‹ Les mémoires d'un cabotinChapitre 4 sur 45 · IIL — LE DIRECTEUR ET SON PENSIONNAIRE · texte numérisé non relu

IIL — LE DIRECTEUR ET SON PENSIONNAIRE

M. Talphary n'avait pas achevé de prononcer ce S)txf0<:^, qu'un homme, auquel personne n'avait fait attention, caché qu'il était dans un coin du café, quitta brusquement la table où il buvait un grog, et, se précipitant vers ie pharmacien, lui cria d'une voix, — palpitante d'émotion :

— Merci, monsieur! Oh! merci! c'est d'un noble cœur ce que vous venez de dire là !... Comme homme, je vous admire, monsieur ! Comme conseiller municipal, je dépose à vos pieds le témoignage de ma vénération et da ma reconnaissance !

A cet incident, npu moins extraordinaire qu'inattendu, chacun était resté ébahi dans le café du Grenadier de France. M. Talphary lui-même, quoique évidemment flatté des paroles bien senties qui venaient de lui être adressées, paraissait partager la surprise générale.

— Pardon, monsieur, dit-il en saluant gracieusement l'étranger, — immobile en face de lui, dans l'attitude d'un ambassadeur présentant ses lettres de créance à un souverain, — pardon ! mais à qui avons-nous l'avantage de parler, s'il vous plaît?

A qui ! reprit l'inconnu, qui pivota lentement sur

lui-même pour s'incliner devant tous. Eh ! ne l'aveii-vous pas deviné, messieurs! Dorgeval, directeur de la troupe qui se prépare à mériter, demain, votre honorable approbation. Dorgeval, qui bénit le ciel de lui avoir dicté

la pensée d'entrer dans ce café où il lui a été donné

d'apprendre que, si l'amour des beaux;;art8 et la bien-

LES MEMUlltL.S li LiN CABOTJN

veillance envers les artistes étaient bannis du reste de la terre, on les retrouverait parmi l'élite des habiunts de Veruieiiton,

En apprenant à qui elle avait affaire, l'élite des habitants de Vermenton rendit, en masse, à Dorgeval, les saluts dont il l'accablait. L'extérieur de Dorgeval s'alliait d'ailleurs parfaitement avec les formes courioises de son langage ; il était vêtu d'une façon presque luxueuse : habit noir, recouvert d'un élégant pardessus noisette ; bottes vernies ; chaîned'oran gilet; beutons ciselés à la chemise; chevalière au doigt; épingle en rubis à la cravate. A Paris, cette toilette eût semblé d'un goût contestahle ; à Vermenton, elle devait paraître splendide ; mieux encore, elle devait inspirer l'estime et la confiance. Impoisible qu'un directeur si bien mis ne fût pas un directeur heureux et habile.

M. Talphary reprit la parole au nom de ses concitoyens.

— Monsieur Dorgeval, dit-il. avec une dignité qui n'excluait point la grâce, nous sommes ravis, ces messieurs et moi, d'avoir pu, sans nous en douter, vous autoriser il ne pas regretter de vous être arrêté dans notre ville. Et combien de représentations nous dounerez-vous, je vous prie?

— Trois... si vous le permefiez, messieurs.

— Comment! si nous le permettons!... s'écrièrent d'une seule voix, — y compris M. Pipault, repentant, — tous les Vermentonnais.

— Et ce n'est même pas assez de trois! ajouta M. Roblot. Il faut nous consacrer quelques soirées de plus, monsieur Dorgeval?

— Sans dou^e ! fit M. Mitaine. C'est demain jeudi, restez-nous jusqu'à jeudi prochain.

Dorgeval secoua mélancoliquement la tête.

— Désolé de vous refuser, messieurs, mais nous sommes attendus mardi prochain à Saint-Brice.

— Bah ! ISaint-Brice attendra !

— S'il ne dépendait que de moi, certainemoiii, je ne résisterais pas à d'aussi touchantes instances... mais...

— Mais, n'êtes-vous pas le maître? dit M. Thapuc, l'huissier. S'il vous plaît de rester quelques jours u ; plus ou de moins dans une ville, n'avez-vous pas pleins pouvoirs?

