XXXVII. — DIEU
Aristide arriva pâle et défait chez son oncle.
Le curé était dans sa chambre, fumant la belle pipe que son neveu lui avait apportée la veille. A l'aspect du jeune homme, les traits décomposés, la démarche chancelante :
— Qu'y a t-ii tlonc, petit? s'écria-t il d une voix inquiète. Aristide n'attendait que ces mots pour se jeter aux genoux du
vieillard et lui raconter tout ce qui venait de se passer.
Le digne prêtre écouta tristement le récit à chaque phrase interrompu par leà laimes du jeune homme; puis, lorsqu'il eut achevé :
— Tu es malheureux, bien malheureux, il est vrai, mon ami, dit-il, mais lu as la conscience pour toi... et le sacrilice de Pulchérie... sacrifice que j'avais deviné dès longtemps, q\ioi qu'elle ail pu croire... t'esi une preuve qu'il en coûte moins qu'on ne peuit de se dévouer., fùl-ce aux dépens de son propre bonheur... au bonheur de ceux qu'on aime!
Mais que vas-tu faire, à présent? Retourner à Paris, sans doute, et lâcher d'y oublier, dans les joies de ton mélier, les tourmi nts de ton amour?
Aristide secoua la tète.
N — J« ne rentrerai j imais au théâtre, dit-il. )|-— Ah !... Et. . que deviendras-lu donc, alors?
— Ce que je deviendrai !...
^ristido regardait, a la dérobée, une paire de pistolets d'ar- (, — derniers vestiges des jours de gloire du lieutenant de ra.>siers, — appenuue à la muraille, près du lit du cure, /acques i.hambrun lut dans ce regard, et il tressaillit.
— Tu veux mourir, Aristide ? repnl-il.
— Oui, murmura k cuiuédieu, je... je voudrais mourir. Le
monde est dé.sert pour moi, dès aujourd'hui... pourquoi ne l'abandonnerais-je pas ?
— Par le suicide, n'est-ce pas? Par le plus lâche et le pîusiî mépri able des crimes !
Allons donc ! tu e> fou, Aristide, tu es fou ! Ce n'e.st paqui paries en ce mument, c'est ton désespoir I
Mourir... parce qu'on n'est plus aimé!... Mourir... p; <■ qu'une femme vous échappe !
Mais n'y a t-il pas d'auties personnes à aimer pour toi cette terre?... — Sans me compter... je suis ïi vieux ! — > .< a-t-il pas d'autres bonheurs que celai que tu pouvais atteii-iic en épousant Juliette ?
Ecoute...
Le vieux pfêtre serrait le jeune nomme contre son sein.
— Ecoule, conlinua-t-il, écoute ce cœur qui bat à ton oreille. Que te dit-il? Que Dieu, ivy.rqn'on l'invoque sincèrement, est toujours prêt, dans sa générosité sans Itornes, à éteindre les douleurs les plus cruelle.s, à cicatriser les blessures les plus profondes !
— Dieu ! répéta Aristide dont les yeux s'illuminèrent d'une douce flamme.
— Tu as passé tes premiers jours dans ce presbytère, enfant, poursuivit Jacques Chambrun, pourquoi n'y renirerais-tu pas, homme, pour y mourir vieillard?...
— Ah ! .. mon oncle !... Je vous comprends! s'écria Aristide. Oui! ouil c'est Dieu qui me parle par votre bouche!... Je vous comprends, vous dis je La paix et l'oubli sont ici !... J y resterai... j'y resterai to 'jours... au service Je Dieu!... Celte âme, doaietle n'a pas voulu, je la donnerai a tous!...
Aristide n'acheva pas; les sanglots rétouffaienl...
Mais ces sanglots n'avaient rien d'amtr maintenant... ce notaient plus ceux de l'amanl q i regrette .
C'étaient ceux de l'homme qui se prosterne, en la bénissant, devant l'inefTable bonté de Dieu.