‹ Les mémoires d'un cabotinChapitre 37 sur 45 · XXXV . — PULCHÉRIE · texte numérisé non relu

XXXV . — PULCHÉRIE

Juliette, au moment de se séparer d'Aristide, qui s'en retournait au presbytère, lui avait promis d'aller le retrouver dans la soirée, chez le bon curé, qu'elle désirait d'ailleurs inviter à dîner pour le lendemain, en compagnie de son neveu et de Julien.

Fidèle à sa promesse, efle se présentait, vers les huit heures, chez Jacques Chambrun. Par malheur, le vieillard était plus souffrant que de coutume ce soir-là. La goutte est une maladie sans principes, qui ne tolère pas que, même dans une intention louable, on s'écarte du régime qu'elle impose. Pour fêter la bienv.^nue de son neveu, J^iCques Chambrun avait repris trois fois de la matelote marinière et vidé la moitié dune bouteille de vin de Santenaj, quand Juliette arriva; le pauvre curé, en dépit de ses efforts pour braeer lennemi, faisait de telles grimaces qu'un Druse môme eût eu pitié de lui.

— Je vous sais infiniment gré de votre gracieuseté, ipondit-il à la jeune lille, mais... aïe!... mais je crois

^u'il est prudent... aïe!... si je veux être debout pour le jour de votre noce... aïe !... que je me mette résolument jusque-là aux viandes blahches et à l'eau pure.

— Eh bien, monsieur le curé, vous ne boirez que de l'eau demain, et Ton fera tout exprès pour vous un rôti d'agneau.

— Non! non! je me connais... je ne, sais pas boire "eau et manger de l'agneau avec de.'^ gens qui boivent du

lourgogne et qui mangent du rosbeef... Aïel... remettons la partie à plus tard.. .cela vaut mieux.

Juliette s'en retourna à la ferme, accompag)»ée par Aristide; quand celui ci revint au presbvtére, sou oncle était déjà couché. Nanette conduisit le jeune homme à sa chambre. Dix heures sonnaient, à ce moment, à l'harloge de l'église. Dix heures! une heure indue au village.

— Bonsoir, monsieur Ristide, fit Nanette. Une boime nuit.

— Merci, Nanette.

La joiirnje avait été féconde en fatigues o^.eu émotions pour Aristide; après avoir rêvé quelques instants, accoudé sur la r>m)pe de sa fenêtre, il se mit au lit. Ses rêveries n'avaient d'ailleurs rien que d'agréable. En lui disant : « h, demain ! » Juliette lui «>vMt laissé prendre,

— sur les joues cette fois, — deux bons, deux longs bai- j sers Bercé par les plus riantes images, Aristide ne tarda pas à s'endormir. Il reposa paisiblement cinq heures de .suite enviion, mais comme le jour commençait à poindre, le chant d'un coq du voisinage le réveilla en sursaut. Puand on n'a pas l'habitude des ariettes matinales de ces estimables habitanis de la basse-cour, il est bien excusable de s'en sentir gêné. Désireux de reprendre son somme interrompu, Aristide se tournait et se retournait sur pa couche... mais le coq chantait encore... le coq chantait toujours... et Aristide ne parvenait pas à se rendormir. Que faire — seul, — dans un lit, quand on ne dort pas, sinon penser. Aristide se prit à récapituler tous les incidents de la journée. Je ne sais si vous êtes de mon avis, lecteur, mais je trouve que, dans le silence, le calme de la nuit, l'esprit acquiert une lucidité, une clairvoj'ance, qui lui font quelquefois défaut durant le jour. Le.-> faits et les personnes se présentent alors à lui dégagés des voiles qui les entouraient, des ombres qui les obscurcissaient. J'ai dit qu'Aristide récapitula les diverses scènes auxquelles il avait assisté depuis son arrivée à Lucy-les-Bois. Dans ces scènes où, tout naturellement, Juliette jouait le plus grand rôle, le jeune homme fut tout surpris de se voir amené à accepter aussi, comme un des principaux personnages, son frère de lait Julien...

J'abrégerai. Pour peu, — ce qui est probable, — que le lecteur ait passé par une ou plusieurs de ces insomnies qui prennent quelquefois, en se prolongeant, le caractère de révélations, il comprendra pourquoi, lorsqu'il se leva, pour s'habiller, vers les six heures, Aristide avait la tête brûlante, l'àme inquiète.

