce que je ne veux... parce que je ne puis pas rester plus de deux jours, à Paris ! C'est vrai, cela ! Tu ne te vois pas ! Tu vous grondes et tu t' étonnes qu'on ait du chagrin ! Est-ce ma faute, après tout, si je ne m'appartiens pas ? Et est-ce un motif aussi, parce que je vais me marier, pour laisser la ferme abandonnée au moment des travaux? Et puis, c'est la seconde fois que je viens à Paris, et ce bruit de voitures, ce monde qui passe, qui vous regarde, tout cela m'étourdit.,, tu dois bien le comprendre ?..
— C'est juste, c'est juste, ma Juliette ! Je suis un imbécile, un méchant, avec mes sottes questions, avec ma sotte colère ! Mais je t'aime tant, vois-tu, qu'il y a des instants où je ne sais plus ce que je dis ! Enfin... tu m'aimes bien aussi, répète-le-moi ?
— Mais si je ne t'aimais pas, serais-je ici?
— Et tu es réellement heureuse de t' appeler bientôt madame Quinard ?
— Très- heureuse !
— Tu me le jures?
— Je te le jure I
Nous arrivions alors devan\ la maison de Bligny; je profitai de ce que l'escalier était quelque peu sombre pour porter, à diverses reprises, à mes lèvres, les mains de ma Juliette. Un baiser, deux baisers, trois baisers qu'on lui laisse prendre, c'est plus qu'il n'en faut pour rasséréner le cœur d'un amoureux. D'ailleurs, Juliette te montra si aimable, avec madame Bligny et Lucile, que je n'eus pas grand'peine à oublier la mauvaise iuipressiou que j'avais ressentie quelques minutes auparavant. J'étais près d'elle à table ; je ne mangeai guère, et elle ne mangea pas davantage. En revanche, je parlai beaucoup, et je la fis, surtout,' beaucoup parler. 11 fut question de mon oncle, de Nanette, de ma nourrice et de mon père nourricier. Oh ! noui passâmes tort le village en revue, gêna et choses ! Bligny et sa femme nous écoutaient, en souriant, dérouler ie chapitre de nos souvenirs. Parmi ces souvenirs, il en est un que Juliette évoqua la première : c'était celui du jour où je me jetai à l'eau pour l'arracher à la mort.
— Mais c'est un roman que toute cette hiaioire d'amour, •'écria Bligny. Un très-joli roman qui commence par un acte de dévoûment et qui finit...
— Et qui finit comme il doit finir, par un mariage, dit Juliette.
Cependant, tout entier à ma joie aux côtés de Juliette, je ne m'apercevais pas que l'heure s'avançait.
— Et ton théâtre, Aristide ? fit Bligny. II est huit heures bientôt, mon ami. --
— Bah ! j'ai le temps. 7e ne joue qu'en troisième.
— Oui, mais moi je joue en second ; et puis ta future ne serait peut-être pas fâchée de voir un peu le spectacle. Etes-vous allée déjà au spectacle, mademoiselle ?
— Jamais, monsieur.
— Et vous faites-vous à peu près une idée de ce que c'est qu'un théâtre ?
C'était madame Bligny qui adressait cette question à ma fiancée.
— Oh ! répliqua-t-elle, d'après les lettres d'Aristide, oui, madame, je devine à peu près ce que cela peut élre...
— Alors vous supposez que vous allez vous amuser... ce soir ?
— Mais certainement, madame. Et comment ne le supposeiais-je pas, puisque tant de gens, à ce qu'il paraît, raffolent du spectacle.
— Et Aristide vous a-t-il dit aussi quel emploi il tenait maintenant au théâtre ?
Juliette m'interrogeait du regard.
— Non 1 m'écriai'je, non ! Elle ne se doute pas encore de ce qu'elle va voir... C'est une surprise que je lui ai ménagée ; ne lui dites rien, madame Bligny, je vous le défends !
Madame Bligny secoua gaiement la tête.
— Oh ! je ne dirai rien non plus à mademoiselle, soyez tranquille, repartit-elle.
Seulement. . .