La physionomie de Dorgeval devint sévère, presque solennelle.

— 11 est vrai, reprit-il, d'ordinaire, un directeur de troupe est seul arbitre des destinées de ses artistes. Mais, ma position, à moi, messieurs, est exceptionnelle. Et Dieu me préserve de me plaindre d'une raison d'être à laquelle je devrai, sans doute, de me retirer... avant trois ans... des affaires, avec deux ou trois cent mille fraues en portefeuille.

Je m'explique, messieurs. J'ai pour premier sujet le célèbre Rosabelle... Vous avez entendu parler, je pense, du célèbre Rosabelle?... Depuis deux ans bientôt, tous les journaux de la France et de l'étranger retentissent du bruit de ses succès!... Oh ! c'est que ce n'est pas un comédien comme un autre, celui-là! Ohl non !... Si j'osais me permettre cette comparaison... — et pourquoi ne me la permettrais-je pas au milieu de gens intelligents?... — je dirais que Rosabelle est le Napoléon du théâtre!.,. Le drame, le grand opéra, l'opéra comique, la comédie, le vaudeville, la pantomime, il joue tout, cet excellent artiste et il joue tout de façon à faire crever de dépit

ses rivaux. Il n'y a pas encore quinze jours, tenez, un matin, à Auxerre, nous déjeunions, Rosabelle et moi, lorsque son domestique lui remit quatre lettres de Paris. . . Devinez ce que contenaient ces quatre lettres, messieurs?

Quatre engagements en blanc l'un pour l'Académie

royale de musique, l'autre pour la Comédie-Française, le troisième pour le Gymnase dramatique, et le quatrième pour les Funambules ! . . .

Mais, me direz-vous, comment se peut-il faire qu'un homme qui n'a qu'à griffonner son nom au bas d'un papier pour gagner des sommes incalculables dans la capitale, préfère courir la province?... — ce qui n'est ni

moins lucratif ni moins flatteur, peut-être, quand on a le génie de Rosabelle..,. mai.s ce qui est à coup sûr plu# fatigant ! D'un mot je vai.s repondre & votre curiosité bien légitime à ce sujet, messieurs.

ICosaDelle a quarante mille livres de rentes. Il joue la comédie pour sou agrément. Les voyages lui ^ont agréables ; ils lui sont même utiles comme hygiène, ainsi qu'à t*a femme ; — car Rosabelle esv marié, ine.^sieurs, bien

marié et sa femme et sa belie-mere sont elles-mêmes

des artist.^s hors ligne ; — vous en jugerez demain. — Bref, sacrifiant l'intérêt de sa gloire et de sa i;riune au soin de ses plaisirs, Rosabelle, satistait, d'ailleurs, de ce qs'il possède comme bien-être et de ee qu'il rocueillH chaque jour comme succès, Rosabelle a juré de ne s'engager à Paris que lorsqu'il aurait parcouru, non-'-.'uiemeritla France, mais i'Kurope tout enti-re.

Vous savez tout, messieurs. Compienez-vous maintenant pourquoi le respect et la reconuais.sance me défendent de prendre une décision avant d'avoir consulté Rosabelle? Pourquoi, tout directeur que je suis, lorîHiue le célèbre Rosabelle a dit : «Je veux..,, » il ne me restt? qu'à m'incliner?

Dorgeval s'était arrêté... et un murmure de stupéfaction, presque d'admiration, couronna son discours. Seul.-i, MM. Saget et Chapus échangèrent, à la dérobée, un sourire ironique. Les deux clercs avaient de la peine à avaler l'histoire de ce comédien grand seigneur courant la province par amour de l'air pur et du paysage.

En ce moment, la porte du café s'ouvrit. Un homme entra.

— C'est lui ! dit à demi-voix Dorgeval aux Vermentonnais ; c'est lui. Pas un mol de mes bavardages, de grâce, messieursl il m'en voudrait à la mort!

