XXXIII. — LE BOUQUET DE MUGUET
Oh I là, il n'y eut ni hésitation ni trouble dans la joie que causa ma soudaine apparition.
Mon oncle souffrait en effet, et cruellement, depuis deux semaines, de la goutte qui le clouait dans un fauteuil, lui permettant à peine de se traîner, le matin et le soir, jusqu'à réglise,j^iim'y dire les offices; cependant,
en me voyant, il oublia qu'il ne pouvait pas marcher pour se lever et courir au-devant de moi!
Cher oncle! Il commençait à se faire vieux. Ses cheveux étaient tout blancs; sa taille se voûtait; mais son esprit avait conservé toute sa verdeur; sa gaieté, combattrnt victorieusement l'âge et la maladie, ne l'avait pas abandonné.
En quelques mots, — pendant que Nanette me contemplait dans une sorte d'admiration, — j'eus appris à mon oncle l'heureux événement qui m'avait permis de hâter mon mariage.
— Alors, dit-il, tu nous restes
— Un mois, mon oncle, tout un mois.
— Très-bien ! On a le temps de se reconnaître pendant un mois. Je ne te demande pas si tu es entré à la ferme avant de venir ici
— OIi ! je n'y suis resté que cinq minutes
— Cinq minutes d'amoureux une bonne heure I Et
tu n'as pas déjeuné, je pense?
— Non, mais si vous le permettez
— Assez! assez!.... Compris! Tu déjeunes avec ta future, n'est-ce pas ?
— Oui, mais je dine avec vous !
— Ah!.... c'est encore heureux que monsieur daigne se partager
— Mon oncle!....
— Hein ! Je plaisante, nigaud Ne crois-tu pas que
je t'en veuille de me délaisser un peu pour Juliette! Ha çà! il paraît, monsieur le comédien, que vous avez d'immenses succès à présent. On m'a parlé de vous!
— Juliette?
— Et qui veux-tu donc que ce soit?
— Et elle vous a dit
— Elle m'a dit que tu avais beaucoup de talent.
— Vrai?
— Vrai Pourquoi vrai? S'il y a quelqu'un qui
LES MÉMulUES D'UN CABOÏIN
puisse mentir à ce sujet, ce ne saurait être moi, toujours, ce me semble.
— Saus doute seulement je suis si content que
Juliette vous ait dit qu'elle m'avait trouvé bien?
— Elle t'a trouvé très-bien Et Pulchérie aussi ! —
Oh ! Pulchéiie ne tarissait pas en éloges chez ta mère nourrice; n'est-ce pas, Nanette? A propos, tu iras aussi Tciubrasser aujourd'hui, je pense, ta mère nourrice.... avec l'autorisUii n de ta future?
— J'irai après déjeuner, mon oncle.
— Bon ! Alors, sauve-toi.... je ne te retiens pas....
j<' m'en vais fiimer une pipe en pensant à toi.
— Ah! mf)n oncle.... à propos de fumer, j'ai quelque chose pour vous.
Ce que'que chose, c'était une pipe d'écume de mer sculptée, à tuyau et à bout d'ambre, que je tirai de ma poche.
Le vieux curé ouvrit l'étui qui renfermait mon prése;it, avec l'empressement d'un enfant qui reçoit un jouet longtemps désiré.
— Oh ! oh ! s'écria-t-il transporté, est-elle belle, estclle assez belle, regarde donc, Nanette!
— Oh! oui, 'monsieur, qu'elle est bien belle !.... Il faudra la fumer ]o dimanche seulement, monsieur.
— Le din;anehe et le joudi, Nanette... Le dimanche et le jeudi. C'est gentil, Aristi-le, de m'avoir apporté cela!... Viens m'embrusscr encore, mou garçon. Pour ta peine, Nanette va se mettre en quéto de poisson et nous confectionner une do ces mafelotes marinières... dont tu te léchais les doigts anti'Cfois.
— Une ii.atelate ïiiariniôtr« en voilà une idée!
Alors vous n'en îù;H-v:|e-PêZ ^las, vous, monsieur?
— Et pourquoi n'eu manger., is-ie pas, moi, Nanette?
— Mais par( c que ça se fait avec du vin et de l'eaule-vie, la matelote marinière, et que le vin et l'eau-de-
vie sont mauvais pour la gouite.
— Bah!,., dans la sauce, ça ne se sent pas. Et puis, une fois par hasard, il n'y a pas de mal à braver ses ennemis, -sois-tu, Nanette! Cours chercher du poisson,
ma bonne... Et toi, Aristide, va déjeuner, mon garçon, va déjeuner.... Je suis tranquille, tu ne mangeras pas trop ce matin, ce soir tu pourras faire honneur à notre festin.
Le couvert était mis à la ferme, et, tandis que Pulchérie soignait le déjeuner, Juliette avait fait un bout de toilette.
— Crest bien le moins qu'on reçoive comme il faut son futur! me répondit-elle avec un sourire, comme je la compliiiii ntais sur l'élégance de s;i robe et la grâce de so'.i boi'.net.
Durant le déjeuner, la conversation ne roula que sur rotre mariage, et Juliette soutint cette conversation de l'air le plus aia)ul:)le. A une ou deux reprises pourtant je crus la voir di.siraito, mais ces lueurs de rêverie furent si rapides que je n'eus point le temps de m'en préoccuper.