Madame Bligny s'était approchée de moi pour prononcer ces mots à demi-voix :
— Seulement... vous avez en tort, peut-être, Aristide, de ne pas prévenir votre future que vous jouiez les comiquee,
— Tort, et pourquoi ?...
Je ne sais quel incident empêcha madame Bligny de me répondre ; hélas ! je ne devais pas tarder à me rappeler son observation qui, dans le moment, passa dans ma pensée sans la moindre conséquence
Il y avait une salle superbe, ce soir-là. La pièce de Robeit-Guérin faisait vraiment de l'argent, et puis l'on parlait de moi partout; les journaux m'avaient tous fort iien traité. On venait me voir.
Brave public ! Il prit pour lui mon exubérance de verve, de fougue, de galté, et ses bravos, ses rires redoublés, cherchèrent à me récompenser de mes efforts. Ces bravos, ces rires, je les entendais à peine, pourtant. Mon public, à moi, celui à qui seul je tenais à plaire, en cette soirée, c'était Juliette. Je ne pouvais lavoir, dans la loge qu'elle occupait en compagnie de madame Bligny, de Lucile et de Pulchérie, — cette loge étant un peu placée de côté, et le théâtre du Palais-Royal, comme on sait, ne brillant point par une excessive abondance de clarté, — mais je la devinais... A plusieurs reprises, il m'avait semblé entendre retentir le timbre de son éclat de rire...
Jocrisse amoureux terminé, je m'empressai de me désha- \ biller et de me rendre près de ma future. j Lucile était seule dans la loge.
"'- — Où donc est Juliette ? m'écriai-je.
— Je t'atiendais pour te conduire près d'elle. Elle s'est trouvée indisposée ; elle se promène avec madame Bligny et Pulchérie dans le jardin du Palais-Royal.
— Indisposée !...
— Mais oui ; la chaleur... et puis, sans doute, la joie de t'entendre applaudir... car on t'a assez applaudi, ce soir, j'espère !...
— C'est bien. Conduis-moi... conduis-moi vite !
En dépit de l'interprétation flatteuse pour mon amourpropre, donnée par Lucile au malaise de Juliette, je me sentais tourmenté.
Nous descendîmes au jardin. La première personne que
j'aperçus , se promenant près du bassin , fut madame Bligny. Un peu plus loin, assise sur un banc, se tenaient Juliette et Pulchérie.
— Qu'a-t-elle donc ? dis-je en passant à madame Bligny.
— Rien. Elle avait besoin d'air... elle est déjà mieux. Je courus à Juliette. En m'apercevant, Pulchérie se iev*
pour me céder la place.
Je vis tout de suite que Juliette avait pleuré.
— Tu es malade ?
— Non... c'est passé... c'est fini.
— Mais enfin, qu'as-tu éprouvé?
— Je ne sais pas. . . cela m'a pris tout d'un coup...
— Pendant que je jouais ?
— Non... après... mais c'est fini, je te le répète. Tu conçois, quand on n'est pas habituée à rester longtemps dans une salie de spectacle... Oh !... c'est égal, je me suis bien amusée, va... tu es bien drôle dans ce rôle... Oh !.. . j'ai ri comme une folle !
— Tu as ri !... On ne le croirait pas à tes yeux.
— A raesyeux!... Ah !.. c'est vrai... j'ai pleuré aussi... un peu. Dame, c'est ta faute ! Tu sais... quajid on rit trop, on a les nerfs agacés... Mais, encore une fois, je me suis beaucoup amusée... Oh! tu joue ce rôle de... de Jocrisses, à merveille !... Je ne me serais jamais attendue à ce que tu eusses un pareil talent ! . . .
Le ton de Juliette, en s'exprimant de la sorte, était singulier. On eût dit qu'elle récitait une leçon.
— Juliette, dis-je, sois franche : tu as pleuré parce que je t'ai déplu dans ce rôle!... parce que je t'y ai paru ridicule, laid?