L'air du matin, en rafraîchissant son font, apaisa aussi quelqiîe peu l'agitation de son cœur. Mais le coup était porté. Une idée fixe s'était implantée dans son cerveau : Julien aimait Juliette... tout le prouvait. Était-il aimé d'elle?... c'était ce qu'il fallait absolument savoir!...

Et Aristide ferait en sorte de le savoir le jour même, au dîner, à la ferme.

Le premier acte de notre malheureux amant, piqué de cette tarentule maudite qu'on nomme la jalousie, fut de se rendre chez Sophie Gaignette, dans l'espoir d'j trouver Julien, et, tout en causant avec lui, d'es*a ver, suivant l'expression vulgaire, de lui tirer les vei s du nez.

Mais Julien n'était pas chez sa mère.

Ija bonne Sophie Gaignette, — qu'Aristide était déjà venue embra-ser le veille, — prenant pour son compte encore cette nouvelle visite, s'était écriée en voyant entrer le jeune homme :

— Tu viens déjeuner avec nous, petit?

— Non peut-être bien... avait répliqué Aristide.

Je voulais Où doue est Julien?

— Julien? Ah benl est-ce que je sais, moi !

— Il est donc levé déjà?

— Ah ben ! il y a longtemps qu'il est levé et parti.

— Parti ! Et il ne vous a pas dit où il allait ?

— Non. Il court les bois, <ans doute, comme à son habitude, tous les matins. Ha çà! c'est donc pour lui que tu venais alors, petit?... Tu voulais aller taire une partie de pêche avec mon dr gon ..hein ?...

— Oui... Non... je croyais... je pensais... Enfin... s'il est dans les bois, je le rencontrerai peut-être. Âa revoir, mère.

En sortant de la chaumière de Sophie Gaignette, Aristide avait, en efl'et. l'intention de parcourir les bois à la recherche de Julien. Au bout de quelques pa.s, il se ravi.sa : « Si Julien cUi i à la ferme ! » pensa-t-il.

Deux minutes après, Aristide entrait dans la cour de la ferme.

Juliet+e était à sa croisée où elle achevait de s'habiller aux rayons du soleil, tout en donnant ses ordres à ses serviteurs.

— Bonjour, Aristide, dit-elle gaiement. Ohl je ne suis pas visible encore, et puis j'ai les gens de la ferme à payer le dimanche matin. A neuf heures, si tu veux, reviens me chercher; nous irons ensemble à la me.sse.

— - Bien ! c'est cor voua! A neuf heures !

Et, moitié chagrin d'être ainsi renvoyé, moitié jojeux d'avoir trouvé Juliette seule, il s'éloigna. Et, en s'éloignant, il se disait:

— Je suis fou !... En admettant même qu'il l'aime, luî^ pourquoi l'aimerait-elle, elle? Je suis foui

Exact au rendez-vous. Aristide accourait, à neuf heures sonnantes, prendre Juliette, pour la conduire à l'église, et, assis aux côtés de sa future, dans cette humble maison de Dieu dont il avait été jadis le candide serviteur, le comédien, joignant sa prière ferA^ente à celle de ce vienx prêtre qui l'appelait son fils, oublia, quelques instants, que le bonheur n'est plus de ce monde, et que les plus chères espérances, qu'on a caressées durant des années, se brisent souvent, en une minute, contre une triste réalité.

Julien n'assistait pas à la messe, et cette circonstance ne contribua pas peu à ramener la confiance dans l'esprit d'Arisiide. Puisque le soldat ne profitait pas, pour voir la jeune fille, d'une occasion que tout amoureux n'eût certes pas laissé échapper, c'était donc qu'il n'était pas amoureux I

Ce jour-là, au rebours de la veille, si Aristide dînait à la ferme, il devait déjeuner au presbytère. Malgré tout le chagrin qu'il éprouvait à se séparer de sa future, il la quitta donc au sortir de l'église.

— Quand nous reverrons-nous ? lui dit-il. Elle le regarda en souriant.

— Mais quand tu voudras.

— Si nous allions nous promener un peu dans la journée?

— SoitI allons nous promener. Je ne demande pas mieux.

Malheureusement, dans l'après-midi, lorsque Aristide, sortant du presbytère, se dirigea vers la demeure de Juliette, quelques gouttes d'eau commençaient à tomber.