Nous nous levions de tnblo quu.'ul mon regard, se portant, par h sard, dans un coin de la salie, y rencontra, sur un des rayons eu butlU, soigneusement placés dans un vase rempli d'ea\!, les muguets a[. portés [iar Julien.
— Ah! ah! dis-je, les lieurs de notre ami Juli-.m !... Peste! il est galant, r.otre ami Julien! Il m'a conté son exploit. Se lever avant Je j ur pour aller cueillir un bouquet... à deux lieues de marche!... Voilà un procédé bien pastoral pour un di'agon ! . -, -
Encore si son bouquet était Jnaîcî... Mais il y en a la moitié au moins de fanée. Vraiment, cela ne valait pas la peine d'être mis dans l'eau!
En prononçant ces mots, An i::©ut du médium et du pouce, faisant ressort j'abattiissi la tête de quehiues-unes dr-s pauvres Heurs qui dépassaient les autres ; j'en avais décapité ainsi déjà fu moins une demi-douzaine. .
• Aristide! fit tout à coup Juliette d'une voix étranglée, Aristide... je vous défends. . .
Elle n'acheva pas. Frappé de l'altération de sa voix, je m'étais vivemMit ret«urD«. Son <*l1 étiocélait* Se* mains,
étendues vers moi, dans l'attitude du commandement, étaient convulsivement agitées.
— Plaît-il? répliquai-je avec ironie. Tu me défends de toucher à ces fleurs ! tu y tiens donc beaucoup?
— J'y tiens.... je n'y tiens pas plus qu'à d'autres, mais... mais vous savez bien que j'aime les fleurs, pourquoi donc vous amuser à abîmer celles-ci! Quel mal vous ont-elles fait?
Je ne répondis pas, mais sans doute Juliette lut ma pensée sur mon visage, car elle reprit plus doucement :
— Et puis... quand le procédé de Julien serait un peu... pastoral, comme tu dis... à quel propos désobliger ce garçon... en ne conservant pas... quelques heures... ce qu'il est allé chercher si loin pour m'étre agréable?...
— Et pour avoir le droit de dîner avec toi, demain.
— Eh bien!... il s'en va la semaine prochaine... où est le mal qu'il dîne à la ferme? Ce ne sera pas la première fois, d'ailleurs, qu'il y aura mangé, depuis qu'il est au pays. . . je ne regarde pas à un déjeuner ou à un dîner avec un voisin, moi!...
Dans ces paroles de Juliette, ee que j'avais compris le mieux, c'est que Julien partait la semaine suivante. Ma mauvaise humeur se dissipa à cette nouvelle; j'éprouvai même une sorte de regret de m'étre laissé eniraîner, contre un innoceût bouquet, à un acte de dédain que rien n'excusait.
Pulchérie n'avait pas assisté à cette petite scène; elle rentra dans la salle à ce moment.
— Tiens! vous êtes toujours là' fit-elle.
— Oui, répiiquai-je d'un ton que j'essayai de rendre enjoué, nous causions, Juliette et moi... de Julien... Juliette me disait qu'il doit partir bientôt.
— Mais, oui; son congé expire dans quelques jours... Et il n'en est pas fâché, je gage... car il ne s'amuse guère à Luc3'-les-Bois.
— Ah!... tu crois qu'il ne...
— Pardi!... un soldat!... quel plaisir voulez-vous que ça trouve dans un hameau!... Aussi, pour le distraire un peu, mademoiselle et moi, nous l'iuvitions de temps en temps à venir manger la soupe avec nous... Il nou.s contait ses campagnes... ça lui faisait passer le temps, à ce pauvre garçon.
Dites donc, si vous vous en alliez au jardin, mes enfants, pour me laisser ôler moa couvert tranquillement.
Juliette m'avait pris le bras. Nous sortîmes En me retrouvant avec elle dans ces allées, sous ces arbres, tout mon être se dilata; les vagues appréhensions que je commençais à ressentir s'évanouirent complètement. Les taillis étaient encore bien clair-semcs, les» feuilles bien maigrelettes... mais le ciel ctsit pur, l'air tiède et parfumé des senteurs des violettes naissantes; la fauvette et le pinson préludaient à leurs chansous le printemps...
— JSl'aimes-tu ? dis-je à ma fiancée.
Elle se recueillit une seconde. — Oh!... c'était pour me punir de l'avoir cliagrinée, un instant auparavant, sans doute.
— Oui, répondit-elle enfin.
Onif — On raconte de Carlin, qu'invité par de grands personnages à leur dire une historiette comique, il sut si admirablement varier l'expression de sa physionomie en répétant vingt fois de suite cette phrase : « il y avai* une fois un roi et une reine », que son auditoire, se contentant de ce début qui avait le charme, sans cesse renouvelé, d'un récit complet, se pâma de rire pendant une heure.
Les femmes ressemblent à Carlin, à l'occasion. Elles ont une façon de prononcer ce mot : ow\ qui lait que, sans que l'on soit absolument convaincu en l'entendant, on se plaît néanmoins à l'entendre.
— Tu m'aimes?
— Oui! me répéta vingt fois Juliette, sur une intonation diflérente.
Cette intonation n'était pas la bonne, mon cœur me le disait bien... mais mon oreille assurait à mon cœur qu'il s'abus lit. Et, tout en soupirant malgré moi, dans l'impossibilUé de deviner qai des deux avait raùion.
j'imposai silence à mon cœur pour ne croire qu'à mon oreille.