— Ridicule ! laid ! reprit-elle vivement. Qu'est-ce que c'est que ces idées-là ! Mais, quoique ce soii la première fois que je vois jouer la comédie, mon ami, me supposestu donc assez niaise pour ne pas admettre les nécessités de votre profession ? Je l'avoue, dans le premier moment, en te voyant affublé de ce costume .. dans le genre de celui que portent les hommes qui font la parade aux foires de village... j'ai été un peu saisie... — Et tu le présumais bien, puisque tu m'avais dit toi-même que je serais surprise : — mais ensuite, j'ai ri, j'ai applaudi avec tout le monde,
— Oui... Tu as tant ri, que tu en as pleuré 1
— Sans doute. Tu ne me crois pas ?
— Je voudrais te croire, mais...
— Mais, quand il serait vrai que j'aie éprouvé ce soir moins de plaisir que je ne croyais en éprouver... qu'en résulterait-il ! D'ailleurs, tu ne joueras pas toute ta vie des rôles de Jocrisse, a'est-ce pas ?
— Non. . . Oh ! j'en jouerai le moins possible, surtout à présent que je sais que tu m'y trouves mal !
— Mal u'esfc pas je mot. Mon Dieu ! Tu ne me comprends donc pas ?
— Je te comprends si bien que, situ veux, tiens, je vais de ce pas résilier avec le Palais-Royal !
— Résilier?... qu'est-ce que c'est que cela?
— C'est annuler, briser son engagement.
— Allons donc ! Mais, en vérité, tu perds la tête, Aristide ! Te forcer à abandonner un genre où tu as du succès !... où tu dois t'enrichir !... Mais ce serait pis qu'une sottise, ce serait une mauvaise action ! Ce qu'il te faut faire, mon ami, c'est excuser la petite pavsanne ignorante... qui n'a pas été maîtresse, tout de suite, elle ne s'en cache pas, d'un premier sentiment... pénible. Et maintenant, marchons un peu, rions... causons de notre mariage pr^^chain... de notre prochain bonheur! Allons, monsieur, vous voyez que je ne pleure plus !... Me bou- ' derez-voua parce que je vous aime mieux à la ville qu'au/, théâtre?
Juliette souriait en prononçant ces mots. Le calme revint dans mon cœur.
Cependant, songeant à ce que m'avaît dit madame Bligny, une heure auparavant, et appréciant alors la justesse de sa remarque *. ^
— Décidément, pensai-je, les femmes ont un tact que nous ne posséderons jamais. C'e^t ce tact qui les empêche,
LES MÉMOIUES D'UiN CABOTIN
en mille occasions, de commettre de ces gaucheries qui nous sont habituelles... trop habituelles, puisque, souvent, faute d'en avoir évité une, nous nous attirons de grandes ilécoptions.
Oui, certes, j'aurais dû prévenir Juliette que je jouais los niais. La belle idée, pour le futur d'une jeune fille qui n'est jamais sortie de son village, que de se montrer tout d'un coup à elle avec une queue rouge sur le dos, du verinilion plein la figure, et des bêtises plein la bouche I II n'y a qu'c\ Paris qu'on rencontre des femmes susceptibles de se laisser séduire par tout cela ! . ..
A Paris... et à Villefranche, aurais-je pu ajouter. — Le lecteur se rappelle sans doute mon aventure avec la baronne de Saint-Geniés.
Mais .Juliette n'était pas une baronne de Saint-Geniôs... — Et Dieu en soit loué !
XXXn. — RETOUR A LUCY-LES-BOIS.
D'après ce que je viens de raconter, le lecteur comprendra facilement que je n'insistai point pour que Juliette me revît dans Jocrisse amoureux. Oh ! Jocrisse amoureux! J'avais cette pièce en horreur à présent! Cause de mes triomphes hier, cause des larmes de Juliette aujourd'hui, je n eusse pas hésité une seconde, s'il n'avait dépendu que de moi, à la faire rayer de l'affiche demain. C'était de l'ingratitude, je ne le nie pas! Mais le comédien est ingrat forcément. Quand ce n'est pas son cœur qui le veut, c'est son esprit... son esprit que guide son intérêt.
Et voilà pourquoi le théâtre n'est pas et ne saurait être, quoi qu'on dise, l'asile de la fraternité.