— Bah! nous resterons à causer à la maison, pensa-t-il, pour se consoler de cette mésaventure.

Il n'était plus qu'à quelques pas du seuil de la ferme ; une voix prononça soudain son nom derrière lui. C'était la voix de Julien.

Aristide se retourna.

— Ah!... c'est toi! fit-il d'un ton sec, tu viens aussi chez Juliette?

— Oui.

— Mais c'est que... il n'est pas encore l'heure de dîner, et nous avions projeté, Juliette et moi... d'aller faire un tour aux environs.

— Eh bien! sois tranquille... ma visite ne sera pas longue... vous pourrez faire votre promenade quand il vous plaira!... Seulement, tu conçois... comme il m'est impossible de me rendre tantôt à° l'invitation de mademoiselle Juliette... parce que je dois partir à quatre heures...

— Hein! Tu pars? Tu pars à quatre heures? Aujourd'hui?

— Oui. J'ai rencontré chez Bonnefon, un camarade du régiment, en congé comme moi. Il m'a proposé d'aller passer avec lui, à Vermenton, les quatre à cinq jours de liberté qui nous restent, et...

— Et... je conçois très-bien... et comme tu comptes t'amuser davantage à Vermenton qu'ici, tu es obligé, pour suivre ton camarade, de renoncer au plaisir de dîner avec nous I Mais c'est tout simple ! Entre, entre donc. Tu vas conter cela à Juliette, et elle ne s'en fâchera pas, c'est évident.

Aussi gracieux, maintenant, qu'il était rogue et désagréable tout à l'heure, Aristide poussait doucement Julien devant lui.

Les deux hommes entrèrent dans la salle basse où se trouvaient Juliette et Pulchérie; celle-ci occupée d'un ouvrage de broderie ; celle-là de son tricot,

Juliette, à la vue de son futur en compagnie du soldat, n'avait pu retenir un mouvement de surprise. Cette surprise redoubla en remarquant l'air de satisfaction empreint sur les traits de l'un, et 1^ contenance embarrassée de l'autre.

— Tiens ! tiens I fit Pulchérie, qui, pour n'être pas moins étonnée que Juliette, le laissait cependant beaucoup moins paraître; nos deux dîneurs, déjà!... C'est aimable, ça !

— Ah bien, oui! vos dîneurs ! repartit Aristide d'un accent de commisération hypocrite. Un de vos dîneurs, pas davantage, puisque ce pauvre Julien vient nous annoncer qu'il ne peut pas être des nôtres ce soir.

— Comment? s'écria Juliette, il est vrai, Julien, voua ne restez pas avec nous ?

Le soldat secoua la tête, et, sans regarder son interlocutrice :

— Mon Dieu! non, mademoiselle, répliqua-t-il en tournant et retournant son bonnet de police entre ses doigts; il ne faut pas m'en vouloir... mais je n'avais pas songé... en acceptant hier votre aimable invitation... c'est-à-dire qu'alors je ne savais pas... enfin... comme je l'ai dit à Ristide... j'ai rencontré... tout à l'heure... chez Bonnefon . . un camarade de mon escadron... il m'a ofl'ert d'aller finir mon congé avec lui à Vermenton... et...

— Et... vous avez accepté ?

— J'ai accepté, oui, mademoiselle... parce que. ..

T- C'est bien !... je ne vous demande pas vos motifs, Julien, quoiqu'il me semble que, puisque vous nous aviez promis cette journée, vous pouviez bien nous la donner...

Enfin... alors... ce sont vos adieux que vous venez nous faire?

— Oui, mademoiselle Juliette... ce sont... mes adieux, mes adieux pour toujours... car, je ne crois pas que je revienne jamais au pays...

— Eh bien, adieu, monsieur Julien.. ..^e vous souhaite... beaucoup de bonheur... d'avancement...

— Et moi pareillement, mademoiselle... c'est-à-dire... je vous souhaite d'être bien heureuse aussi.

Adieu, Pulchérie; adieu, Ristide.

Le soldat tendait la main au comédien.

Mais le comédien ne prit pas cette main qu'on lui offrait.

C'est que, depuis un instant, toute la joie, ressentie à la nouvelle du départ précipité de son frère de lait, avait fait place, en lui, à une angoisse profonde, provoquée par ce qui se passait sous ses yeux.