Rosabelle, — mon père avait adopté ce nom, à son départ pour la province, en remplacement de celui dft Quinard, trop vulgaire à son sens ; — Rosabelle était mis avec une certaine élégance ; cependant sa toilette était loin de rivaliser, comme luxe, avec celle de Dorgeval. Du beau linge, des vêtements de drap tin, mais, sauf une fine chaîne de montre, point de bijoux. Il semblait qu'il eût voulu laisser à son directeur la tâche d'éblouir. Il avait retiré son chapeau, en franchissant le seuil ûu café, et s'avançait vers Dorgeval, qui s'était levé ; — action que, par un mouvement instinctif de déférence, chacun avait imitée. — En se voyant le point de mire de tous les regards, Rosabelle, — un peu de timidité ne

messied pas à un grand homme, — s'arrêta et baissa

les yeux.

— Approchez !... mais approchez donc, monsieur Rosabelle ! s'écria M. Talphary ; M. Dorgeval vient de nous parler de vous en des termes qui ne peuvent que nous donner le plus vif désir de faire votre connaissance.

— Assurément ! exclama la foule.

Rosabelle salua jusqu'à terre.

— Trop bons, mille fois trop bons, messieurs, répliqua-t-il; mais M. Dorjeval me permettra de lui dire qu'il a eu tort de vous entretenir de ma chétive personnalité. Il n'ignore pas que, par principes, je suis ennemi de tout ce qui ressemble à de la réclame !..,

Dorgeval balbutiait quelques excuses.

— Allons! dit M. Robloi, mais la réclame n'a rien h voir ici, cher monsieur, er ; '^' vous qui seri.^z coupable de vous fâcher de ce (lue vonv' urecteur ait été amené,,, tout naturellement... à nous renseigaer sur vos mentes. D'ailleurs, bous ne sommes point dos Hurons, des usages, et nous n'avons pas besoin qu'on nous aignilloine pour rendre hommage à qui de droit. Monsieur Rosabelle. venez donc vous asseoir près de nous, et,s,^.!is cérémonie, acceptez quelque chose. — Holà, Joseph, du café pour M. Rosabelle ,

— Oui, oui, répétèrent en chœur les Vermentonnais, asseyez-vous, monsieur Rosabelle; prenez quelque chose, monsieur Rosabelle. Joseph! du café... un grog... un petit verre de vieille à M. Rosabelle.

Poussé, pressé, attiré, Rosabelle t<>mba. \f^ main «or son cœur, s»^ '*ne chaise.

>■ — Eh bien! soit, messieurs, s*écria-t-il ; certes, lors- ' que vous daignez me témoigner une si flatteuse sympathie, j'aurais mauvaise grâce à ne m'y point montrer sensible; mais, pour me prouver que ce n'est pas seulement iau comédien, mais à l'homme que vous tendez si frater- Jnellement la main..., j'oserai réclamer de vous une suprême faveur.

Joseph, le premier et unique garçon du café du Grenadier de France, était à cet instant près du comédien.

— Mon ami, lui dit Rosabelle en lui frappant sur l'épaule, vous avez du vin de Champagne dans votre cave, j'espère?

— Comment donc! repartit, pour son garçon, la maîtresse de l'établissement qui, de son comptoir, suivait curieusement toutes les péripéties de cette scène, mais oui, monsieur, nous avons du vin de Champagne, et du meilleur!

— Kh bien! madame, veuillez nous en faire monter une demi-douzaine de bouteilles. Ces messieurs me font l'honneur de trinquer avec moi au succès de ma représentation de demain.

Un hurrah formidable accueillit Tordre de Rosabelle. Du Champagne!... Il payait du Champagne! Mais ce comédien n'était pas un comédien décidément, c'était un prince déguisé!... MM. Saget et Chapus eux-mêmes, nonobstant leurs tendances au scepticisme, ne purent contenir leur enthousiasme en voyant Joseph remonter de la cave chargé de six attrayantes bouteilles. Et notez que, lorsque ces six-là eurent été absorbées, Rosabelle en demanda six autres, et qu'api'ès le vin de Champagne, il commanda un punch... un punch monstre... au rhum de la Jamaïque!... A onze heures, — heure réglementaire de la fermeture du café, — quand les comédiens se séparèrent des Vermentonnais, ce fut une pluie d'embrassades, une averse de poignées de main, un déluge de protestations. M. Lavollée, — un flotteur, — qui avait le vin tendre, — tutoyait Dorgeval. M. Pipault, — l'épicier, — qui avait le vin larmoyant, — sanglotait en demandant pardon à Rosabelle de l'avoir méconnu. MM. Saget et Chapus voulaient porter l'amphitryon en triomphe jusqu'à son auberge. Quant à MM. Talphary, Mitaine et Roblot, ils ne parlaient de rien moins que de s'attacher la troupe Dorgeval par des liens indissolubles en faisant élever, par souscription, sur la grand'place de Vermenton, un théâtre qui enfoncerait, comme richesse d'ornements et comme majesté d'architecture, la salle de l'Académie royale de musique de Paris...