Je passai près de Juliette toute cette journée qu'elle la'accordait avant de retourner eu Bourgogne. Je la menai avec Pulchérie à notre appartement. Elle le trouva très à son goût.
Nous allâmes ensuite nous promener, en voiture, dans Paris... sur les boulevards. Partout, et toujours, Juliette se montra d'une humeur égale et chai'mante.
Quand nous nous séparâmes, le lendemain, à la gare du chemin de fer :
— A bientôt ! lui dis-je.
Et, m'approchant pour l'embrasser, j'ajoutai :
— Tu ne penses plus à Jocrisse?
— Ce n'est pas Jocrisse que j'épouse, répliqua-t-elle, c'est Aristide.
Un mois, plus d'un mois encore à attendre, avant de partir à mon tour pour Lucy-les-Bois ! Qu'allais-je devenir pendant tout ce temps-là !
Heureusement que Juliette s'était engagée à m'écrire ■ haque semaine en réponse aux lettres que je lui adresserais le jeudi et le dimanche. Et elle ne manqua pas une fois à sa promesse.
Trois semaines s'écoulèrent. Jocrisse amoureux n'avait pas l'air de songer à quitter l'affiche.
Un événement inattendu vint en aide à mon impatience amoureuse.
Z..., — cet acteur qui jouait avec moi dans la pièce de Robert-Guérin, et sur le prochain congé duquel reposait tout mon espoir de prochaine liberté, — Z... se foula le pied, un matin, en sautant à bas de son lit.
Il lui était impossible de marcher; il fit prévenir au Hiéâtre, et l'on mit une bande sur l'affiche.
J'avais appris, vers les quatre heures, au café des Variétés, l'accident arrivé à Z... A quatre heures et quart j'étais chez lui. Il était étendu sur une chaise longue; son pied, — enveloppé dans des compresses (\m embaumaient irau-de-vie camphrée, — reposait sur un tabouret.
— Eh bien ! lui dis-je en entrant, tu t'es donc blessé, iiion pauvre ami?
— Blessé 1 non. Je me suis foulé le pied, voilà tout.
— Voilà tout! Peste, mon cher. Il ne faut pas badiner avec une foulure! C'est plus grave que tu ne penses. J'ai lu, dans des journaux de médecine, qu'il n'est pas sans exemple qu'une foulure ait nécessité l'amputation du membre I Ainsi... sois prudent. .. sois très-prudentl
Z... m'écoutait en fixant sur moi des yeuT efiTarés.
— Ha çà! s'écria-t-il, qu'est-ce qu'il rne chante, cet animal-là,°avec son amputation et sa prudence ! Est-ce que tu ea chargé de venir me tourner le sang, dis donc, toi, avec tes prophéties sinistres!
Et, frappé d'un ressouvenir, Z. .. reprit en riant aux éclats :
— Ah! j'y suis!... Oui, oui, on m'a conté cela au théâtre... Tu vas te marier bientôt, Rosabelle... Tu n'attends pour cela que la fin des représentations de Jocrisse amoureux, et tu ne serais pas fâché que mon indisposition te permît d'avancer le jour de ton mariage ! Eh bien ! ne tt gêne pas, mon ami, considère-moi comme parti et va te marier, si cela te presse si fort, car le médecin qui sort d'ici m'a assuré que j'en avais au moins pour trois semaines à garder la chambre.
— Vrai?
— Parole d'honneur,
— Oh! mon petit Z... mon bon petit Z... comme c'est heureux que tu te sois foulé le piedl...
— Merci bien.
— Non... je veux dire... enfin... tu ne te doutes pas» vois-tu, de la joie que tu me causes! Adieu; au revoir!... Trois semaines à garder la chambre! Soigne-toi bien... mais ne te soigne pas trop, non plus!.,. Z... demande-moi ma vie, quand je reviendrai, elle est à toi !..,
Au sortir de chez Z..., je me rendis au Palais-Royal. Le directeur était justement dans son cabinet. Il savait déjà, par un rapport du médecin, la situation de son pensionnaire... foulé, et, je le crois, il s'attendait à ma visite. Il ne s'opposa point à mon départ quoiqu'il déplorât, dans son intérêt comme dans le mien, l'interruption de mes débuts. Je feignis, pour la forme, de partager son opinion à ce sujet, mais, au fond, je me souciais médiocrement de ce que penserait ou ne penserait pas le public, privé d'un Jocrisse qui commençait à l'amuser.