Oh ! il n'y avait plus à douter maintenant ! Le trouble et la pâleur de Juliette en parlant au soldat, tout, jusqu'à l'altération de sa voix, révélait la vérité, et une vérité accablante : Elle aimait Julien !

Et Julien! qui eût pu s'abuser sur ses sentiments après l'avoir examiné seulement une seconde ! Plus maître de lui, pourtant, que la jeune fille, il avait su revêtir ses traits d'une expression de calme, presque d'insouciance, mais, dans son regard souriant, il y avait des larmes... Aristide les devinait...

Un moment de lourd silenoe s'écoula. Chacun des acteurs de cette scène demeurait cloué en place. Pulchérie, elle-même, comme subjuguée par le danger de la situation, se contentait de promener son regard de l'un à l'autre des deux hommes... et des deux hommes à Juliette.

Tout à coup, Julien bondit vers la porte, et, s'adressant à Juliette:

— Adieu! cria-t-il, adieu, mademoiselle!

Et il s'élança au dehors.

Mais, avant qu'il n'eût disparu, il avait pu entendre un sanglot jaillir de la poitrine de la jeune fille. Et ce sanglot, Aristide l'entendit aussi, lui ! Une sorte de rage folle s'empara alors du comédien.

— Ah ! ah ! fit-il en ricanant, mais c'est superbe, vraiment!... C'est magnifique !... On pleure lorsque M. Julien s'en val... Ah! ah!... On pleure !... Et moi, c'est tout au plus si, lorsque je suis arrivé, on a eu un sourire & me donner !...

Ah ça 1 mais c'est une plaisanterie, je pense ! Et quel est mon rôle dans cette maison; il serait temps enfin de me le dire ! Assez de mensonges, assez d'infamies 1

LES MÉMOIRES b'C.V CAliOTIN'.

Cï

Qui donc aimez-vous, de Julien ou de moi, répondez, répondez, Juliette, je le veux!... Je le veux!...

Dans son délire, Aristide, marchant sur Juliette, l'œil étincelant, les pommettes en feu, était effrayant à voir.

Juliette recula devant lui...

— Pulchérie!... Pulchérie! murmura-t-elle.

Pulchérie n'avait pas attendu cet appel pour se précipiter Vers la jeune fille; elle l'emporta plutôt qu'elle ne l'entraîna, du côté d'une porte faisant face à celle de la cour, et, lui montrant l'escalier qui conduisait à sa chambre :

— Allez-vous-en, mamzelle, cria-t-elle, allez- vous-en!... Et ne craignez rien! M Ristide n'ira pas vous chercher là-haut, et je nie charge de lui répondre pour vous, moi, et comme il faut!

Honteux de lui-même, Aristide, en voyant s'enfuir Juliette, était tombé accablé sur une chaise.

— Causons peu et causons bien, maintenant ! fît Pulchérie en revenant se placer, les bras croisés, devant le jeune homme.

— Causons, de quoi? balbutia Aristide. J'ai eu tort de m'emporter .. je le reconnais, mais...

— Mais... vous avez eu tort, en effet, de crier, monsieur Ristide... quoique ça ne m'ait pas fait peur, à moi... oh! non!... car si vous aviez eu le malheur de toucher mademoiselle Juliette seulement du bout du doigl... je. vous aurais brisé en deux!... Oh !. .. vous ne pèseriez pas lourd avec moi, en pareil cas, voyezvous!... Mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit... Mamzelle Juliette n'est pins là .. je vous ai dit que nous allions causer... causons... si vous ne me comprenez pas, je vais me faire comprendre, et tout de suite !

Eh bien, oui, là, mamzelle Juliette aime M. Julien et M. Julien •me mamzelle JuUette.

— Hein! Et tu oses...

— J'ose vous dire ce qui est... ce que vous avez deviné... dès !r premier moment que vous êtes arrivé... Après?

— Ainsi Juliette me trompait en m'assurant hier... ce matin... qu'elle était toujours prête à m'épouser.

— Mais non, mamzelle Juliette ne vous trompait pas !,.. Elle était de bonne foi en vous assurant ça!...

— De bonne foi?

— Sans doute... puisqu'alore elle ne s'était pas encore avoué, à elle-même, qu'elle mourrait si elle ne voyait plus Julien!

— Qu'elle mourrait! Ohl...