D'après ce qui précède, est-il nécessaire de vous dire que le théâtre de Vermenton était comble, le lendemain, et que, lorsque mon père entra en scène, la salle faillit crouler sous les bravos. Il lui en coûtait environ 90 francs; mais l'histoire de ses largesses au café du Grenadier de France avait couru la ville depuis le matin, et ceux-ci, par reconnaissance des libations de la veille, ceux-là dans l'espoir peut-être qu'il leur était réservé quelque surprise du même genre après la représentation, tous étaient venus acclamer ce comédien-gentilhomme, qui offrait douze bouteilles de vin de Champagne, — comme une simple bouteille de bière, — à des gens qu'il voyait pour la première fois.

Encore si, profitant des bénéfices de sa générosité, mon père avait été assez sage pour exiger de Dorgeval, — à qui ses façons particulières de s'apprêter des succès faisaient réellement gagner beaucoup d'argent, — des appointements à la hauteur des services qu'il ftii rendait! Mais point. Je vous l'ai dit : à cette époque, mon père roulait sur l'or; il se souciait bie« de quelques centaines de francs de plus ou de moins que lui eiàt données son directeur.

Ah ! un dernirr mot avant de clore ce chapitre : le mot d'un fait qui, sans cette explication, resterait peut-être pour vous à l'état d'énigme.

Car, enfin, il n'est guère naturel, n'est-ce pas, qu'un apothicaire bourguignon professe h un degré si exagéré l'amour du théâtre?

M. Talphary, lorsqu'il prononçait «on splétidide plai-

doyer à rencontre des Vermentonnais rebelles aux jouissances des beaux-arts, avait en poche une loge, pour lui et sa famille, que Dorgeval s'était préalablement permis d'aller lui offrir dans sa boutique.

Pour une loge de quaire places, M. Talphary, — un conseiller municipal qui avait chassé Charles X, — était devenu le compère de comédiens. Proh pudor /

IV, — LA MÈRE ET l'eNFANT SE PORTENT BIEN.

Le Dépit amoureux avait été enlevé, c'est le mot, ce soir-là, par mon père, qui jouait Gros-René, Dorgevalj Eraste, madame Brigaudin, Marinette^ et une jeune première, nommée Marie Boujou, à qui ma mère, — obligée de se ménager, — avait cédé son rôle de LucUe, se réservant pour celui de Rose d'amour^ du Petit Chaperon rouge .

Et pourquoi ma mère était-elle obligée de se ménager le 22 avril 183...? Le lecteur le comprendra, je pense, en se rappelant que j'ai eu l'honneur de lui dire que je suis né le 22 oudit mois de la susdite année.

Cependant, madame Rosabelle, en coiffant le chapeau de Rose d'amour pour se présenter bientôt devant le public vermentonnais, était loin de se croire si proche d'un grand acte. — S'il y a ombre de jeu de mot dans cette phrase, je n'y suis pour rien d'intention. — Plusieurs fois, il est vrai, dans la matinée, elle s'était sentie prise d'un malaise étrange; mais, attribuant ce malaise aux suites de la fatigue du voyage, elle s'était gardée d'en parler à son mari, de peur de l'inquiéter sur le sort d'une représentation pour la réussite de laquelle il avait tant fait sauter de bouchons la veille.

Rosabelle, son changement de costume terminé, — il jouait le comte Royer, dans l'œuvre de Boïeldieu, — s'était dirigé vers la loge de sa femme. Madame Brigaudin, — toujours en Marinette; elle eût volontiers passé sa vie en Marinette, — était déjà près d'Amélie, à laquelle elle racontait comnle quoi on avait failli la rappeler.