J'cxvais ma liberté, non plus pour quinze jours, mais pour un mois. Oh! mon directeur avait fait grandement les choses!... — Et puis je n'étais pas de deux pièces qui suivaient celle de Robert-Guérin. — Il m'était permis de me mettre en route immédiatement. Ma première pensée fut de prévenir Juliette, par une lettre, de mon arrivée anticipée; mais, sur le point d'écrire, je réfléchis.
— A quoi bon la prévenir ! pensai-je. Ne vaut-il pas mieux la surprendre encore, comme il y a un an !
Les surprises ne me réussissaient pas toutes, cependant, on l'a vu.
Enfin, je n'écrivis point et je résolus de me mettre en route le soir même parle convoi de neuf heures. J'arriverais à Lucy-les-Bois, le lendemain matin, de sept à huit heures, juste pour déjeuner : c'était on ne peut mieu.i calculé. Mes bagages apprêtés, j'allai serrer la main à Bligny et à sa femme et embrasser Lucile. Tous trois, ainsi que mon père, devaient attendre un mot de moi pour me rejoindre à Lucy-les-Bois un ou deux jours avant la noce. Oh! que cette soirée à user avant que sonnât l'heure du départ me parut longue'... Enfin, je montai en M'agon... la locomotive souffla, toussa... le convoi s'ébranla. Adieu Paris, bonjour mon bien-aimé village!
A cinq heures du matin je descendais à Verff>entou. Je trouvai, dans un hôtel, une voiture qui consentit, pour vingt francs, à me transporter, moi et mus malles, à Lucy-les-Bois dont j'apercevais, àsept heures, les premières maisons.
— Arrêtez là, dis-je à mon cocher quand nous fûmes devant le cabaret de Bonnefon.
Bonnefon était justement sur sa porte; je lui laissa^ le soin do décharger mes bagages et je m'élançai ver* la ferme.
En passant, près du mur, à l'endroit où s'élevait la tonnelle, — vous vous rappelez : la tonnelle ombragée de chèvrefeuilles, — quoi-iue je ne pusse raisonnaWeraent espérer que Juliette, avertie par quelque bon ange, se trouverait à notre ancien lieu de rendez-vous, je m'arrêtai et je criai à demi-voix : « Juliette ! Juliette 1... »
Mais l'écbo, assourdi comme mon appel, me répondit ieul. Juliette n'était pas sous la tonnelle.
Pourquoi donc alors, vis-à-vis d'un fait des plus naturels, ie le répète, éprouvai-je une douleur aiguë au cœur... comme si une main de fer l'eût tout à coup violemment comprimé?
C'est que, comme quatre ans auparavant, au moinent de connaître mon père... mon père, qui allait me dire : « Il faut te séparer de ceux que tu aimes !... » j'avais le pressentiment d'un malheur. C'est que, pour la seconde fois de ma vie, cette voix secrète dont je vous ai parlé, me disait : « Prends garde 1... »
Cependant, mieux qu'il y a six ans, je me révoltai, d'instinct, contre un avertissement sinistre. Qu'avais-je à craindre? « Prends garde!... » A quoi? La voix mentait. Nulle douleur ne me menaçait à cette heure !
J'entrai à la ferme et je montai bravement le psrron conduisant à la salle basse où se tenait, d'ordinaire, Juliette, le matin.
— Ah! oui, la voix mentait! Juliette était là... assise.. toute seule, près d'une fenêtre... Au bruit de mes pas, elle tourna la tête...
— Aristide! fit-elle en se levant toute droite. Jel'étreignis dans mes bras, car elle chancelait... Je
la couvris de baisers... de baisers dont quelques-uns s'égarèrent, peut-être. Mais pouvait-elle m'en vouloir de ce premier oubli de ma passion!... Et n'avais-je pas, à présent, le droit de prendre quelques avances sur ce qui allait être àmoil... tout à moi!...