— Écoutez, monsieur Ristide, interrompit gravement Pulchérie, nous bavarderions comme ça tous deux pendant deux heures que ça ne servirait à rien. Si vous le permettez, je vais tâcher de vous expliquer ce qui s'est passé... vous me répondrez, et nous tâcherons de nous entendre ensuite.

D'abord, mon pauvre monsieur Ristide, vous qui avez beaucoup la et vu, vous devez savoir, n'est-ce pas, que l'amour ne se commande pas.

— Mais Julie te m'aimait encore, comme autrefois, il y a un an, lorsque je suis venu ici I

— En effet, il y a un an, elle vous aimait encore... comme autrefois... mais, il y a trois semaines, lorsqu'elle allait à Paris VOL.S voir, elle commençait déjà à moins vous aimer... et, en revenant de Paris, elle ne vous aimait plus du tout,

— Plus du tout! Et pourquoi?

— Parce qu'en revenant de Paris, elle avait compris la différence qui existe entre un brave garçon... qui porte un bel uniforme et une fière moustache, qui a vu le feu du canon... et un... un acteur qui passe sa vie à mettre une periuqae sur sa tète... des costumes de paillasse sur son dos... et qui... pour faire rire le monde, se retrousse le nez avec un fil en débitant un las de sottises à faire trembler les honnêtes gens I

Aristide poussa un gémissement.

— Oui, oui, dit-il, je l'avais bien compris! J'ai déplu à Juliette, au théâtre. Mais, tu le reconnais toi-même, Pulchérie, lorsque Juliette vint à Paris... elle avait déjà revu Julien...

— Elle l'avait revu depuis quinze jours à peu près.

— Enfin !... Ils s'étaieat dit, sans doute, déjà, tous deux, qu'ils 9'aimaieatlM»

— Hein! Et comment auraient-ils pu se dire qu'ils s'aimaient, puisqu'ils ne s'en doutaient pas eux-mêmes ! Non ! non!... Il ne faut pas non plus en mettre plus qu'il n'y en a, monsieur Ristide? Votre fière de lait est aussi honnête garçon que mamzelle Juliette est honnête lille ; il savait que vous étiez .son futur, à elle... elle vous avait donné sa parole de vous épouser... Avant comme après le voyage à Paris, mamzelle Juliette et Julien n'ont donc jamai» prononcé... entre eux... un seul mot qu'ils ne dussent pas pronon cer. Et il en eût été autrement que j'aurais été la première, lorsque vous êtes arrivé, à vous crier : « Allez-vous-en! » Mais, que voulez-vous !... Est-ce leur faute à ces pauvres enfants si, à force de se voir tous les jours, \h ont fini par ne plus pouvoir se passer l'un de l'autre?... Est-ce leur faute si, au moment de se séparer à jamais, cha''un d'eux a senti son cœur se déchirer? Tenez, monsieur Ristide. .. Oh! je sais bien que cela est cruel!... mais, après ce qui vient de se pas.sor, voilà ce que je ferais, moi, à votre place, plutôt que de rendre mamzelle Juliette malheureuse en la forçant à m'épouser : je lui rendrais .sa parole... sa liberté ..

— Pour qu'elle en profitât pour rappeler Julien et lui donner sa m;iin, n'est-ce pas? Non ! non !... je ne ferai pas cela!... Je ne ferai pas cela !... Juliette est à moi... elle m'a juré d'être ma femme... Je lui ai donné pins do preuves de tendresse et de dévouement quene lui en donnera jamais ce misérable soldat... que je hais!... que j'exècre !... Je n'abandonnerai pas mes droits sur elle... je ne veux pas les abandonner!... Juliette m'a trouvé laid et ridicule dans mou métier de comédien... ce métier que je n'ai accepté que pour me faire riche plus vite et lui donner la fortune que je gagnerais... Eli bien ! je renoncerai au théâtre... je cher- ^iierai une autre profession... mais Juliette sera ma femme... ou je me tuerai plutôt, après avoir tué Julien !

Aristide, dans le dernier paroxysme du désespoir, s'était levé et arpentait la salle à grands pas...

Soudain, il revint vers Pulchérie, et lui touchant l'épaule d'ime main tremblante :

— Pour commencer, reprit-il, tu vas aller chercher Juliette... lui dire qu'il faut absolument que je lui parle.