Tout à coup, madame Rosabelle, — qui paraissait prêter une attention religieuse au récit de sa mère, — poussa un cri aigu.

— Qu'est-ce donc, Amélie? dit Rosabelle en voyant la jeune femme tomber, en chancelant, sur un siège.

— Tu t'es piquée? dit madame Brigaudin.

Madame Rosabelle invita, du geste, son mari et sa mère à attendre qu'elle pût leur répondre.

Enfin son visage, devenu une seconde affreusement pâle, se rasséréna; sa respiration, suspendue, reprit son cours...

— Eh bien? firent en même temps la belle-mère et le gendre.

— Eh bienl murmura Amélie, avec une nuance d'impatience nerveuse, vous ne devinez pas que je viens d'avoir une douleur?

— Une douleur!

— Mais, sans doute... une doirteur... comme si j'étais sur le point d'accoucher... Oh! Dieu! il m'a semblé que j'allais mourir!...

Rosabelle , qui adorait sa femme , commença par l'embrasser tendrement en apprenant pourquoi elle avait crié :

— Allons, allons, dit-il, qu'est-ce que c'est que ça!.,. Mourir!... Est-ce qu'on meurt parce qu'on fait un enfant!... N'est-ce pas, belle-maman, qu'il n'y a pas de danger quand on fait un enfant? .

— Pas le moindre, mon ami. J'en ai fait quatre, moi,' et me voilà. I

— Ce qui m'ennuie seulement, reprit Rosabelle aprè:^ l'éflexion, c'est que l'instant serait assez mal choisi pour... Une salle superbe. .. toute une ville qui vous admire... et; être forcés d'interrompre le spectacle !.. Diable ! diable !.. Mais cette douleur, est-ce que c'est la première que tti aies ressentie aujourd'hui, Amélie?

— Non, mon ami., ce matin déjà, j'ai souffert un peu., mais comme cela ne s'est pas renouvelé.., et puis, tu l'aa

LES MIÙMOlULb DLN CABOTIN

dit, il eût été si désagréable de clianger le spectacle!... tu es si gentil dans le comte Jinrjerl

— Gentil! gentil ! Certes j'ai la prétention de tenir assez bien ce rôle, et, pour toi-môme, je ne serais pas fâché non plus qu'on put t'entendre dans Rose d' amour /..P ourlant, si tu te trouvais trop malade...

J'ai envie d'aller prévenir Dorgeval, hein? tant pis; on changera le spectacle!... Nous leur donnerons Trente ans ou la Vie d'un Joueur à la place du Petit Chaperon rouge... Ils aimeront peut-être mieux ça, ces Bourguignons.

— Mais je ne l'aimerai pas mieux, moi ! Je suis habillée... je suis prête... j'ai tous mes moyens... j'ai chanté toute la journée comme une lauveite... je veux jouer... et je jouerai...

Rosabelle était trop ar-tiste pour ne pas s'incliner dev.mt la résoluton héroïque de sa femme.

— Soit, dit-il en souriant, tu joueras; mais, comme il faut tout prévoir, je m'en vais faire une annonce au [)ublic... ça ne peut pas nuire.

Sans attendre la réponse d'Amélie, Rosabelle s'était élancé vers le théâtre. Dorgeval, — qui jouait le baron fiudo/jjhe, -^ s'y promenait, surveillant la pose du décor. Eu deux mots, il fut au counint de ce qui s'était passé.

— Très-bien ! s'écria-t-ii ; il est prudent, en effet, de faire une annonce. Voulez-vous que je m'en charge, cher ami ?

— Merci. Je crois que, venant de moi... de moi, le mari d'Amélie, quelques mots,., bien sentis...

-^ C'est possible. Tout le monde dans les coulisses... M. Rosabelle va faire une annonce. Bien! Au rideau!