Juliette ne me repoussa pas; mais, au contact de mes lèvres sur ses lèvres, elle frissonna.
— Aristide l balbutia-t-elle suppliante.
Je reculai, et, la voyant pâle, bien pâle, j'eus honte de ce que je venais de faire.
Nous étions là, en face l'un de l'autre, immobiles et muets tous les deux.
Tout à coup une voix joyeuse prononça ces mots au dehors :
— Mademoiselle Juliette ! mademoiselle Juliette ! vous avez perdu ! Voilà le bouquet de muguet !
Presque en même temps un homme parut sur le seuil de la salle; cet homme, c'était Julien Gaignette, mon frère nourricier... Julien, en costume de dragon, avec les galons de maréchal des logis sur la manche et la médaille de Crimée sur la poitrine.
Ce fut mon tour d'être stupéfait. Julien!... Julien au village!... Je ne pus retenir un cri à son aspect. Cependant il ne se mêlait pas l'ombre de jalousie dans mon étonnement. — J'aimais trop Juliette et je me croyais trop aimé d'elle pour être jaloux. — Ce qui me déplaisait dans l'arrivée de Julien, en cet instant, c'était cette pensée qu'il allait me gêner pour dire à Juliette tout ce que j'avais à lui dire.
De son côté, mon frère de lait était resté comme pétrifié à ma vue. Les fleurs qu'il apportait s'étaient échappées de sa main, et gisaient éparpillées sur le parquet.
Quant à Juliette, plus pâle encore que tout à l'heure, elle était retombée sur sa chaise, l'œil fixe, la respiration oppressée.
A ce moment, un qu&trième personnage entra dans la salle par une porte intérieure. C'était Pulchérie. Pulchérie fit un bond en face du tableau qui se présentait d'une façon si inopinée à ses regards. Mais elle eut bien vite compris la situation et, s'avançant vers moi :
— Tiens ! tiens ! s'écria-t-elle gaiement, M. Ristide à Lucy-les-Bois... comme ça... sans nous avoir prévenues!
— Mais oui, Pulchérie, c'est moi, et...
— Et si l'on ne vous attendait pas sitôt au pays, vous ne vous attendiez guère non plus à y voir votre frère Julien?
— Assurément.
— Et puis! quoi!... Vous ne vous embrassez pas! Allons donc! est-ce que vous avez peur l'un de l'autre, maintenant?
Parlant ainsi, Pulchérie nous poussait, Julien et moi, l'un vers l'autre. Nous nous embrassâmes assez cordia- Itmeiût.
— C'est vrai, fit Julien, qui commençait à se remettre, c'est vrai, hein, Aristide? Quand il y a longtemps qu'on ne s'est rencontré... on est... on est tout je ne sais quoi !
— En effet.
— Je savais bien que tu devais venir ces jours-ci à Lucy-les-Bois... mais...
— Mais, toi-même, est-ce qu'il y a longtemps que tu es au village?
— Prés d'un mois.
— Près d'un mois!... Tiens! Juliette ni Pulchérie ne, m'ont parlé de toi quand elles sont venues à Paris ! '
— C'est que ça nous est sorti de la tête, panli ! s'écri;i; Pulchérie, répondant à mon observation. D'abord Julie.! arrivait, quasi, quand nous partions, nous... Et puis, voil;Vt-il pas un grand malheur d'avoir oublié de vous parler de ce beau merle... avec ses sardines sur la manche et sa médaille en far-blanc sur l'estomac!
Je souris; — ô mystères du cœur humain! les propos railleurs de Pulchérie, à l'endroit de Julien, me furent on ne peut plus agréables. Julien lui-même n'en parut point piqué, et loin de là.
— Dame, fit-il, d'un ton de bonhomie, je ne suis pas encore général, mais, qui sait! ça viendra peut-être.
— Oui, oui, reprit Pulchérie, ça viendra... compte làdessus, mon garçon, et mange du pain à'amonition.