Pulchérie secoua la tète.

— Je n'irai pas chercher mamzelle Juliette, répondit-ellei

— Pourquoi ?

— Parce que je ne le veux pas!

— Tu ne le veux pas !

— Non !... non I Je ne veux pas l'exposer à une seconde scène comme celle de tout à l'heure!... Je l'aime aussi, moi, mamzelle Juliette... Je l'aime. . plus que vous ne l'aimez, peut-être!

Un éclat de rire amer s'échappa des lèvres d'Aristide.

— Vous en doutez ? reprit Pulchérie.

— Oui, repartit le jeune homme, et je trouve, en fin de compte, que, pour une servante, tu te mêles un peu trop de ce qui ne te regarde pas, ma chère!... Encore une fois, veux-tu aller ch rcher Juliette... lui dire que je l'attends ici... que je la conjure de venir me parler?

— Non.

— Eh bien !...

Aristide courait vers la porte vers laquelle sa future avait disparu ; mais, plus prompte que lui, la paysanne s'était déjà placée devant cette porte.

— Ah ! s'écria Aristide, dccidcmrnt, tout le monde est contre moi ici, à ce qu'il paraît ! Jusqu'aux servantes !

— Monsieur Ristide, dit Pulchérie d'une voix dont l'expression était si solennelle que, malgré lui, le comédic^.i en fut frappé, voulez vous m'écouter encore une minute... et vous saurez pourquoi une servante... comme moi... a le droit, à l'occasion, de parler haut.

Vous êtes un honnête homme, monsieur Ristide. Ce que je n'ai dit à personne en ce monde... pas même à votre digne cncle... je vous le dirai, à vois. Cette confession que je n'ai pas osé faire au vieux prèire. je vous la ferai à vous...

Juliette est ma fille.

— Ta fille ! réiiéta Aristide au comble de la surprise.

— Oui, reprit Pulchérie. Juliette est ma fille. Vous tous rappelez, D'e^-ce pas, commeat, uo Boir de veillée, Il y a dix-oeuf

Gâ

LES MliiMÔlRES D'UN CABOTIN.

ans do cola ou liou\a, à ki puiiu lie cette ferme, un pauvre enfant conclié sur 1.» neige Eh bien, h mère qui avait déposé son enfant à celte porte, c'était moi, qui voulais, en donnant ma fille à ma.htrae Catli-rine Dodet, mo punir... éternellement... d'avoir été une miséraWe qui l'avait trompée... en lui volant les caresses de son mari.

— Les caresses de son mari !... Alors... le père de Juliette...

— Le père de Juliette était Jules Dodet... le fermier. Jules Dodet... qui mourut sans savoir même que la malheureuse et laide créature... pour laquelle il s'était laissé aller... un moment... à oublier ses devoirs... portait dans son sein le fruit de son crime.

Et mainledant, monsieur Ristide, pensez-vous encore que je n'aie pas le droit de me placer entre Juliette et le malheur ? Pensez- vous que celle qui a accepté... en réparation d'une faute... qu'elle n'avait pas cherchée d'ailleurs, Dieu lui en est témoin ! — de n'è'.re jamais qu'une étrangère... une domestique, pour sa fille... pensez-vous que celle-là doive être repoussée par vous lorsqu'elle vou.s dit :

« Vous pleurerez beaucoup vous pleurerez longtemps, je

le sais, en renonçant à devenir le mari de Juliette. Mais ne

vaut-il pa^ mieux pleurer seul.... toute sa vie que de

pleurera deux! » Je vous ai donné l'exemple du sacrifice,

monsieur Ristide. . un sacrifice plus terrible que ne saurait être celui que vous accei ferez en renonçant à appeler Juliette votre femme; — je ne l'ai jamais appelée... je ne l'appellerai jamais ma lille, moi !.... Aurez vous moins de courage que n'en a eu une mère — réiioudez !...

Aristide se taisait, mais de grosses larmes rouhient le long de son visage : dès larmes d'admiration pour l'héroïque conduite de la servante; des larmes de douleur, de désespoir, pour sa propre misère à lui !

Enfin il lendit la main à Pulchérie, et, d'un ton à peine distinct :

— Tu as raison, dit-il. Mieux vaut qu'un seul meure! Va dire à Juliette que je lui rends sa parole; adieu l

Et il s'enfuit.

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