Le rideau se leva. Rosabelle, la main sur son cœur, — il affectionnait cette pose, — s'avança vers la rampe, sa!lua trois fois; puis, d'une voix grave :

— Messieurs et mesdames, dit-il, je sais qu'il n'est guère d'usage que les comédiens initient le public à certains détails de famille; cependant, lorsque ces détails sont de ceux que l'on peut avouer sans rougir, parce qu'ils proviennent d'une cause naturelle et légitime, je crois qu'il nous est permis de ne pas douter de votre urbanité.

Rosabelle s'arrêta... et, quoique personne n'eût rien compris à ce qu'il venait de dire, tout le monde applaudit... de confiance.

— Je n'aurais pas été persuadé d'avance de ce gracieux accueil, messieurs et nicsdumes. reprit Rosabelle, que ces applaudissements sufiiraient à m'encourager. Voici ce dont il s'agit : rien ne s'oppose à la représentation du Petit Chajwron rouge, rassurez-vous! Seulement, ma femme, madame Rosabelle, qui joue le personnage principal dans cet opéra comique, se trouvant, pour le moment, dans une situation... fort avancée... j'ai l'honneur, mesdames et messieurs, — épouses et mères, pères et époux, et vous aussi, jeunes filles et jeunes hommes, que les chastes joies de l'hjménée attendent, — j'ai l'honneur de solliciter, pour ma femme, toute votre indulgence.

Rosabelle parlait encore qu'un tonnerre de bravos retentit dans la salle. Quelques éclats de rire s'y mêlèrent bien, — échappés, je suppose, à des célibataires enracinés, — mais la masse s'était prononcée : madame Rosabelle pouvait jouer mal et chanter faux... on ne s'en apercevrait pas.

Ce dont on ne put s'empêcher de s'apercevoir cependant, et ce qui produisit l'effet le plus étrange sur les spectateurs, en dépit de leur désir sincère de tout passer à l'épouse du grand comédien, ce fut la première apparition de ce ventre rondelet... mais rondelet jusqu'à l'exagération... dont était ornée Vinnocente Rose d'Amour. De face elle allait encore, mais de profil I De profil, il n'y avait plus moyen de s'illusionner. Rose d'Amour avait beau chanter sa candeur et sa vertu sur tous les tons, impossible d'y croire! Impossible!...

Enfin, comme il est avéré qu'on s'accoutume à tout, — au théâtre comme à la ville, — au bout de quelques scènes, les chuchotement.^, les ricanements étouffés,

provoqués par la singulière tournure de la j*auvre victime du méchant loup, s'apaisèrent; et puis, Amélie jouait vraiment d'une façon agréable; sa voix avait du charme, do la douceur. Mon ptio était superbe dani le comte [loger; Dorgeval fort distingué en baron Rjdolphe. La soirée se poursuivait donc à merveille. Lo Petit Chfip.ron rouge, nonobstant certaines irréirularités de physionomie, devait avoir le >«u - - ' /

amourenx.

Mais, hélas I vous connaissez l'axiome : /.'/tomme s"gjtf et Dieu le mène.

C'était à. la fin du premier acte; Rose d'Amour chaulait ce couplet si connu :

Tu ne viens plus, gentille Annutlo,

Tu ne viens plus sur la condretii*...

Di.s-moi pourquoi?

Lors([ue, s'interrompant soudain et saisissant le braadti comte Roger, — ce qui n'était pas dan» la sit^jation, — elle lui dit d'une voix étranglée :

— Ah! mon ami !... mon ami î...

— Qu'est-ce?

— Emporte-moi!.., au nom du ciel, «raporte-aiéi t... II n'est que temps!...

Il n'y avait pas à hésiter. Le comte Roger saisit R»k'<i d'Amour dans ses bras et s'enfuit rapidement, avec fu fardeau, vers la coulisse.

Et la toile tomba.

Il nét-;it 'que temps, en effet, car moins de vingt minutes après cette scène, mon père se présentait ^ne seconde fois, — et radieux alors, épanoui, — au public, et lui parlait en ces lermes :

— Mesdames et messieurs, la représentation interrompue du Petit Chaperon rouge ne saurait, à notre graud regret, être continuée.

J'ai l'honneur de vous annoncer que madame Rosaballe vient d'accoucher d'un fils.

La mère et l'entant se portent bien.

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