Mais vous, monsieur Ristide, ha çà ! voilà donc comment vous tombez chez les gens sans crier gare!... Et votre théâtre?
— On n'y a plus besoin de moi,., de longtemps... J'ai pensé que cela ne contrarierait pas Juliette de me revoir pl«s tôt.
— Et tu as pensé juste, mon ami, dit Juliette en me tendant la main.
— Et je parie que vous n'avez pas même passé chez votre oncle avant d'entrer ici? fit Pulchérie,
— Dame!... Est-ce que ce n'est pas tout naturel? Sa femme, cela va avant son oncle. Mais je vais y courir maintenant.
— Eh bien, c'est ça! courez-y... d'autant plus que le digne homme est un peu soufi'rant depuis une quinzaine.
— Soufi'rant!
— Oh!... presque rien!... La goutte, je crois... la goutte dans une jambe. Enfin, tenez, monsieur Ristide, allez le voir tout de suite... vous lui direz que vous dînez avec lui... et que vous déjeunez avec nous. Ça vous convient-il comme ça?
— Mais certainement!... si cela convient à Juliette?
— Mais, sans doute.
— Et vos malles... vos affaires, Ristide? reprit Pulchérie.
— Elles sont chez Bonnefon qui les enverra au presbytère.
— Bon! Eh bien, allez voir votre oncle et dépêchezvous!... Je m'en vais vous apprêter à déjeuner en deux temps, trois mouvements...
Pendant la fin de cet entretien, Julien s'était dirigé vers la porte comme une personne qui comprend qu'elle est de trop. En me disposant à le suivre, je mis le pied sur les muguets restés sur le plancher.
— Hé! criai-je en riant, Julien, et ton bouquet! Ce n'était pas la peine de l'apporter pour le laisser làl
— Ah! c'est vrail dit-il.
Et il revenait, d'un air gauche, pour ramasser les fleurs.
— Je les ramasserai, fit Pulchérie en le repoussant du geste.
Nous étions hors de la ferme, Julien et moi.
— Au fait, lui dis-je après un silence, pourquoi apportais-tu ce bouquet à Juliette en lui criant : o Vous avez perdu! vous avez perdu! » Qu'est-ce qu'elle a donc perdu?
Julien se tirait la moustache.
— Des bêtises, répliqua-t-il; une gageure que nous avions faite hier au soir.
— Une gageure?
— Oui! Le muguet n'est pas commun encore... tu sais... on n'en trouve guère, maintenant, que dans le parc de Voutenay... Or, hier au soir... hi-stoire de plaisanter..
LES MI':MOIf{ES DUN CAIOTTN
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La paysanne s'était placée déjà devant cette porte. (Page 61.)
■j'avais parié avec mademoiselle Juliette que je me lèverais assez tôt ce matin pour aller lui cueillir ua bouquet à Voutenaj et le lui apporter avant son déjeuner.
— Diable!... Mais il y a deux lieues dici à Voutenay!...
— Oh!... deux lieues... une lieue et demie...
— Enfin... tu as fait tes quatre lieues pour gagner ton pari. Et le prix de ce pari?
— Hein ! le prix? Je ne me rappelle plus trop. . . Ah !.. . si!... Pour ma peine, je devais dîner à la ferme, demain, dimanche.
— Ah!...
Nous approchions du presbytère.
— Au revoir, me dit Julien.
— Oui... au revoir... demain... à dîner.
— Comment... demain à dîner.
— Dame ! tu as gagné ta gageure, n'est-il pas juste . . .
— Bah!... Pourquoi faire... puisque te voilà au pays!
— Eh bien! est-ce que c'est une raison, parce que je suis au pays, pour que tu ne dînes pas à la ferme... quand tu y es invité?
Cependant si cela te déplaisait de dîner aussi avec moi?...
— Me déplaire !.. . Et, à cause donc?. . . Au contraire. Mais je croyais... je pensais... A demain, alors, Ristide; à demain !
Julien s'éloignait... Je le suivis un instant d'un œil pensif, puis j'entrai dans la maison de mon oncle.